Bombe atomique : à qui le tour ?

par Pascal Lapointe (revu par JG)

L’Iran joue-t-il au chat et à la souris avec l’arme atomique ? C’est bien possible. Mais l’Iran est loin d’être seul. Si la tendance se maintient, elles seront bientôt 40 nations à se partager la Bombe.

Mais que l’Iran ait ou n’ait pas la bombe importe peu : ce sur quoi tout le monde s’entend, c’est qu’il possède la capacité scientifique et technique pour l’obtenir. Et s’il décide de l’obtenir, les inspecteurs de l’ONU ne pourront pas faire grand-chose pour l’en empêcher.

De quoi a-t-on besoin pour fabriquer une bombe ?

Relativisons. Aujourd’hui, avoir une bombe atomique, ce n’est pas aussi facile qu’on le prétend dans les films : on ne peut pas voler un missile à tête nucléaire à tous les coins de rues, même dans l’ex-URSS. Mais ce n’est pas non plus si complexe. Il y a deux solutions :

  • La première solution : utiliser le plutonium (comme à Nagasaki). Il faut :
    • 1) Une centrale nucléaire. C’est à partir d’elle que sera obtenu le « combustible » pour la bombe. Et pour bâtir une centrale nucléaire, il faut une certaine infrastructure industrielle (production d’uranium, accès aux ressources matérielles, et beaucoup d’argent). On est souvent surpris d’apprendre que les programmes nucléaires pakistanais et lybiens ont été surestimés, dans les années 70, parce que ces pays manquaient d’articles aussi élémentaires que des câbles électriques ou des tuyaux d’acier ! À l’inverse, de nombreux pays industrialisés possèdent un programme nucléaire solide, mais n’ont jamais franchi le pas vers une utilisation militaire du nucléaire. C’est le cas de la Suède et du Canada, qui ont tous deux un programme nucléaire remontant aux années 50. Dans le cas du Canada, il s’agit de la technologie CANDU, vendue entre autres à l’Inde et au Pakistan qui, eux, ont franchi le pas vers la bombe.
    • 2) Une usine de retraitement pour extraire des combustibles usés le plutonium, l’une des deux saloperies pouvant être à l’origine de la réaction en chaîne dévastatrice, et qui est en quelque sorte un sous-produit des centrales nucléaires. Il faut entre deux et six ans de production à une centrale - tout dépendant de la puissance de son réacteur - pour produire de quoi alimenter sa première bombe. Le retraitement est une technique bien connue, aisée à mettre en oeuvre.
  • La deuxième solution utilise l’uranium enrichi en isotope 235 (comme à Hiroshima). Plus besoin de centrale nucléaire. La technique d’enrichissement, autrefois très difficile, est beaucoup plus aisée de nos jours grâce au progrès des centrifugeuses. Cette technique peut soit produire de l’uranium faiblement enrichi pour utilisation dans une éventuelle centrale, soit de l’uranium fortement enrichi pour une bombe ; c’est, semble-t-il, sur cette ambiguïté que joue l’Iran.

Quelle que soit la solution, c’est là, et seulement là, qu’intervient le droit international : en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire de 1970, tout pays doté d’un programme nucléaire doit accepter la visite d’inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargés de veiller à ce que ces "sous-produits" ne soient pas récupérés à des fins militaires. Dans le dossier de l’Iran, c’est précisément là que réside en ce moment l’incertitude.

Dans tous les cas, il faut des experts. Ce n’est pas le premier ingénieur venu qui peut jongler avec l’atome. Il faut réunir plusieurs types d’experts (physique nucléaire, mécanique classique, thermodynamique, théorie cinétique, chimie et la métallurgie des éléments transuraniens). Mais deux générations se sont maintenant écoulées depuis l’époque où les universités nord-américaines et européennes ont commencé à ouvrir des programmes de technique nucléaire : c’est largement assez de temps pour qu’un pays mal intentionné se constitue une solide équipe.

En résumé

Est-il encore réaliste de croire au Traité de non-prolifération nucléaire, qui remonte à 34 ans ? Ce n’est pas l’opinion des experts en politique internationale qui déclaraient que ce traité ne faisait que retarder l’échéance. Ces experts faisaient cette déclaration il y a... 34 ans !

Certes, ce Traité, dont les origines remontent aux années 50 (l’AIEA a été fondée en 1957), a réussi à maintenir le couvercle sur la marmite : pendant trois décennies, des nations aussi disparates que l’Afrique du Sud, l’Irak, l’Algérie, la Corée du Sud, Taïwan, l’Argentine et le Brésil qui, toutes, avaient la capacité de développer des armes nucléaires, et dans certains cas, ont même tenté d’en développer, ne l’ont pas fait. Tant bien que mal, elles se sont conformées aux directives de l’AIEA. De 43 signataires en 1970, il est passé à 96 en 1975 et à près de 190 aujourd’hui.

Mais les événements des dernières années laissent croire que le couvercle n’est plus sur la marmite. Tout d’abord, trois pays n’ont jamais signé le traité, et ce sont des exceptions notables : Israël, le Pakistan et l’Inde, devenus tous trois, dans l’intervalle, puissances nucléaires. La Corée du Nord a annoncé en janvier 2003 son intention de s’en retirer. Il a été confirmé que la Corée du Sud avait poursuivi, entre 1982 et 2000, un programme secret d’enrichissement de l’uranium, en violation du Traité. Enfin, l’Iran, au stade actuel de développement de son programme nucléaire, serait en théorie capable d’avoir la bombe en 2007.

Et puis, il y a un problème plus profond encore. En 1995, plusieurs États « sans bombe » avaient accepté la reconduction du traité, à la seule condition que les puissances nucléaires « originelles » (États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne) s’engagent à désarmer. On connaît la suite...


Chronologie
- 1956 : Création de l’Agence internationale de l’énergie atomique, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies. 72 nations, incluant les États-Unis (détenteurs de la bombe depuis 1945) et l’URSS (depuis 1949), en sont membres.
- 1963 : Signature du Traité d’interdiction limitée des tests nucléaires, premier traité international à attaquer de front le problème. Interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère, dans l’espace et sous l’eau.
- 1970 : Traité sur la non-prolifération nucléaire. Signé par les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS. La France, détentrice de la Bombe depuis 1960, ne s’y joindra qu’en 1992.
- 1974 : Signature du traité USA-URSS interdisant les tests souterrains.
- 1986 : L’ingénieur israélien Mordechaï Vanunu confirme ce que tout le monde savait, à savoir que son pays s’est doté de l’arme atomique (avec, au départ, l’aide de la France). Enlevé par les services secrets israéliens, il est condamné à 18 ans de prison. Israël n’a jamais officiellement admis posséder la bombe.
- 1998 : L’Inde et le Pakistan testent officiellement leurs premières bombes atomiques.

Mis en ligne le 31 août 2005
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