Impostures intellectuelles, vingt ans après

Entretien avec Alan Sokal et Jean Bricmont - SPS n°323, janvier / mars 2018

Le 2 octobre 1997 sortait Impostures intellectuelles des physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont (Éditions Odile Jacob), un livre consacré au mauvais usage de concepts mathématiques et physiques par des penseurs postmodernes en vue. Pour les lecteurs qui n’auraient pas entendu parler de la controverse qui avait alors entouré la sortie de l’ouvrage, nous publions un court extrait de la préface de la seconde édition de l’ouvrage (Éditions Livre de Poche, 1999) qui rappelle les objectifs visés.

Vingt ans plus tard, les deux physiciens ont accordé un entretien à Laurent Dauré pour la chaîne YouTube « Lumières ! », lancée à cette occasion. Nous publions ici de courts extraits d’une transcription de la première partie – sur quatre – de cette interview réalisée le 26 septembre dernier à l’University College London (UCL).

Impostures intellectuelles (1997)

Tout a commencé lorsque l’un d’entre nous [Alan Sokal] a publié [en 1997] un article-canular dans la prestigieuse revue américaine d’études culturelles Social Text1. Cette parodie était truffée de citations à propos de la physique et des mathématiques, absurdes mais authentiques, dues à des intellectuels célèbres, français et américains. […]

Nous avons cherché à expliquer, en des termes non techniques, pourquoi ces citations sont absurdes ou, dans bien des cas, dénuées de sens. Et nous voulions aussi discuter les circonstances culturelles qui ont permis à ces discours de devenir à la mode et de ne pas être plus ouvertement critiqués, du moins jusqu’à présent.

Qu’affirmons-nous exactement ? Nous montrons que des intellectuels célèbres tels que Lacan, Kristeva, Baudrillard et Deleuze ont, de façon répétée, utilisé abusivement des termes et des concepts provenant des sciences physico-mathématiques : soit en les invoquant totalement hors de leur contexte, sans donner la moindre justification empirique ou conceptuelle à cette démarche – soulignons que nous ne sommes nullement opposés aux extrapolations de concepts d’un domaine à l’autre, mais seulement aux extrapolations faites sans donner d’arguments –, soit en jetant des mots savants à la tête des lecteurs non scientifiques sans égard pour leur pertinence ou même leur sens2.

Nous pensons avoir démontré, au-delà de tout doute raisonnable, que certains penseurs célèbres ont commis de grossiers abus du vocabulaire scientifique, ce qui, loin de clarifier leurs idées, a encore obscurci leurs discours. Personne, dans tous les comptes rendus et débats qui ont suivi la publication de notre livre, n’a présenté le moindre argument rationnel contre cette thèse, et presque personne n’a pris la peine de défendre même un seul des textes que nous critiquons.

Si nous nous sommes limités aux abus de la physique et des mathématiques, c’est parce que nous ne nous estimons pas compétents pour discuter d’autres domaines. Soulignons aussi que notre critique porte principalement sur le manque manifeste de pertinence de la terminologie scientifique invoquée et sur les effets d’obscurité que cela entraîne, pas sur les erreurs en tant que telles.

Qu’est-ce que démontrent ces abus concernant le reste de l’œuvre de ces auteurs ? En principe rien. Il est tout à fait possible que Lacan, pour ne prendre que cet exemple, soit un pur charlatan dans ses invocations de la logique mathématique ou de la topologie et qu’il ait néanmoins fait des contributions significatives à l’étude de l’être humain. Pour soutenir une telle thèse, ses défenseurs n’ont qu’à indiquer les travaux qu’ils considèrent valables et à expliquer clairement le raisonnement à l’appui d’un tel jugement, séparant ainsi le bon grain de l’ivraie dans l’œuvre du maître […].

