Astronomies du passé

De Stonehenge aux pyramides mayas

Note de Frédéric Lequèvre – SPS n° 325, juillet / sept 2018

Astronomies du passé
De Stonehenge aux pyramides mayas
Yaël Nazé
Belin, 2018, 240 pages, 25 €

« De tous temps, l’être humain s’est posé les mêmes questions sur son origine, sa raison d’être et son avenir. De telles interrogations restent souvent sans réponse évidente et, en levant les yeux pour réfléchir, il rencontre un autre monde, celui des étoiles. Le spectacle céleste, si fascinant, apaise l’âme humaine et semble lui murmurer des réponses  » (p. 9). Une manière douce d’affirmer, avec Jean-Jacques Rousseau, que l’astronomie plonge ses racines dans les superstitions ?

L’étude des astronomies du passé, si elle invite à la poésie, présente aussi des côtés sulfureux. De Stonehenge aux pyramides mayas, des pyramides égyptiennes aux statues de l’île de Pâques, l’histoire des sciences ne dégage pas nécessairement d’unité, mais certains astronomes ont une propension à voir de l’astronomie partout et certains archéologues à voir partout... de l’astronomie. Témoin ce chaudron finement décoré, le chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière au Danemark, daté du IIe siècle avant l’ère commune, interprété par un mythologue, un archéologue et un astronome comme une carte du ciel visible lors de l’équinoxe de printemps... deux-mille ans auparavant1.

L’astronomie est souvent mise à contribution, via son histoire, pour témoigner du grand savoir des Anciens, forcément géniaux. Pour certains, une forme de concurrence semble s’être mise en place entre les régions du monde. C’est à qui exhibera la plus ancienne carte du ciel, le plus subtil des calendriers lunaires.

Le livre de Yael Nazé2 ignore de telles dérives. Il invite avant tout à la prudence. Il convient de « [...] se garder de surinterpréter les données dont on dispose [...], de ne pas accepter une hypothèse parce qu’elle est simplement “possible”, et surtout de ne pas assigner nos motivations scientifiques actuelles aux esprits anciens : Stonehenge n’est peut-être qu’un temple symbolique, et non un grand télescope ! [...] » (p. 55). De la « civilisation des mégalithes » à l’astronomie grecque, en passant par les connaissances de l’Orient et de l’Amérique, de l’astronomie Dogon au mythe des canaux martiens, l’ouvrage ne délaisse aucune région du globe. Très complet, richement illustré et documenté, il résulte d’un travail assez impressionnant. Mais il a les défauts de ses qualités : certaines informations sont à la frontière du sujet. Sans tomber dans le travers délirant dont le chaudron de Gundestrup est une illustration, il présente certains objets ou édifices dont le caractère astronomique est loin d’être certain. C’est le cas de l’os de l’abri Blanchard (sud-ouest de la France, -30 000 ans environ), censé représenter un calendrier lunaire, et des roues médecines en Amérique du Nord (Wyoming), dont l’orientation en fonction des étoiles est très discutée. Le célèbre disque de Nebra, découvert en 1999 (Allemagne de l’est, -1 600 environ), est présenté comme la plus ancienne carte du ciel. Le terme « représentation » serait plus juste car les « étoiles » du disque n’ont vraisemblablement pas été disposées d’après le ciel, mais selon la conception très humaine – et biaisée – d’une répartition aléatoire3.

Le lecteur aurait souhaité, peut-être au prix d’une certaine redondance, que les légendes des figures illustrant certaines hypothèses – qui sont discutées dans le texte – soient présentées avec autant de recul critique. Le rappel des thèses de certains auteurs à succès n’équivaut pas nécessairement à l’exposé de faits avérés...

