Le dénialisme, toujours fécond !

par Yves Martinet - SPS n°323, janvier / mars 2018

Le 24 août 2016, un séisme de magnitude 6,2 secoue le Latium et les Marches en Italie ; le bilan fait état de 298 morts et de près de 400 blessés, les destructions matérielles sont considérables. Rapidement, la distribution gratuite de produits homéopathiques aux rescapés est organisée par l’hôpital de Pitigliano et cette distribution est sponsorisée par la région des Marches. Cette démarche scandalise le monde médical italien, « cela n’a aucun sens, l’efficacité de l’homéopathie n’est pas prouvée et dans le contexte d’un séisme, les rescapés ont besoin de soins sérieux » s’indigne la docteure Patrizia Russo.

On se souvient aussi de l’opération anti-vaccination (finalement avortée) organisée par la députée européenne Michèle Rivasi, qui souhaitait inviter Andrew Wakefield, un ex-médecin radié pour fraude [1].

Le dénialisme consiste à rejeter des faits et concepts de base soutenus par un large consensus scientifique, et ce au profit d’idées radicales et controversées. Le dénialisme peut s’exprimer dans tous les domaines de la science, mais également dans d’autres disciplines, comme par exemple en histoire. Les mécanismes à son origine peuvent être de natures variées : pression religieuse, intérêts économique, politique, financier, mécanismes psychologiques de défense face à des faits et idées pouvant heurter des préjugés, etc.

La réponse au dénialisme repose sur la promotion de la réflexion scientifique comme l’évoque cette citation d’Henri Poincaré : « douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir ».

Pour l’homéopathie, par exemple, rappelons inlassablement qu’elle repose sur des principes énoncés à la fin du XVIIIe siècle, qui n’ont jamais été vérifiés par l’expérience. Et toutes les études bien conduites ont démontré que cette approche d’essence magique est uniquement douée d’un effet placebo.

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le site lepharmachien.com

Quant à la vaccination, elle consiste à introduire un agent extérieur (le vaccin) dans un organisme vivant afin d’induire une réaction immunitaire positive contre une maladie infectieuse à venir. Cette technique a permis à l’OMS de considérer la variole comme éradiquée de la surface du globe dès 1977 et à beaucoup d’autres maladies de voir leurs incidences considérablement réduites. En dépit d’effets indésirables possibles, variables selon le vaccin, et dont certains peuvent être graves mais restent exceptionnels, le rapport « efficacité sur risques » des vaccinations reste très élevé. Pourtant, une étude internationale [2] publiée en 2016 conclut que presque 40 % des Français considèrent que les vaccins ne sont pas sûrs… Voilà donc les conséquences de ces rumeurs et allégations, ravivées par l’épisode « Wakefield », puisque la médiatisation de son étude sur le vaccin ROR a été considérable par rapport à celle des révélations sur les conditions frauduleuses de réalisation de ses travaux [3].

Si la publication a été depuis rétractée par la revue, le mal est fait et nombreux sont les vaccino-sceptiques, dont Donald Trump. Chez ce dernier, le dénialisme est, semble-t-il, autant le résultat d’une ignorance que d’une arrogance. Il résulte de cet état de fait que certaines complications sévères voire mortelles de maladies infectieuses, qui peuvent être prévenues par la vaccination, font leur réapparition dans nos pays : par exemple, plusieurs cas de rougeole ont été observés en Ardèche à l’été 2017.

Comment arrive-t-on à établir une évidence scientifique, en particulier en médecine ? L’observation personnelle est-elle fiable ? Oui et non. Prenons un exemple dans un autre domaine, la Lune se lève à l’est et se couche à l’ouest, il est donc évident, car on peut l’observer, qu’elle tourne autour de la Terre ; l’observation est de même nature pour le Soleil, mais nous savons tous que le Soleil ne tourne pas autour de la Terre ; d’ailleurs comment le savons-nous ? De même, j’ai mal à la tête, je prends un comprimé de paracétamol, le mal s’estompe, ou je prends une préparation homéopathique et le mal s’estompe aussi ; pourquoi savons-nous qu’avec le paracétamol, il est possible que le traitement ait été efficace, alors qu’avec la préparation homéopathique, il s’agit au mieux d’un effet placebo ?

L’homéopathie s’adresse à des symptômes d’évolution capricieuse et aléatoire ; dès lors, seules des études randomisées (c’est-à-dire avec tirage au sort) en double aveugle permettent de répondre à la question de l’efficacité. La question est d’autant plus importante ici que le recours aux préparations homéopathiques ne repose pas sur une rationalité fonctionnelle physiopathologique, à la différence, par exemple, de la prescription d’insuline pour un diabète. Les études sont alors soumises pour publication dans des revues internationales à comité de lecture anonyme. Et dans un second temps, elles peuvent être inclues dans des méta-analyses qui vont prendre en compte toutes les études de qualité réalisées pour les analyser collectivement. Cette démarche demande des compétences, du temps et des moyens financiers. C’est elle qui permet de dire que les préparations homéopathiques sont uniquement douées d’un effet placebo.

Concernant l’évaluation de l’efficacité et des complications liées aux vaccinations, la nature des études est différente, il s’agit essentiellement du suivi de cohortes. Dans ce cas, le nombre de sujets suivis doit être très important, afin de pouvoir détecter des événements secondaires rares, voire exceptionnels. Comme il n’est pas éthique de pratiquer une randomisation en double aveugle dans ce domaine, c’est le suivi de vastes cohortes de sujets vaccinés, comparé au suivi de sujets non vaccinés, qui permet de répondre à la question de l’éventuelle relation de cause à effet entre un vaccin et la survenue d’une pathologie. Il a ainsi pu être démontré que la vaccination ROR ne provoque pas la survenue de l’autisme.