Bien sûr, nous n’avons pas écrit ce livre pour dénoncer des abus isolés. La cible de notre critique est plus large, mais celle-ci vise un certain style d’argumentation (ou, le plus souvent, d’intimidation du lecteur) et pas principalement une forme de pensée. Nous nous proposons d’encourager un esprit critique qui est souvent inhibé par l’usage d’un jargon abscons ; nous ne cherchons nullement à discréditer indirectement une pensée en attaquant le style dans lequel elle est exprimée. Nous critiquons le type d’argumentation, un point c’est tout. Que cette critique ait des effets dévastateurs pour les pensées en question parmi certains de nos lecteurs, c’est possible, mais pour éviter ce résultat, les auteurs ou leurs admirateurs n’ont qu’à reformuler clairement leurs thèses et leurs arguments de façon qu’on puisse les évaluer rationnellement. Comme le dit très bien George Orwell, le principal avantage qu’il y a à écrire clairement, c’est que « lorsque vous faites une remarque stupide, sa stupidité sera évidente pour tout le monde, y compris pour vous-même ».

Une deuxième cible de notre livre est le relativisme cognitif, à savoir l’idée – bien plus répandue d’ailleurs dans le monde anglo-saxon qu’en France – selon laquelle les affirmations de fait, qu’il s’agisse des mythes traditionnels ou des théories scientifiques modernes, ne peuvent être considérées comme vraies ou fausses que « par rapport à une certaine culture ».

Extraits de la préface d’Impostures intellectuelles (Seconde édition)

Postmodernisme et relativisme cognitif

Le postmodernisme [est un] courant intellectuel qui est supposé avoir supplanté la pensée rationaliste moderne […]. Nous nous limiterons à certains aspects […] qui ont eu un impact en sciences humaines et en philosophie, à savoir l’engouement pour des discours obscurs, le relativisme cognitif lié à un scepticisme généralisé vis-à-vis du discours scientifique, l’intérêt excessif pour les croyances subjectives indépendamment de leur valeur de vérité, et l’importance accordée au discours et au langage par opposition aux faits auxquels ceux-ci font référence (ou, pire, le rejet de l’idée même qu’il y ait des faits ou qu’on puisse y faire référence).

Alan Sokal et Jean Bricmont
(Impostures intellectuelles, Prologue)


Entretien avec Alan Sokal et Jean Bricmont (2017)

Laurent Dauré : Le débat intellectuel et médiatique déclenché par la sortie du livre a-t-il produit des effets visibles ?

Alan Sokal : À l’époque, nous avons reçu pas mal de courriels, surtout de la part d’étudiants, qui disaient « Je devais lire ces œuvres dans nos cours d’études féministes, d’études culturelles, parfois de philosophie, et je ne comprenais rien, je pensais que j’étais bête. Maintenant je suis content de savoir que cela ne venait pas de moi, que le roi était nu ». Il y a eu cet effet positif : lever le rideau qui couvrait la supposée profondeur de ces écrits et permettre une analyse plus critique. Mais d’un autre côté, pendant les vingt ans écoulés, la plupart de nos cibles, et surtout leurs disciples, ont continué à écrire comme si de rien n’était, sans prendre la peine de répondre en détail à nos critiques. Ou pire : ils ont « répondu » à une caricature de nos critiques pour les réfuter plus facilement, sans citer un seul mot de notre livre.

Jean Bricmont : La liste des épithètes qui nous ont été adressées est assez comique, elle figure dans la préface à la deuxième édition de notre livre.

LD : Le diagnostic que vous avez établi il y a vingt ans mériterait-il d’être amendé ?

JB : Il faudrait poser la question à des gens qui sont plus en contact avec les départements de sciences humaines dans les universités, notamment ce qu’on appelle la philosophie en France, et leur demander ce qu’ils pensent de la situation. Certains sont assez critiques, comme Pascal Engel, Anouk Barberousse ou Jacques Bouveresse.

LD : Plus généralement, comment se porte le postmodernisme aujourd’hui ? A-t-il pris de nouvelles formes ?