La section consacrée à Stonehenge résume et critique les nombreuses divagations dont ce célèbre site mégalithique du sud-ouest de l’Angleterre a fait l’objet par le passé. Malgré une longue série d’affirmations qui ne font pas consensus, il est admis désormais que l’orientation de l’ensemble fut choisie en fonction des positions que le Soleil retrouve sur l’horizon à ses levers et couchers, chaque année autour des solstices. Le repérage des positions de la Lune s’avère quant à lui beaucoup plus délicat. Notre satellite gravite dans un plan légèrement incliné par rapport à celui qui contient l’orbite de la Terre, s’éloigne et se rapproche de celle-ci, et se trouve soumis aux perturbations du Soleil. Il en résulte des déplacements apparents sur l’horizon plus irréguliers et difficiles à remarquer que ceux du Soleil. En moyenne, la Lune retrouve tous les 18,6 ans sa position la plus au nord lors de son coucher (et la plus au sud lors de son lever). Certains auteurs ont suggéré que quatre « pierres-stations », disposées lors de la troisième phase de construction de l’ensemble mégalithique (2550 à 1500 avant l’ère commune) indiquent les positions extrêmes de la Lune et du Soleil sur l’horizon, lors des solstices. Or ces pierres-stations sont disposées en un rectangle, une configuration qui n’est possible que pour une latitude proche de celle de Stonehenge. Les archéoastronomes de s’interroger : les connaissances astronomiques des Anciens auraient-elle également présidé au choix de l’emplacement géographique du site ? À Oxford, les quatre pierres-stations n’auraient pas été disposées en rectangle, à supposer qu’elles indiquent des orientations luni-solaires... À ce propos, le commentaire de Yaël Nazé interroge. Les alignements lunaires seraient désormais, selon l’auteur, établis au même titre que les alignements solaires. En revanche, toujours selon l’auteur, la remarque « troublante » sur la disposition de ces pierres aux sommets d’un rectangle, uniquement pour la latitude de Stonehenge, relèverait de l’« affirmation péremptoire » (p. 70). Il semble cependant difficile de nier que la symétrie de l’ensemble résulte d’un choix délibéré. Alors de deux choses l’une. Ou bien l’observation de la Lune a joué un rôle dans l’architecture de Stonehenge, et il faut alors reconnaître la disposition rectangulaire comme un fait qui mérite attention, car des observateurs capables de repérer de manière très subtile un cycle lunaire pouvaient l’avoir fait en divers lieux de leur territoire. Ou bien l’on considère que cette configuration rectangulaire est déconnectée de l’emplacement en latitude, et il y a tout lieu de penser que les alignements lunaires sont fortuits, repérés après-coup... Cette discussion montre à tout le moins que dans le domaine de l’archéoastronomie, il est parfois difficile de trancher entre les faits qui sont souvent présentés comme établis (par leur caractère vraisemblable ou la simple répétition dans les publications) et les affirmations péremptoires...

Quelques passages peuvent prêter à sourire, comme la digression qui consiste à imaginer la perception que des archéologues auront de l’observatoire de Cerro Paranal au Chili, ou plutôt ce qu’il en restera dans un futur lointain : quatre vastes enceintes, des piliers centraux, des longs tubes et de multiples tunnels, des câbles et artéfacts de silicium... temples d’une religion inconnue ? (p. 55). D’autres surprennent en 2018. Affichant l’intention de réhabiliter la période médiévale – on se demande d’ailleurs qui, de nos jours, emploie encore l’expression «  ténèbres moyen-âgeuses » pour résumer ces mille ans d’histoire, ou qualifie sérieusement de « passeurs sans grande intelligence » les savants de langue arabe en contexte musulman (p. 132) – l’auteur s’emploie, par excès inverse et dans un accès d’irénisme, à l’apologie d’un autre âge.

Mis à part quelques rares erreurs4 qui n’ont pas été corrigées dans cette réédition de l’ouvrage édité en 20095, ce livre est désormais une référence incontournable. Il s’adresse à tous ceux que l’histoire de l’astronomie intéresse, car il porte un regard scientifique – ce qui n’est pas tellement courant – sur les domaines parfois controversés que sont l’archéoastronomie et l’ethnoastronomie.

1 Bien que le décor du chaudron ne présente aucune référence explicite aux constellations, c’est la thèse défendue par l’ancien recteur d’académie et spécialiste des mythes celtes Paul Verdier, l’astronome Jean-Michel Le Contel (observatoire de Nice) et l’archéologue Christian Goudineau (Collège de France), Religion et société en Gaule, Éd. Errance, 2006. Voir aussi : Stéphane Foucart, « Le druide, ce philosophe », Série « Nos ancêtres les Gaulois » 3/6, Le Monde, 22/07/2009.

2 Yaël Nazé est astronome à l’Institut d’astrophysique et de géophysique de l’université de Liège. Elle a écrit plusieurs ouvrages de vulgarisation, dont le remarquable Les couleurs de l’univers, paru chez Belin en 2005. Ses recherches, qui portent sur les étoiles massives, ainsi que ses activités en direction du grand public, ont été régulièrement récompensées par des prix.Page personnelle de Yaël Nazé

3 Lorsque des gens sont invités à disposer des points de manière aléatoire, ils ont tendance à éviter les regroupements de points que le hasard produit. Voir Wolfhard Schlosser, « Le disque de Nebra, un calendrier agricole ? », Pour La Science, n° 318, avril 2004, p. 36.

4 Le cycle de 18,6 ans (6 798 jours) qui voit la Lune retrouver sa position la plus nordique à son lever n’est pas le cycle du saros (p. 70) mais celui des nœuds lunaires. Le cycle du saros est présenté correctement (p. 128). Cycle de récurrence des éclipses dans des conditions semblables, il dure 223 lunaisons, une durée elle aussi proche de 18 ans (6 585 jours).

5 Yaël Nazé, L’astronomie des Anciens, Belin, 2009.

Mis en ligne le 5 juillet 2018
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