Dossier - Homéopathie

Natalie Grams, praticienne de l’homéopathie devenue militante de la science

par Ariane Beldi - SPS n°324, avril / juin 2018

L’homéopathie, à l’instar d’autres médecines dites alternatives ou complémentaires, remporte depuis quelques décennies un succès grandissant en Europe. Cependant, des voix discordantes commencent à se faire entendre, non sans provoquer de violents remous, notamment en Allemagne, pays qui a vu naître le fondateur de l’homéopathie, Samuel Hahnemann, au XVIIIe siècle.

Parmi ces critiques, une personne a particulièrement attiré l’attention des médias : Natalie Grams. Médecin homéopathe, très appréciée à Heidelberg, elle avait été interviewée par deux journalistes qui ont publié, en 2012, un livre ayant causé une grosse polémique : Les mensonges de l’homéopathie [1]. La lecture de ce livre, à sa parution, la mit dans une colère noire. Elle décida alors de rédiger une réponse devant réfuter, point par point et sur la base de preuves scientifiques, ce qu’elle considérait comme des allégations totalement erronées des deux auteurs. Cependant, ses lectures de la littérature scientifique et ses rencontres avec des experts débouchèrent sur un tout autre résultat que celui qu’elle avait elle-même escompté. Ce qui devait être une défense rigoureuse de l’homéopathie est devenu un démontage scientifique en règle de celle-ci [2].

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Les deux ouvrages de Natalie Grams chez Springer : L’homéopathie repensée : ce qui aide vraiment les patients (2015) et Santé ! Un livre qui n’est pas sans effets secondaires (2017).

Nous proposons ici un résumé de ce parcours intellectuel et professionnel tel qu’elle l’a raconté dans la presse allemande et suisse allemande. En effet, son évolution, pour le moins étonnante et peu commune pour une homéopathe, mérite qu’on s’y intéresse.

De l’homéopathie à la science

Avec Gesundheit ! (Santé !), son deuxième livre, Natalie Grams entame une nouvelle étape de sa trépidante vie de militante sceptique. Depuis maintenant un peu plus d’un an, chacune de ses apparitions médiatiques déclenche des avalanches de commentaires hargneux sur les journaux en ligne ou les réseaux sociaux des pays germanophones. Il faut dire qu’elle a fait quelque chose qui a profondément choqué ses collègues et une bonne partie de l’opinion publique. Elle a publié une remise en cause des principes de l’homéopathie. Or, avant cela, elle l’avait elle-même exercée avec succès pendant près de dix ans.

La sortie de ce livre, faisant suite à l’ouvrage Les mensonges de l’homéopathie (paru en 2012), a déclenché des réactions d’autant plus violentes que, contrairement aux auteurs de l’ouvrage initial, il était beaucoup plus difficile de l’accuser d’incompétence, puisqu’elle avait elle-même été une praticienne de longue date. De plus, contrairement à ce qu’essaient de faire croire certains détracteurs, elle n’était pas une homéopathe ratée et frustrée, végétant dans un cabinet vide, dédaigné par les patients. Elle était, au contraire, très populaire à Handschuhsheim, un quartier aisé de Heidelberg, recevant même la note maximale sur un site web d’évaluation des médecins [3]. La violence des réactions est ainsi à la mesure de ce que certains considèrent comme une véritable trahison de sa part [4].

Quand l’homéopathie apparaissait comme une alternative rationnelle

Car Natalie Grams a longtemps été une homéopathe convaincue. Elle a découvert cette méthode thérapeutique pendant ses études de médecine, dans les années 1990, à Munich. À l’époque, elle avait subi un accident de voiture dont elle s’était sortie sans blessures graves, mais avec des séquelles pénibles qui lui rendaient la vie difficile. Sur les conseils de camarades de faculté, elle se mit à consulter une homéopathe pour ses douleurs et ses angoisses. Ses problèmes disparurent alors assez rapidement après le début du traitement [5].

