Regards sur la science

Les reportages alarmants peuvent-il induire une électrohypersensibilité ?

Dr Martine Souques -Science et pseudo-sciences n°324

Des chercheurs du département de psychologie clinique, psychothérapie et psychopathologie expérimentale de l’université de Mainz (Allemagne) et de l’université de Louvain (Belgique) ont mis en évidence l’influence des médias sur leur responsabilité dans les croyances et l’inquiétude liées aux champs électromagnétiques dans le syndrome d’intolérance idiopathique environnementale lié aux champs électromagnétiques, couramment appelé électrohypersensibilité (EHS) [1].

En effet, les nombreuses études en double aveugle réalisées chez des personnes souffrant de ce syndrome n’ont pas réussi à mettre en évidence une relation de cause à effet, bien au contraire : les sujets EHS ne sont pas capables de reconnaître la présence du champ électromagnétique ; ils décrivent autant de symptômes, qu’ils soient ou non exposés au champ, mais décrivent plus de symptômes quand ils pensent être exposés [2-6]. Le syndrome d’EHS conduit la personne à éviter la source de champs électromagnétiques qui la « rend » malade, à restreindre ses activités et finalement à s’isoler socialement.

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Les nombreuses recherches réalisées depuis la description de ces troubles à partir des années 80 orientent vers un mécanisme nocebo sur des personnes ayant un profil psychosociologique particulier. Parmi les hypothèses sur l’origine de ces troubles [7-11], les auteurs ont privilégié le rôle des reportages médiatiques (télévision, radio, Internet mais aussi presse écrite) dans l’étiologie de l’EHS. Ils ont étudié la modification de la perception somatosensorielle par les médias chez 65 volontaires non EHS, faussement exposés à des ondes wifi (exposition fictive). Les sujets ont été informés que l’exposition aux champs électromagnétiques peut améliorer la perception somatosensorielle.

Les participants ont été répartis au hasard pour regarder soit un reportage télévisé sur les effets néfastes du wifi pour la santé soit un reportage « neutre », tous deux étant des reportages passés sur les chaînes de la télévision allemande. Ensuite, les participants ont évalué les intensités de stimuli tactiles (électriques), tout en étant exposés à un faux signal wifi.

Les résultats montrent que le reportage télévisé sur le wifi augmente les inquiétudes à propos des champs électromagnétiques lors de la fausse exposition au wifi ; il conduit à une augmentation de la perception de l’intensité des stimuli tactiles ; les taux d’intensité plus élevée dans le groupe du reportage sur le wifi sont corrélés à l’amplification somatosensorielle, mais pas l’anxiété ; le reportage sur le wifi augmente la sensibilité perçue aux champs électromagnétiques ; quel que soit le groupe, les participants ont majoritairement cru à une exposition réelle.

Ainsi, des reportages médiatiques sensationnels peuvent faciliter une meilleure perception des stimuli tactiles chez les participants en bonne santé. Les personnes qui ont tendance à percevoir des symptômes corporels comme intenses, dérangeants et nocifs semblent les plus vulnérables. Recevoir des rapports médiatiques sensationnels pourrait sensibiliser les gens à développer un effet nocebo et ainsi contribuer au développement de l’EHS. La promotion des pensées catastrophiques et l’augmentation de l’attention portée aux symptômes peuvent conduire à améliorer la perception pour une attribution, à tort, aux champs électromagnétiques.

Les médias devraient être plus conscients de leur responsabilité lorsqu’ils rendent compte des effets sanitaires hautement controversés et scientifiquement non corroborés, notamment les champs électromagnétiques [9], les éoliennes [12-13] ou la pollution environnementale [14] afin d’éviter l’induction ou l’amplification des symptômes et des inquiétudes dans la population générale.

Références

[1] Bräsher AK et al., “Are media reports able to cause somatic symptoms attributed to wifi radiation ? An experimental test of the negative expectation hypothesis”, Environ Res, 2017, 156:265-71.
[2] Röösli M, “Radiofrequency electromagnetic field exposure and non-specific symptoms of ill health : a systematic review”, Environ Res, 2008, 107:277-287.
[3] Röösli M et al., “Systematic review on the health effects of exposure to radiofrequency electromagnetic fields from mobile phone base stations”, Bull World Health Organ, 2010, 88:887-896.
[4] Rubin GJ et al., “Idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields (formerly ‘electromagnetic hypersensitivity’) : an updated systematic review of provocation studies”, Bioelectromagnetics, 2010, 31:1-11.
[5] Rubin GJ et al., “Do people with idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields display physiological effects when exposed to electromagnetic fields ? A systematic review of provocation studies”, Bioelectromagnetics, 2011, 32:593-609.
[6] Eltiti S et al., “Does short-term exposure to mobile phone base station signals increase symptoms in individuals who report sensitivity to electromagnetic fields ? A double-blind randomized provocation study”, Environ Health Perspect, 2007, 115:1603-1608.
[7] Eldridge-Thomas B et al., “Idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields : a content analysis of British newspaper reports”, PLoS One, 2013, 8:e65713.
[8] Huiberts Å et al., “Electromagnetic hypersensitivity (EHS) in the media – A qualitative content analysis of Norwegian newspapers”, JRSM Short Rep, 2013, 4:1-8.
[9] Witthöft M and Rubin GJ, “Are media warnings about the adverse health effects of modern life self-fulfilling ? An experimental study on idiopathic environmental intolerance attributed to electromagnetic fields (IEI-EMF)”, J Psychosom Res, 2013, 74:206-212.
[10] Köteles F et al., “Artificial concerns. Effects of a commercial advertisement on modern health worries and sympathetic activation”, Mentálhig Pszichoszomat, 2016, 17:61-79.
[11] Szemerszky R et al., “Polluted places or polluted minds ? An experimental sham-exposure study on background psychological factors of symptom formation in ‘Idiophatic Environmental Intolerance attributed to electromagnetic fields’”, Int J Hyg Environ Health, 2010, 213:387-394.
[12] Crichton F et al., “The link between health complaints and wind turbines : support for the nocebo expectations hypothesis’, Front Public Health, 2014, 2:220.
[13] Crichton F et al., “The power of positive and negative expectations to influence reported symptoms and mood during exposure to wind farm sound”, Health Psychol, 2014, 33:1588-1592.
[14] Winters W et al., “Media warnings about environmental pollution facilitate the acquisition of symptoms in response to chemical substances”, Psychosom Med, 2003, 65:332–338.

Mis en ligne le 12 septembre 2018
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