Histoire de la phrénologie

par Monique Bertaud - SPS n° 265 décembre 2004

Bien que la postérité n’en ait retenu que les dérives terminales, les conditions historiques dans lesquelles la phrénologie a fait son apparition illustrent les difficultés et les embûches du développement des connaissances.

Le réveil laborieux de la pensée scientifique

Durant les 10 siècles d’immobilisme et de repli de la pensée scientifique du Moyen Âge, la médecine fut totalement abandonnée et jusqu’au XIIIe siècle, la guérison n’était attendue que des exorcismes et des processions. L’assoupissement intellectuel était tel qu’il fallut attendre le XVIe siècle pour que l’Occident sorte de sa léthargie intellectuelle.

C’est ainsi qu’à la Renaissance l’objet de l’anatomie n’est pas encore défini et la routine fait considérer les connaissances de l’Antiquité comme définitives.

Les cadavres sont rares et les autopsies non méthodiques. Si les nerfs facilement identifiables sont bien étudiés, le cerveau est un viscère flasque rapidement dégradé qui ne se prête guère à l’observation en dépit des essais de fixation dans le vinaigre ou par la friture à l’huile.

Au XVIe s., Vésale (1514-1564) dresse un véritable atlas cérébral grâce à la technique des coupes horizontales (équivalent de l’imagerie scannée actuelle). Mais seule la ligne médiane et les ventricules retiennent l’attention et le cortex appelé substance cendrée est considéré comme sans intérêt et Vieussens (1641-1715) affirme qu’il est juxtaposé mais sans rapport avec la substance blanche sous-jacente qu’il protège.

Sténon (1638-1686) décrit le cerveau comme un processus entéroïde informe, reprenant la définition d’Erasistrate (IIIe s. av. J.-C.) qui comparait les circonvolutions aux anses intestinales.

Les notions sur les fonctions cérébrales sont quasi inexistantes. En l’absence d’anesthésie et d’asepsie, la survie des animaux d’expérience est trop brève pour apporter un quelconque élément de physiologie.

La clinique est balbutiante et le terme de paralysie ne concerne pas la motricité mais la démence syphilitique (le terme de paralysie générale1 est encore employé actuellement).

Les débats sur la localisation de l’âme étaient d’autant plus vifs que purement spéculatifs : Galien (IIIe s.) l’avait localisée dans les ventricules, Descartes (XVIe s.) dans la glande pinéale, Vieussens (1641-1715) dans le centre ovale et La Peyronnie (1678-1747) dans le corps calleux.

Mais toutes ces thèses reposaient sur l’indivisibilité de l’esprit directement en rapport avec son Créateur.

Le XVIIIe s. marque un tournant dans la démarche : peinant à se démarquer de la métaphysique, la physiologie mentale qui ne s’appelle pas encore psychologie traduit les aspirations de la société civile du Siècle des Lumières à l’indépendance envers le pouvoir religieux. Vouloir diviser l’esprit en facultés relevait d’une démarche de libération vis-à-vis du dogme religieux et du pouvoir central de droit divin.

De vives controverses vont opposer les unitaires et les localisateurs.

Les travaux de Frantz Gall

L’œuvre anatomique

C’est dans ce contexte que Frantz Gall, médecin et anatomiste (1758-1828), opère une véritable révolution méthodologique : pensant le cerveau comme une expansion de la moelle primitive, il instaure une méthode d’autopsie par dissociation des cordons nerveux par un jet d’eau ascendant qui respecte les structures et montre leur aboutissement à la substance pulpeuse. Se fondant sur l’étude des hydrocéphales, il dilate les ventricules, déplisse le cortex et démontre sa continuité (1809). Il montre que la substance cendrée2 médullaire est la matrice des nerfs et celle du tronc cérébral l’origine des nerfs crâniens.

Il publie en 1808 un Mémoire présenté à l’Institut : Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier. Il y souligne la continuité des voies nerveuses et l’importance du cortex jusqu’ici méconnu. Il présente sa conception de la dépendance des conduites humaines de territoires corticaux différenciés et de la possibilité de déterminer le tempérament par l’examen du crâne.