JB : À titre personnel, je pense qu’il a engendré ce qu’on appelle la « politique de l’identité ». C’est là que je vois l’héritage du postmodernisme. Selon cette politique de l’identité, l’humanité serait divisée en catégories, en groupes de personnes : les hommes, les femmes, les homosexuels, les hétérosexuels, les blancs, les noirs, etc. Et chacune de ces catégories aurait sa vision du monde qui lui serait propre et qui serait intrinsèque à son identité. Ces visions du monde seraient d’une certaine façon incommunicables, parce qu’il n’y aurait pas de terrain commun, de raison commune. C’est assez catastrophique car cela empêche toute réelle communication entre les êtres humains. Et ce n’est pas émancipateur du tout.

C’est une forme de relativisme que je résume avec cette formule un peu provocatrice : l’idéalisme plus la décolonisation. Ce que j’appelle idéalisme, c’est la tradition dans laquelle on voit le monde à travers ses propres catégories ; d’une certaine façon, on construit le monde dans sa tête, la connaissance que l’on en a est simplement un produit de son esprit, ou éventuellement de son cerveau, et elle a très peu à voir avec la réalité.

Quand l’idéalisme a été développé, il était « universel », mais à l’époque cela voulait dire blanc, occidental, chrétien… L’universel était vécu par des gens qui ne pensaient pas aux autres civilisations, aux autres cultures, etc. Après la Seconde Guerre mondiale, et avec la décolonisation, l’ignorance des autres cultures est devenue simplement impossible. Ce qui est une bonne chose. Mais alors, on a eu tendance, à partir de prémisses idéalistes, à voir toutes les cultures comme des atomes séparés, des monades si l’on veut, qui ne se parlent pas entre elles, qui sont incommunicables entre elles, qui ont chacune leur vision du monde, comme chaque époque aurait sa vision du monde, autre thèse très répandue. Et alors on tombe dans le relativisme. Mais pour moi, la prémisse qui est fausse, c’est l’idéalisme.

LD : Preuve que le postmodernisme n’est pas moribond : trois canulars « à la Sokal » ont été accomplis récemment. Le premier, réalisé début 2015, a pour cible le sociologue Michel Maffesoli et la revue Sociétés, qu’il dirigeait à l’époque. Les sociologues Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin ont réussi à faire paraître dans cette publication, sous l’identité fictive – et très québécoise – de Jean-Pierre Tremblay, un article farci d’absurdités très audacieuses : « Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’fait sensation à Paris ». Ils ont révélé le canular dans un texte publié sur le site Internet du Carnet Zilsel, « Le Maffesolisme, une “sociologie” en roue libre. Démonstration par l’absurde » (7 mars 2015).

AS : L’article de « Jean-Pierre Tremblay », très amusant, a été retiré du site de Sociétés mais on peut le trouver sur Internet.

JB : Peut-être faut-il rappeler brièvement qui est Michel Maffesoli. Il a été le directeur de thèse de l’astrologue Élizabeth Teissier. J’ai lu une bonne partie de cette thèse de « sociologie », il s’agit d’une apologie sans nuance de l’astrologie. Le fait que ce travail ait été accepté par l’Université est scandaleux, nous avions été plusieurs à le dire à l’époque. Michel Maffesoli, qui est franchement irrationaliste, a fait cela délibérément, tout à fait conscient de la nature des positions de Mme Teissier. Et c’est un des sociologues qui produit le plus de doctorants en France, ce qui fait enrager les sociologues plus sérieux. Il a aussi été souvent invité dans les médias où il est pris au sérieux. Le canular était donc utile, je l’ai trouvé très drôle moi aussi, mais je ne pense pas qu’il ait fait beaucoup de tort à M. Maffesoli.

LD : L’année dernière, c’est le philosophe Alain Badiou qui faisait les frais d’un nouveau canular. Badiou Studies, une revue anglophone dédiée à son œuvre (précisons qu’il fait partie du comité éditorial), a publié un article de Benedetta Tripodi – c’est le nom de l’auteur fictif – intitulé « Ontologie, neutralité et désir de (ne pas) être queer ».