Elle conclut à l’efficacité de l’homéopathie. Celle-ci lui apparut d’autant plus magique qu’à cette époque elle était confrontée à la rationalisation accélérée de la médecine conventionnelle en milieu hospitalier. Elle raconte au journal Die Zeit que, durant son internat, elle ne pouvait accorder que deux ou trois minutes à chaque patient qu’elle voyait pendant ses heures de travail. Un tel rythme de consultation ne correspondait tout simplement pas à ce qui l’avait poussée à se lancer dans ces longues études : le désir de venir en aide à autrui. C’est ainsi qu’une fois son diplôme de médecine en poche, elle décida de s’orienter exclusivement vers la pratique de l’homéopathie [5].

Par ailleurs, elle rapporte aussi que l’enseignement de la médecine, du moins à son époque, impliquait beaucoup de « par cœur ». La méthode scientifique ne lui a pas été véritablement enseignée. Le corpus de connaissances médicales lui était présenté, tout auréolé de l’autorité de la science, sans qu’elle soit encouragée à comprendre comment il a été généré. L’enseignement de l’homéopathie, qu’elle suivait en parallèle de ses études de médecine, ne lui est donc pas apparu comme fondamentalement différent [3].

Le difficile chemin vers la rationalité

Natalie Grams n’a pas abandonné un parcours aussi réussi, comme certains détracteurs l’ont clamé, parce qu’elle n’aurait rien compris à l’homéopathie. En réalité, elle a simplement accompli une démarche que les homéopathes tendent à éviter : se confronter à la science. Elle a alors fini par comprendre que cette approche thérapeutique, vieille de presque 200 ans, n’a aujourd’hui aucune base scientifique. Bien que profondément bouleversée, elle a accepté de faire le deuil de sa carrière et de reconsidérer complètement cette discipline [2].

C’est ainsi qu’elle a décidé de fermer son cabinet. Elle se retrouve aujourd’hui dans une situation professionnelle difficile. Son diplôme est maintenant vieux de près de 15 ans et en grande partie dévalorisé, puisqu’elle n’a pratiqué que l’homéopathie. De plus, elle est endettée et reçoit désormais une indemnité sociale pour l’aider à payer le loyer du logement où sa famille a dû déménager. Ceux qui prétendent qu’elle serait payée par Big Pharma pour faire de la propagande anti-homéopathie ne se rendent donc pas compte à quel point leurs accusations sont déplacées ! [3]

Mais cette position d’ex-homéopathe ayant remis en question ses principes ainsi que ses propres convictions lui ont aussi permis de lancer le réseau d’information sur l’homéopathie [6]. Ayant longtemps cru au miracle de cette thérapie, elle connaît parfaitement le fonctionnement de ce milieu et les motivations de ceux qui y ont recours ou y sont actifs. Elle sait donc très bien comment formuler les informations sur l’homéopathie pour s’adresser aux adeptes sans les rebuter, afin de communiquer une perspective scientifique, apaisée et objective sur ces questions [7].

Briser les tabous de l’homéopathie

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Coffret de médicaments homéopathiques (début du XIXe siècle)

Le livre de Grams ne s’intitule pas L’homéopathie reconsidérée pour rien [8]. Dans sa présentation à la presse, elle souligne le dogmatisme assez incompréhensible dont ont fait preuve les héritiers de Samuel Hahnemann (1755-1843), fondateur de l’homéopathie. À l’époque, il ne connaissait ni les bactéries, ni les virus, ni les parasites. Lorsqu’il a conçu sa méthode, qu’il a décrite en 1810 dans son Organon de l’art de guérir, il cherchait une alternative à des traitements médicaux souvent plus dangereux que le mal qu’ils étaient censés soigner. Mais il l’a fait avec les outils dont il disposait à l’époque. Au cours des 200 ans qui ont suivi, la science, notamment la médecine, a fait des progrès considérables et développé des paradigmes qui contredisent complètement les bases de l’homéopathie. Natalie Grams en est persuadée : s’il ressuscitait aujourd’hui et étudiait la médecine moderne, Hahnemann rejetterait sans hésitation l’approche homéopathique, comme étant complètement dépassée et fondée sur des principes erronés [3].