Pour lui, l’âme n’est pas une fonction mais un concept métaphysique, et l’intelligence est faite de fonctions. Il convient de fonder la connaissance des comportements sur le fonctionnement cérébral et non sur des spéculations philosophiques. Les fonctions nécessitent des conditions organiques : le muscle n’est pas la marche mais il est nécessaire à la marche.

Il argumente sur la pluralité des facultés par le sommeil où le moi disparait mais l’identité demeure et le rêve où certaines facultés fonctionnent et d’autres pas. Son objectif est d’établir la carte cérébrale.

Les dérives.

S’appuyant sur l’absence de voûte crânienne chez les anencéphales3 et l’hypertrophie du crâne chez les hydrocéphales4, il tire de ses études embryologiques la conviction que le crâne se moule sur le cerveau et que ses variations traduit des particularités sous-jacentes.

C’est la première erreur.

La seconde découle de la difficulté à établir la liste des facultés à repérer et à démontrer leur correspondance aux structures anatomiques. C’est le point d’achoppement de Gall qui confond facultés et traits de caractères. Il dresse en 1810 un tableau de 27 facultés dont il dessine le siège sur le crâne.

10 communes aux vertébrés et situées à la base du crâne
I.amativité (instinct de reproduction)VI. ruse, adresse
II. philogéniture (amour de la descendance) VII. sens de la propriété, tendance à voler
III. habitativité (amour du foyer conjugal)VIII. orgueil, arrogance
IV. affectionivité (amitié)IX. vanité, ambition, amour de la gloire
V. instinct carnivore, tendance au meurtreX. prudence, prévoyance
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crane arriere
Fig 1 : Dessin des « organes » par Gall sur un crâne vu de l’arrière.
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9 communes aux vertébrés supérieurs localisées dans les zones frontales inférieures5.
XI. éducabilité XVI. sens de la couleur
XII. sens des lieux et de l’espace XVII. sens du son, de la musique
XIII. mémoire, sens du prochain XVIII. sens des nombres (la bosse des maths)
XIV. mémoire des mots XIX. sens de la mécanique
XV. sens du langage et de la parole
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et 8 spécifiques à l’homme dans la région frontale supérieure
XX.sagesse XXI.sens de la métaphysique
XXII.esprit satirique et du calembour XXIII.talent poétique
XXIV.bonté, compassion, moralité XXV.don d’imitation
XXVI.religion XXVII.fermeté dans les propos, obstination, constance
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Fig 2 : Dessin des « organes » par Gall » sur un crâne de profil6

La troisième erreur est d’avoir opéré un glissement entre l’étude de caractères généraux propres à l’espèce humaine et son extrapolation à des cas particuliers.

Mais la majorité des opposants restent sur le terrain religieux et ses travaux déclenchent de violents affrontements qui opposent localisationistes et unicistes.

Le double scandale de sa mise en cause de l’Etre Suprême et du pouvoir central, entraîne la nomination par Napoléon d’une commission d’experts formée de Pinel, Tenon, Cuvier, Portal et Sabatier. La commission reconnaît la valeur des découvertes anatomiques de Gall mais condamne la doctrine « car l’influence mutuelle à jamais incompréhensible de la matière divisible et du moi individuel constitue un hiatus infranchissable dans le système de nos idées ».

On voit que l’argument n’est pas d’ordre méthodologique mais idéologique.

Le débat scientifique

Si les critiques scientifiques de la thèse phrénologique sont nombreuses, les éloges de l’œuvre anatomique sont générales et reconnaissent à Gall le mérite d’avoir proclamé le principe des localisations cérébrales qui a eu une valeur décisive de renouvellement et a été le point de départ de toutes les découvertes sur la physiologie de l’encéphale dont la France a été le creuset.

Esquirol, élève de Pinel déclare en 1812 : le mental n’est pas digestif. Flourens démontre que le siège des sensations se trouve dans le cerveau, celui de la coordination dans le cervelet et le centre respiratoire au niveau du 4e ventricule (1842). Il reconnaît les mérites de Gall d’avoir supposé l’origine cérébrale des troubles mentaux mais il dénonce la grossière erreur de la confusion entre crâne et cerveau.