Comment se fait-il que de telles connaissances scientifiques solides, souvent établies depuis de nombreuses années, puissent être remises en cause ? Comment se fait-il que l’on puisse opposer sur le même niveau un fait scientifique et une opinion ? Comment se fait-il que puisse être proposé, pour prévenir le paludisme, le recours aux huiles essentielles et aux préparations homéopathiques ? Comment peut-on refuser à un enfant les vaccinations élémentaires et l’exposer ainsi aux risques d’une rougeole, maladie qui peut être mortelle ? Les mécanismes qui contribuent à de tels cas de dénialisme sont nombreux et de natures variées.

La place de la science dans l’éducation, et dans la société en général, est actuellement trop modeste, et il ne me semble pas qu’elle progresse ; l’enseignement, la formation au sens large, devraient être orientés davantage vers la compréhension de la démarche scientifique que vers l’accumulation de connaissances en l’absence de sens critique, ce qui est trop souvent le cas. Par exemple, il est difficile pour beaucoup de comprendre, évaluer et classer de façon relative des facteurs de risque de natures et d’intensités différentes. Ce déficit d’éducation scientifique concerne la population en général, mais aussi certains médecins qui peuvent alors dériver par rapport au serment d’Hippocrate qu’ils ont prêté.

Parallèlement, l’existence et la reconnaissance d’experts sont de plus en plus contestées. La légitimité des experts peut être rejetée par certains pour suspicion de participation à un complot, incompétence, intéressement matériel ou philosophique supposé, voire rejetée par goût systématique du paradoxe ou par principe, par opposition aux scientifiques ou aux autorités en général.

Le rôle des médias au sens large semble de plus en plus important ; pour les grands médias traditionnels, il s’agit de « faire le buzz » et dès lors le recours à une fausse controverse est fréquent, ce d’autant plus que les journalistes de formation scientifique ont de moins en moins la parole ; avancer une idée fausse en mettant les rieurs de son côté est parfois plus efficace que de défendre un fait avéré. Internet, les réseaux sociaux, la blogosphère viennent aggraver la situation, en permettant à quelques illuminés précédemment solitaires de se reconnaître, de se rencontrer, d’exister et de propager des idées fausses.

Les intérêts économiques sont souvent réels ; l’entreprise Boiron, grand fabricant français de substances homéopathiques, a un chiffre d’affaire plus que confortable, elle contribue activement à renforcer dans les médias le bruit de fond pro-homéopathique, mais aussi soutient des politiques, et même finance un amphithéâtre à la faculté de médecine de Lyon1. De même, certains psychanalystes ont obtenu le retrait par l’Inserm de son site Internet d’une étude scientifique analysant et remettant en cause l’efficacité thérapeutique de certaines techniques non scientifiquement validées. Le déremboursement proposé de certains traitements non efficaces contre la maladie d’Alzheimer a été rejeté [2] par la ministre de la Santé sous différentes pressions.

Enfin, et cela est peut-être le plus grave, le refus de reconnaissance de l’existence même d’une vérité scientifique est de plus en plus ouvertement assumé et théorisé dans le cadre de ce qui est décrit comme relevant de la « post-vérité », avec le recours à des faits et à une vérité « alternatifs ». L’ère de la post-vérité se définit comme une période où « les faits objectifs ont moins d’influence pour former l’opinion publique que l’appel à l’émotion et aux croyances personnelles ». Le faux et le recours au faux deviennent légitimes. Cet état de fait est loin d’être nouveau, mais le progrès technique l’aggrave, d’autant plus que des recherches récentes permettent de confirmer notre tendance ancestrale à nous soumettre au « biais de confirmation », ce qui nous pousse vers un extrémisme de la pensée. De plus, certains travaux « suggèrent que le choix de partager un article [sur Internet] se fonde sur une anticipation des réactions d’autrui (mon réseau va-t-il aimer et réagir ?) et sur l’espoir d’une augmentation du prestige personnel (être repris et “aimé” est une récompense en soi, contribuant sans doute beaucoup au succès des réseaux sociaux), et non sur une estimation de la véracité des informations » [4]. Bienvenue dans l’ombre, les Lumières s’éteignent.

La recherche de la vérité scientifique doit passer par la promotion de l’éducation et de l’information à la démarche scientifique et aussi par le refus d’une soi-disant vérité alternative, même si cela doit bousculer certaines des croyances plus ou moins irrationnelles largement partagées. Il faut lutter contre l’individualisme qui est un moteur de l’ignorance et de l’aveuglement individuel, et toujours rétablir la vérité en toutes circonstances avec rigueur et impartialité.

En guise de conclusion, je propose une réflexion sur cette citation de Voltaire : « ceux qui peuvent vous faire croire en des absurdités, peuvent vous faire commettre des atrocités ».

Yves Martinet

Références

[1] « Opération anti-vaccination au Parlement européen », communiqué de l’Afis, 3 février 2017, pseudo-sciences.org

[2] Benkimoun P,« Quatre Français sur dix estiment que les vaccins ne sont pas sûrs », 9 septembre 2016. Sur lemonde.fr

[3] Cunningham D, « L’affaire du docteur Andrew Wakefield : les faits », SPS n° 317, juillet 2016. Sur pseudo-sciences.org

[4] Dieguez S, « Post vérité : la face sombre du cerveau », Cerveau et Psycho, 2017, 88:56-59.

1 Inauguré le lundi 20 juin 2011 en présence, en particulier, de la ministre Nora Berra et de Christian Boiron, « membre du conseil d’administration de l’université Claude Bernard Lyon 1 ». Associer l’homéopathie au nom de Claude Bernard, apôtre de la méthode expérimentale, est inqualifiable.

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