Des principes anciens, jamais prouvés, et contredits par la science

Il en va ainsi de la théorie des signatures, à la base de l’homéopathie [9], connue depuis Aristote, et relayée par des grands noms tels que Paracelse (né Philipus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim, 1493-1541), le fameux médecin-chirurgien-alchimiste de la Renaissance, sur lequel s’est appuyé Hahnemann [1]. Celle-ci postule que la nature invisible d’une chose peut être connue par sa forme extérieure et que des choses de même forme entretiennent entre elles des relations de « sympathie ». Ainsi, des plantes ou des objets ressemblant à un organe peuvent être utilisés pour soigner cet organe lorsqu’il est malade. Par exemple, les noix, qui ressemblent à des cerveaux, étaient considérées comme des remèdes potentiels pour des maux de tête. Paracelse en a alors tiré le principe de similitude, par laquelle il postulait qu’une maladie peut être soignée par une substance provoquant les mêmes symptômes (simili similibus curantur). En d’autres termes, il s’agit de traiter le mal par le mal, d’où le terme « homéopathie » ou les semblables soignant les semblables.

Samuel Hahnemann et la médecine de son époque

Samuel Hahnemann, non seulement déplorait les résultats désastreux de la médecine de son époque, mais regrettait également le caractère dogmatique et peu scientifique de la discipline. Dans son ouvrage Organon de l’art de guérir, il écrit ceci :

« Cependant, pour les cures réelles, les praticiens ne pouvaient faire aucun usage de ces pompeux systèmes, qui s’élevaient au-dessus de toute expérience. Ils poursuivaient leur propre chemin d’après les préceptes coutumiers de leurs auteurs, qui leur enseignaient comment on s’était avisé de guérir jusqu’alors, et suivant l’exemple de leurs prédécesseurs, dont la pratique faisait pour eux autorité, sans se soucier, comme eux, des décisions d’une expérience conforme à la nature, sans tâcher de se procurer un vrai principe pour base de leurs actions ; mais satisfaits d’avoir trouvé la clef d’une pratique commode, le bréviaire aux recettes à la main, ils s’approchent hardiment du lit d’un malade ».

Cette description de la médecine de l’époque pourrait s’appliquer presque mot pour mot à la pratique homéopathique moderne.

De plus, la médecine moderne contredit complètement le principe de la dilution qui a accompagné celui de la similitude. En effet, Hahnemann s’est vite rendu compte qu’il pourrait être dangereux, ou tout du moins peu ragoûtant, de proposer nombre de substances à forte concentration. Il a alors imaginé un processus de dilution de la teinture mère (jusqu’à des niveaux tels que, on le sait maintenant, il ne reste plus rien de la substance active d’origine dans la solution). Pour mesurer le degré de dilution, il a inventé la centésimale Hahnemannienne (CH). Or une telle approche va à l’encontre de principes de base de la chimie moderne qui veulent que plus une substance est diluée, moins elle est présente et donc moins elle peut avoir d’effet, puisque celui-ci résulte de l’interaction entre molécules.

Pour préserver son pouvoir guérisseur, il a proposé la technique de dynamisation consistant à frapper les flacons de solutions contre des livres en cuir entre chaque dilution. Il pensait qu’ainsi la puissance spirituelle de la substance serait communiquée à l’eau. Or, ce transfert des vertus thérapeutiques supposées de la teinture mère à l’eau n’a jamais pu être mis en évidence scientifiquement, malgré les nombreuses tentatives (dont celles de Jacques Benveniste – mort en 2004 – dans les années 1980, reprises par Luc Montagnier en 2009). Par ailleurs, comme le remarque ironiquement Natalie Grams, au terme du processus de fabrication des médicaments sous forme de granules, il ne reste rien d’autre que du sucre, puisque les billes sont séchées et la formulation finale, dont elles ont été aspergées, s’évapore complètement. À moins de pouvoir démontrer que le sucre possède une quelconque mémoire, on ne voit donc pas comment la teinture mère, dont il ne reste rien, pourrait encore agir sur l’organisme [2].