L’affrontement des localisateurs et des unitaires se réactive avec la question du langage articulé

Si en 1836 Marc Dax publie 40 observations d’aphasie par lésions localisées dans l’hémisphère gauche, ses travaux ne seront reconnus qu’à l’occasion de la publication en 1861, où Broca doit encore argumenter : « les circonvolutions ne sont pas des plis désordonnés comme les sinuosités de la masse intestinale, et l’ordre le plus constant préside à leur distribution. Mais il faut connaître les organes dont on cherche la fonction et la fonction dont on cherche l’organe ». Il relève la lacune fondamentale de la phrénologie : quelles zones du cerveau recouvrent les districts osseux ? Lors d’une controverse célèbre à l’Académie de Médecine, Broca doit encore démontrer que ses conceptions ne font aucune référence à la phrénologie.

Cruveilhier (1791-1874) analyse l’enjeu : « s’il était démontré qu’une seule faculté intellectuelle de l’homme a un siège spécial, on pourrait conclure que les autres également ». Baillarger et Vicq d’Azir découvrent que le cortex n’est pas homogène. Foville et Gratiolet dressent la nomenclature des cinq lobes et des circonvolutions.

Les fonctions élémentaires sont identifiées et localisées, les publications se multiplient et en 1890 Lissauer décrit les apraxies7 et agnosiesA8 par lésion localisée.

Au terme de 50 ans de vives controverses, le triomphe des localisateurs ne doit plus rien à la doctrine phrénologique.

La doctrine

Cette doctrine est l’une des nombreuses tentatives pour connaître la singularité d’un être humain à partir de son corps fondée sur l’idée que des signes somatiques extérieurs permanents renvoient à une personnalité prisonnière de penchants tout aussi permanents. Un signe manifeste dévoile un sens caché. Toutes ont en commun une sémiologie traduisant une personnalité innée, immuable, fondée sur des penchants accessibles au seul spécialiste et dont le sujet n’a ni la maîtrise ni la conscience.

En l’occurrence, les reliefs du crâne traduiraient les variations du cerveau sous-jacent et l’importance relative des penchants qui y seraient localisés.

Celui qui a la protubérance du vol mais qui ne vole pas est un voleur, et celui qui vole mais n’a pas la protubérance n’est pas un voleur. Car l’homme ne se manisfeste pas par ce qu’il fait réellement mais par ses penchants.

Gall et son équipe multiplient les examens dans les hospices, les hôpitaux, les asiles, les orphelinats, les prisons, partout où il n’est pas nécessaire d’obtenir l’autorisation du sujet examiné et s’il procède également dans les maisons bourgeoises, c’est surtout sur la domesticité.

Le débat philosophique

Les options religieuses

Jusqu’à la fin de la Restauration, les ultramontains9 entretiennent une opposition hostile à la doctrine qu’ils suspectent de saper la religion. Les écrits de Gall sont mis à l’Index par le Saint Office.

L’Ecole de Médecine de Paris s’interroge : est-il raisonnable de chercher la source de l’âme dans un organe matériel ?

A l’Académie de Médecine, Dubois réaffirme l’immortalité de l’âme. L’Institut Historique déclare ces travaux non crédibles car ils prennent trop de liberté avec les Saintes Ecritures.

Les Jésuites dénoncent le matérialisme de la phrénologie qui proclame le règne de la matière au-dedans de l’homme.

Les réactions des philosophes

Maine de Biran, dés 1808 passe à une critique radicale de toute localisation qui inaugure le grand débat du XIXe s. Il estime la liste des facultés arbitraire, une même faculté pouvant varier selon les circonstances. Il admet la localisation de fonctions périphériques mais refuse toute mise en cause de l’unité de la personnalité.

Schopenhauer rejoint cette position en 1812 en séparant radicalement les facultés instrumentales et la volonté qui ne dépend d’aucun organe. Il admet qu’une lésion puisse amputer (cas de l’idiotie) mais jamais le caractère (le syndrome frontalS10 ne sera connu que beaucoup plus tard)

En 1815 Hegel s’insurge : le crâne n’est pas un organe, il n’est pas un signe. Toutes ces hypothèses sont vides et gratuites. Il propose de fendre la tête des phrénologues pour leur montrer qu’un os n’est rien d’en-soi pour l’homme. Il interroge : pourquoi la bosse de la dévotion est-elle au sommet du crâne ?