AS : Je me suis associé aux auteurs des deux canulars (le second étant l’œuvre des philosophes des sciences Anouk Barberousse et Philippe Huneman) dans une tribune publiée par Libération (« Canulars académiques, les “maîtres à penser” démasqués », 31 mai 2016) pour répondre à certaines critiques. Notamment celles de la psychanalyste Élisabeth Roudinesco qui avait dit, à propos de l’article sur Alain Badiou, que le canular est un évitement de la pensée et de la critique. Nous avons dû rappeler que c’est exactement le contraire. Le canular en lui-même n’est pas la fin de la critique, c’en est l’ouverture, il permet de développer ensuite des arguments, de produire une explication détaillée des raisons de la moquerie. Il nous semble que, parfois, pour ouvrir un débat dans un domaine qui s’est fermé à la critique, il faut commencer par un canular.

JB : Ce canular aux dépends d’Alain Badiou m’a lui aussi fait rire, mais je suis cependant sceptique quant à l’efficacité. Les cibles de ce genre de canulars réagissent toujours par le mépris. Badiou a balayé l’affaire d’un revers de main.

LD : Vous ne consacriez à ce dernier qu’une page dans Impostures intellectuelles, il a désormais un tout autre statut et bénéficie d’une large surface médiatique. Citons un extrait d’un ouvrage récent, Éloge des mathématiques (entretien avec Gilles Haéri, coll. Café Voltaire, Flammarion, 2015) : « En prime [de la compréhension du théorème de Cantor], vous avez un schéma politique : le fait qu’il y ait plus de parties que d’éléments dans un ensemble quelconque signifie que la richesse, la ressource profonde, de ce qui est collectif (les parties) l’emporte sur celle des individus. Le théorème de Cantor réfute, à un niveau abstrait, le règne contemporain de l’individualisme. »

JB : J’ai lu le livre, je dois dire qu’à part ce passage, il est plus ou moins banal. Il fait l’éloge des mathématiques, il dit que le plaisir de la découverte mathématique est supérieur à celui de la société de consommation, etc. Ça peut se défendre. Il déplore aussi le fait que les philosophes aient rompu avec les mathématiques, s’éloignant de Leibniz, Descartes ou Poincaré. Ça aussi ça peut se défendre. Mais quand il explique le théorème de Cantor, c’est assez pédant ; ce n’est pas faux, c’est même bien expliqué, mais alors vient cette inférence à propos de la société. Le problème chez Badiou, c’est que, pour lui, l’ontologie, c’est les mathématiques. L’idée est que la réalité serait mathématique […]. Je ne crois pas que ce soit le cas, mais disons qu’on peut en discuter [...]. Je suis convaincu que les philosophes des sciences et les philosophes des mathématiques sérieux ne s’intéressent absolument pas à ses travaux. Ceux qui s’y intéressent le font parce qu’ils donnent un air de profondeur, avec tout ce blabla sur les mathématiques, à des considérations sur l’amour, la poésie, la politique, etc. Des considérations qui sont elles-mêmes très vagues […].

La chaîne YouTube « Lumières ! »

Lumières ! Rationalistes & Progressistes

Extraits de la présentation de la chaîne par ses initiateurs :

Il s’agit d’une chaîne dédiée à la pensée et aux penseurs rationalistes dont l’objectif est de défendre les vertus de la raison et de la méthode scientifique, de promouvoir une pratique intellectuelle attachée à la clarté, à la précision et à la rigueur. […] La colonne vertébrale du projet est également progressiste et humaniste, s’inscrivant dans la filiation des Lumières, dont il nous semble qu’il est urgent de réactiver l’élan universaliste et émancipateur.

1 Sous le titre « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ».

2 Soulignons également que nous ne critiquons pas le simple usage de mots tels que « chaos » (qui, après tout, se trouve déjà dans la Bible) ou « énergie » en dehors de leur contexte scientifique. Au contraire, nous nous concentrons sur l’invocation de termes forts techniques tels que « axiome du choix », « ensemble compact » ou « hypothèse du continu ». De même, nous n’avons rien contre l’usage de métaphores. Nous faisons simplement remarquer que le rôle d’une métaphore est généralement d’éclairer un concept peu familier en le reliant à un concept qui l’est plus, pas l’inverse.

Mis en ligne le 8 juin 2018
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