Un placebo qui ne dit pas son nom

Si les adeptes estiment qu’il n’a pas (encore) été possible de démontrer le mécanisme de fonctionnement de l’homéopathie, ils restent cependant convaincus de son pouvoir guérisseur. Selon Natalie Grams, là réside un des grands malentendus de l’homéopathie. Pour elle, comme pour d’autres critiques, l’apparente efficacité de cette approche réside avant tout dans la relation au médecin et dans son écoute du patient, pas dans ses remèdes. Très souvent, les visites chez l’homéopathe peuvent s’accumuler, jusqu’à ce que ce dernier arrive à identifier ce qu’il considère comme le « bon traitement ». Entre deux consultations, la pathologie peut évoluer vers une atténuation, voire disparaître, spontanément ou sous l’effet retardé d’un traitement « allopathique »1 précédent. Elle estime ainsi que les gens attribuent faussement la cause de l’amélioration de leur état de santé à l’homéopathie [2].

Les granules ou autres traitements proposés ne seraient donc que des instruments d’un véritable effet placebo. Celui-ci fonctionne d’ailleurs aussi sur les animaux domestiques et les bébés, contrairement à une idée reçue. En effet, les nouveau-nés sont très sensibles aux expressions et humeurs de leurs parents, tout comme le sont les animaux à l’égard de leurs propriétaires [7]. C’est d’ailleurs pour cette raison que Norbert Aust, un des cofondateurs avec Grams du réseau d’information sur l’homéopathie, estime que celle-ci peut, à la rigueur, se concevoir comme une sorte de psychothérapie par la parole, mais rien d’autre [10].

Une discipline dominée par le flou artistique et l’arbitraire

L’autre grand problème de l’homéopathie, selon Grams, réside dans le flou artistique qui domine la discipline aussi bien au niveau de la pratique que de la recherche. Selon elle, chaque homéopathe fait un peu ce qu’il veut et ce qu’il peut. En Allemagne, il n’existe pas d’instance de contrôle, ni même de standard de référence permettant de définir ce qui constitue de bonnes ou mauvaises pratiques. Ce laisser-faire se manifeste particulièrement dans la manière dont la recherche homéopathique est menée. Elle explique ainsi à Stern qu’une substance est administrée à des volontaires, dont le nombre dépend de critères aléatoires, pour voir quels symptômes ils développent. Sur cette base, le médecin en déduit que la substance doit pouvoir aider à soigner telle ou telle pathologie présentant ces symptômes. Les variables ne sont pas contrôlées, les résultats sont basés sur un ressenti auto-rapporté par les volontaires, etc. Bref, il règne un grand arbitraire dans la manière dont les traitements sont conçus en homéopathie [3].

Mais ce flou se reflète aussi dans la difficulté des homéopathes à reconnaître les limites de leur approche. Bien qu’ils annoncent volontiers qu’elle «  peut beaucoup, mais pas tout » [11], ils semblent incapables de spécifier clairement jusqu’où l’homéopathie peut s’appliquer. En réalité, comme le remarque Grams, ils estiment qu’elle sert avant tout à stimuler les défenses du corps. Elle devrait donc logiquement pouvoir intervenir dans le processus de guérison de n’importe quelle maladie. De plus, les homéopathes se contredisent rarement entre eux. Au contraire, ils ont tendance à se serrer les coudes. C’est ainsi que, selon elle, ils ne remettent que très rarement leurs pratiques en question, à l’opposé de ce qui se fait en médecine scientifique [5].

L’homéopathie, une industrie qui rapporte

Malgré tous ces défauts, l’homéopathie constitue une industrie plutôt florissante, comme l’indique l’ex-homéopathe à Die Zeit. En Allemagne, les ventes de produits thérapeutiques alternatifs (médecine anthroposophique, phytothérapie et homéopathie) représentent ainsi globalement 1,5 milliard d’euros par an. Elle ajoute aussi que, contrairement à une idée reçue, l’homéopathie coûte cher. Alors qu’un médecin conventionnel généraliste allemand doit souvent se contenter d’un tarif de 35 € par patient et par trimestre, un homéopathe peut demander jusqu’à 120 € pour la première séance, puis 60 € par consultation supplémentaire, dont une bonne partie remboursée par les assurances [5].