Auguste Comte (1796-1857) s’enthousiasme sur l’insertion de la vie affective dans les mécanismes cérébraux

La gloire

La Monarchie de Juillet marque un tournant lorsque Louis-Philippe légitime la phrénologie alors que Gall est mort depuis 2 ans.

Dés 1831, la Société phrénologique de Paris est créée. Elle compte 60 % de médecins pour la plupart aliénistes11, des politiques, des artistes, et des juristes.

Broussais fait de la phrénologie le thème de son cours de pathologie générale à la faculté de médecine en 1836. La foule se précipite et la bousculade est telle que la Faculté interdit le cours qui, grâce à une souscription, se poursuivra dans des locaux privés.

Un Institut orthophrénique est créé : Il faut moraliser le peuple et éduquer les enfants, les femmes et les criminels. Un casque appelé corset céphalique est imaginé.

L’idée que les conduites humaines dépendent de conditions naturelles situées dans le cerveau soulève la question de la responsabilité pénale et celle des récidives et préfigure la médecine légale. Les aliénés qui ne peuvent résister à leurs penchants doivent être considérés comme irresponsables. Ferrus, médecin-chef à Bicêtre, donne des cours de phrénologie et prépare la loi du 30 juin 183812.

La revue phrénologique éditée par Baillière publie des études de cas.
- L’écorcheur d’Amiens : en 1838 un pauvre chemineau qui garde un bâton pour se défendre des chiens lancés à ses trousses est accusé de les dépecer pour les manger. On lui trouve les bosses de l’amativité (activité sexuelle), de la destructivité, de l’acquisivité et de l’alimentarité13.
- On détecte la localisation de l’instinct carnassier chez un Réunionnais querelleur qui présente une fracture temporale accidentelle : au repos, le nègre est doux et tranquille, si on presse (sur la fracture du crâne !) il devient furieux et si on accentue la pression, il sombre dans la torpeur. « Ainsi d’une simple pression du doigt, on peut maîtriser le caractère... »
- Le crâne de Raphaël conservé à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Luc à Copenhague est testé. Le retentissement est tel que Grégoire XVI fait ouvrir la tombe : le squelette est entier. Ce n’est que la preuve que le crâne examiné appartenait à quelqu’un qui avait les mêmes talents, argumentent les phrénologues.
- En 1834, ne reculant devant aucun paradoxe, la Société de phrénologie se penche sur le masque mortuaire de Napoléon qui, comme tout masque, ne comporte pas de moulage crânien ! Ce qui n’empêche pas de lui trouver secrétivité (ruse), combativité et destructivité et va déclencher une polémique dans la Gazette Médicale de Paris.
- En 1835, on examine le crâne d’un chef Bédouin « renommé pour sa méchanceté » et on observe une étroitesse du front et la saillie de l’instinct carnassier.
- En 1836 : Hyppolite Bonnelier va examiner Lacenaire14 dans sa cellule quelques jours avant son exécution et rapporte le dialogue suivant :
- vous êtes bienveillant.
- c’est vrai, Monsieur.
- c’est étrange, vous vous dites athée et voici l’organe de la vénération, il est vrai que je l’ai trouvé chez nombre d’Arabes. Sourire narquois de Lacenaire.

- Une étude sytématique de crânes de femmes y décèle les organes de philogéniture, d’habitativité (amour du domicile conjugal) et d’approbativité (désir de plaire). Elles ne sont pas considérées inférieures intellectuellement mais moins libres d’exercer leur intellect par excès d’affectivité.

Afin de rendre l’examen plus objectif, Salardier conçoit un appareil très compliqué, le « cranomètre », que Louis-Philippe se fait expliquer lors d’une exposition, mais il échoue et finit par se demander si l’extérieur traduit bien les circonvolutions.

Le Musée de phrénologie qui constitue une galerie du fantastique s’enrichit de 600 moulages, 300 crânes et 200 cerveaux.

Les conférences se succèdent et des cours sont organisés au Muséum.

Le succès public et l’adhésion des hommes de lettres peu exigeants sur les concepts anatomiques et scientifiques entraîne un glissement vers la mode et le snobisme.