Le remboursement de l’homéopathie par les assurances : un risque de confusion

Selon Grams, si les assurances maladies acceptent de rembourser les traitements et consultations homéopathiques, c’est généralement parce que leurs usagers sont des personnes jeunes, gagnant bien leur vie et prenant soin de leur santé. Ils sont donc rentables et constituent ce que l’on appelle des bons risques. Le fait que l’homéopathie soit prise en charge par les assurances lui pose un autre problème : celui du mélange des genres. Dans l’esprit des gens, si un type de traitement ou de consultation médicale est inclus dans les prestations payées par les caisses d’assurance maladie, c’est qu’il doit avoir été avalisé par les autorités sur la base de critères sanitaires et financiers objectifs. Selon Norbert Schmacke, chercheur en soins médicaux à l’université de Brême, l’intérêt des assurances pour ces thérapies est ainsi interprété comme une preuve de leur sérieux [5].

C’est pourquoi certains professionnels, à l’instar de Gerd Glaske, expert médical à Brême, demandent de manière toujours plus insistante que les médicaments homéopathiques soient signalés comme n’ayant aucune base scientifique et n’ayant jamais fait la preuve de leur efficacité contre un placebo [10].

Par ailleurs, la fédération allemande des médecins (Kassenärztliche Bundesvereinigung ou KBV) a exprimé le souhait que les caisses d’assurance maladie cessent de rembourser les soins homéopathiques. Selon son directeur, cela revient à jeter l’argent par la fenêtre [10]. En effet, pour ces voix critiques, il est illogique qu’une approche n’ayant pas démontré son efficacité puisse bénéficier d’une telle prise en charge financière. Cela est d’autant plus absurde que le système de santé publique allemand doit en même temps réaliser des économies importantes [10]. Les producteurs de traitements homéopathiques n’ont pas à fournir les mêmes efforts financiers et scientifiques que les fabricants de médicaments conventionnels qui dépensent des sommes considérables pour satisfaire aux normes de sécurité et d’efficacité. Ce privilège induit donc, en plus, une distorsion de marché [2].

Refus du mélange entre pensée magique et rationalité

En réponse à ces critiques, nombre d’homéopathes, à commencer par certaines de leurs instances associatives, réclament un dialogue avec la médecine conventionnelle en vue d’une reconnaissance de la complémentarité entre les deux types d’approches thérapeutiques. Pour Natalie Grams, ce dialogue n’est pas seulement impossible, il n’a pas vraiment lieu d’être. En effet, les homéopathes refusent les résultats des évaluations scientifiques qui sont pourtant fondamentales en médecine moderne [11]. Comment pourrait-on alors trouver un socle commun, si l’une des parties refuse ce qui est essentiel à l’autre ? De plus, compléter les approches médicales modernes avec des applications homéopathiques ne sert à rien, selon elle. Ce serait comme combiner raison et pensée magique. Le patient ne serait pas traité plus efficacement, au contraire [5].

Revenir à l’écoute du patient

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The Doctor, Luke Fildes (1843-1927)

Natalie Grams estime que les gens ont néanmoins une bonne raison de se détourner de la médecine conventionnelle. Ainsi qu’elle l’explique à Die Zeit, la rationalisation intense de la prise en charge du patient a profondément transformé la relation entre les usagers et leurs médecins [5]. Pour Eckart von Hirschhaussen, un autre médecin interrogé par Stern en août 2017 [10], le recours de plus en plus fréquent aux technologies de pointe fait que les gens ont l’impression que les médecins ne les regardent même plus, préférant se fier à ce que leur disent les machines qu’ils utilisent pour examiner les patients. Pour lui, cela détruit la confiance dans les médecins.

Grams estime ainsi que tout n’est pas à jeter dans l’homéopathie. La médecine conventionnelle devrait s’inspirer de la manière dont elle place le patient au centre des processus de soins et le considère avant tout comme une personne [2].

En conclusion

Natalie Grams reste optimiste et pense qu’il est possible de ramener de la raison et de la science dans le débat sur les médecines alternatives, notamment l’homéopathie. Mais elle estime que cela ne pourra pas se faire sans un certain nombre de mesures.

En premier lieu, il faut absolument que le système de santé publique se réforme afin de remettre le patient au centre des préoccupations, au lieu de se focaliser uniquement sur un traitement efficace de la maladie, notamment en termes de coût et de durée. Elle pense qu’il vaut vraiment la peine de replacer la pathologie du patient dans un cadre plus large afin de mieux adapter la prise en charge et de ne pas le réduire à un simple récipiendaire passif de soins. Ce serait notamment un moyen, selon elle, de faire diminuer le nombre d’erreurs médicales qui restent un souci, malgré les extraordinaires progrès de la médecine moderne. En effet, selon elle, une plus grande attention portée au patient, à son environnement, à sa vie, à ses difficultés en tous genres, devrait permettre de déterminer plus rapidement et plus précisément son diagnostic.

Ensuite, il importe de soumettre tous les acteurs médicaux aux mêmes impératifs. Si des fabricants de remèdes homéopathiques veulent obtenir des autorisations de mise sur le marché, ils doivent démontrer leur efficacité, selon les mêmes standards que ceux imposés aux fabricants de médicaments conventionnels. Il n’est pas non plus acceptable que des traitements n’ayant pas fait leurs preuves soient remboursés par les assurances publiques.

Enfin, et en même temps, il est nécessaire de mieux informer le grand public sur les principes et le fonctionnement des multiples types de thérapies constituant la panoplie de l’offre médicale actuelle, afin que les gens puissent faire un choix éclairé. C’est dans cette optique qu’elle et d’autres sceptiques allemands et autrichiens ont créé le réseau d’information sur l’homéopathie [6]. Cette plateforme vise deux objectifs : tout d’abord, elle doit servir de base de données pour des protocoles considérés comme fiables pour étudier l’efficacité et les mécanismes supposés de l’homéopathie. Par ailleurs, elle veut aussi fournir une information objective au grand public et tout particulièrement à ceux qui ne sont pas encore des adeptes de l’homéopathie.

C’est d’ailleurs à cela que Natalie Grams se consacre désormais, malgré le dénigrement qu’elle subit de la part de nombreux détracteurs, à commencer par les associations allemandes d’homéopathie. Son dernier livre propose ainsi une aide bienveillante aux patients qui auraient du mal à s’orienter dans la jungle médicale allemande [12].

Références

[1] Weymayr C, Heißmann N, Die Homöopathie-Lüge – So gefährlich ist die Lehre von den weißen Kügelchen (Les mensonges de l’homéopathie : le grand danger de la leçon des petites billes blanches), Piper, 2012, 336 p.
[2] Prösser C, “Es war mein Lebenstraum” (C’était le rêve de ma vie), Die Tageszeitung, 8 avril 2016. Sur taz.de
[3] Albrecht B, “Warum Natalie Grams mit der Homöopathie gebrochen hat ”(Pourquoi Natalie Grams a rompu avec l’homéopathie), Stern, 25 novembre 2015. Sur stern.de
[4] Schmitz T, “Die Globulisierungsgegnerin” (L’opposante à la granularisation), Tages Anzeiger, 25 janvier 2017. Sur tagesanzeiger.ch
[5] Grabar E, “Die Nestbeschmutzerin” (La contemptrice), Die Zeit Online, 15 mai 2016. Sur zeit.de
[6] Informationsnetzwerk Homöopathie (Réseau d’information sur l’homéopathie – seulement en allemand). Sur netzwerk-homoeopathie.eu
[7] Locker T, « Derrière le rideau du lobby homéopathique », Motherboard Vice, 18 juillet 2017. Sur motherboard.vice.com
[8] Grams N, Homöopathie neu gedacht – Was Patienten wirklich hilft (L’homéopathie reconsidérée : ce qui aide vraiment les patients), Springer-Verlag, 2015, 225 p.
[9] Brissonnet J, « Qu’est-ce que l’homéopathie ? », août 2008. Sur pseudo-sciences.org
[10] Kriesl L, Fuchs S, “Streit um Homöopathie – wirken Globuli oder nicht ?” (Dispute au sujet de l’homéopathie – Les granules ont-elles un effet ou pas ?), Stern, 11 août 2017. Sur stern.de
[11] Weber N, “Humbug” (Sornettes), Spiegel Online, 14 juin 2017. Sur spiegel.de
[12] Grams N, Gesundheit ! Ein Buch nicht ohne Nebenwirkungen (Santé ! Un livre qui n’est pas sans effets secondaires), Springer-Verlag, 2017, 336 p.

1 Terme créé par les homéopathes, probablement par Samuel Hahnemann lui-même, pour désigner les pratiques autres que l’homéopathie.

Mis en ligne le 7 juin 2018
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