Le décalage s’accentue entre le monde de la science et ceux qui sont devenus des charlatans de la crâniomancie et de ses applications divinatoires.

Les publicités de consultants se multiplient :
- « L’art de connaître les hommes »
- « Le caractère et la destinée d’une personne ».

Le déclin

Dés 1850 le déclin s’amorce, car si Gall a été contesté par les hommes de science qui le tenaient pour un des leurs, ses adeptes ne sont ni médecins ni anthropologues mais des autodidactes teintés d’occultisme et d’astrologie. A la mort de Gall en 1828, toute référence à l’anatomie est abandonnée par ses successeurs qui attribuent un rôle croissant à un organe qu’ils n’étudient pas.

En 1842, Lelut (médecin-chef à la Roquette) fait une recherche systématique de l’instinct carnassier chez 10 assassins et ne le trouve pas. Il cherche vainement la propension à l’amour physique. Il démontre également par de nombreuses mensurations de crânes d’idiots qu’il n’y a pas de réduction frontale et que la capacité crânienne ne peut être tenue pour équivalente de la masse cérébrale.

Claude Bernard publie en 1858 : Physiologie et pathologie du système nerveux.

La référence au dogme phrénologique apparaît comme un archaïsme dans les milieux scientifiques, mais les encyclopédies générales présentent encore Gall avec complaisance à des lecteurs étrangers au monde médical.

En Grande-Bretagne, un journal de vulgarisation tire à 100.000 exemplaires en 1860 (plus que l’œuvre de Darwin).

Aux États Unis, se multiplient les phrénologistes ambulants qui proposent des recettes d’éducation des enfants, une aide au choix du conjoint, un soutien à l’orientation professionnelle et un support en méthodes de recrutement.

A la fin du XIXe s., le savoir médical a évolué, la physique et la chimie ont investi la faculté, les travaux cliniques et expérimentaux ont permis de dresser la carte du cerveau avec ses aires architectoniques15, ses champs fonctionnels16 et ses territoires somatotopiques17 qui ne doivent rien à la phrénologie.

La biotypologie

La doctrine phrénologique a constitué le prototype de la confusion biotypologique entre ce que l’on peut savoir de façon rationnelle sur l’espèce humaine en général et la connaissance de chaque homme dont la singularité dans le temps et dans l’espace constitue l’histoire unique.

Elle préfigure de multiples démarches de même nature :
- L’anthropométrie criminelle de Lombroso (1874) et sa théorie du criminel-né.
- Les tempéraments de Sheldon18 répartis en trois groupes de traits endocriniens.
- La morphopsychologie de Kretschmer (1921) qui établit une corrélation entre la morphologie et la maladie mentale : le pycnique maniaco-dépressif, le leptosome asthénique, le schizothyme et l’athlétique-visqueux (prédisposé à l’épilepsie).
- Plus près de nous, on retrouve dans certaines dérives génétiques l’idée du marqueur identitaire qu’il suffirait de savoir interpréter pour éclairer le comportement d’un individu. En 1965 Patricia Jacobs a affirmé avoir découvert le chromosome du crime19, ce qui s’est révélé être une erreur statistique. En 1993, c’est la revue Science20, relayée par la presse de vulgarisation, qui annonce la découverte du gène de l’homosexualité dont le rectificatif quelques années plus tard est resté méconnu du public.

Science et pseudo-sciences

L’histoire de la phrénologie s’inscrit dans l’éternel débat sur les liens entre l’esprit et la matière et montre l’extrême difficulté à concevoir l’esprit comme la fonction du cerveau sélectionnée par la pression de l’évolution.

En dépit des avancées considérables depuis 100 ans dans ce domaine, les résistances rencontrées montrent l’enjeu de pouvoir normatif que constituent les méthodes pour accéder au contenu mental individuel. La dérive somatique21 des biotypologies comme la dérive de l’esprit sans corps de la psychanalyse illustrent les impasses où mènent de telles démarches. L’objet de la science est de comprendre les mécanismes généraux de l’enracinement de la pensée dans les phénomènes de la nature dont le cerveau humain fait partie.

L’analyse de l’aventure de la phrénologie est très instructive : elle montre que la science se constitue lentement et douloureusement au terme de polémiques et de controverses sans concessions qui en assurent la solidité. Elle montre également que les positions des uns et des autres est tributaire de facteurs multiples et que c’est la confrontation des idées et la rigueur de la démonstration qui en garantissent l’objectivité.

Pour en savoir plus

G. Lanteri-Laura : Histoire de la phrénologie, PUF, 1970.

Marc Renneville : Le langage des crânes, Sanofi-Synthélabo, 2000.

1 Paralysie générale : le sens moderne du terme paralysie correspond à la perte de la fonction motrice. Mais au XVIIe s il signifiait perte des fonctions mentales, ce que l’on nomme aujourd’hui démence. Le stade tertiaire de la syphilis qui entraîne une démence était dénommé ”paralysie générale”. Bien que le terme ne recouvre plus la même pathologie, le terme est resté. La paralysie générale, ou encore PG dans le jargon médical est la démence syphilitique.

2 Substance cendrée : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui matière grise. Elle correspond aux corps cellulaires des neurones dont les prolongements forment la substance blanche. Si chacun sait que la matière grise constitue le cortex, il faut rappeler que des concentrations de corps neuronaux sont réparties dans tout le système nerveux : elles constituent, entre autres des ”noyaux” tout le long du tronc cérébral et de la moelle d’où partent les nerfs.

3 Anencéphale : une anomalie du développement embryonnaire peut entraîner l’absence de formation de tout ou partie du cerveau, ce sont les anencéphalies.

4 Hydrocéphale : le liquide céphalorachidien est secrété et résorbé en permanence. Si un obstacle s’interpose entre la zone de sécrétion et celle de résorption, le liquide s’accumule, distend les ventricules et comprime le cerveau contre la paroi crânienne. Dans la tendre enfance, les sutures du crâne n’étant pas encore réalisées, les os s’écartent et le crâne devient hypertrophique.

5 On pourra s’étonner des facultés prêtées aux animaux

6 Dessins du crâne reproduits dans E. Clarck. Histoire illustrée de la fonction cérébrale, Dacosta, 1984.

7 Apraxie : pathologie non de la motricité mais du geste en tant qu’expression d’une activité mentale. Ex : pianoter, s’habiller, marcher, utiliser un outil, faire un pied de nez. Ce qui est lésé, c’est l’objectif à atteindre.

8 gnosie : trouble d la reconnaissance non liée à un déficit sensoriel. Ex. : identification d’objet, de visage, organisation spatiale, etc.

9 Soutenant le pouvoir absolu du pape, les « ultramontains » s’opposaient aux « gallicans ».

10 yndrome frontal : un syndrome est l’ensemble de signes correspondant à la pathologie d’un organe. Le syndrome frontal réunit les signes de souffrance des zones pré-frontales spécifiques de l’espèce humaine et dont la pathologie est restée longtemps méconnue. Il associe différents troubles des conduites sociales.

11 Aliéniste : terme de l’époque pour psychiatre.

12 La loi de 1838 signée par Louis-Philippe crée les asiles d’aliénés et définit les modalités juridiques de leur placement sous l’autorité du préfet.

13 Néologismes, créés par Gall, signfiant tendance au vol et instinct carnassier.

14 Criminel guillotiné en 1836. Auteur et poète provocateur qui a inspiré Les enfants du Paradis à Prévert et Carné.

15 L’architectonie concerne l’organisation spatiale des différentes sortes de neurones au sein du cortex.

16 Champs fonctionnels : zones cérébrales concernant une fonction déterminée.

17 Territoires somatotopiques : projections corticales de territoires sensitifs ou moteurs du corps. Cette projection est proportionnelle à la complexité fonctionnelle et non à la surface ou au volume de l’organe considéré. Par exemple, le territoire sensitif cortical du pouce est supérieur à celui du membre inférieur.

18 Typologie fondée sur des traits de comportement rapportés à des spécificités hormonales

19 Bertrand Jordan, Les imposteurs de la génétique, Seuil, 2000, p 19.

20 ibid p 76

21 Dérive somatique : doctrine qui consiste à caractériser un être humain à partir de caractères corporels.

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