Loyautés radicales

L’islam et les « mauvais garçons de la nation »

Note de lecture de Jacques Van Rillaer

Loyautés radicales
L’islam et les « mauvais garçons de la nation »
Fabien Truong
La Découverte, 2017, 236 pages, 20 €

L’auteur a été professeur de lycée en Seine-Saint-Denis. Il est actuellement professeur de sociologie à l’université Paris-8. Depuis dix ans, il a sillonné les quartiers populaires de la banlieue parisienne et a séjourné plusieurs jours par semaine à Grigny, la ville où habitait Amédy Coulibaly, le premier à revendiquer en France des actes terroristes au nom de Daech.

Deux ans après le massacre du Bataclan, il publie le fruit d’une enquête de type ethnographique, fondée surtout sur la fréquentation régulière d’une demi-douzaine de jeunes qui furent ses élèves de lycée. Son principal but était de comprendre l’attrait pour l’islam radical et l’idéologie des terroristes nés en France. Il est manifestement très documenté. Il fait de nombreuses références à des recherches internationales sur le sujet.

La radicalisation concerne essentiellement des garçons de parents de culture musulmane, vivant dans des quartiers urbains stigmatisés. Ces garçons ont un vif sentiment de frustration et d’injustice. Les parents – dont la religion est souvent plus culturelle que religieuse – souhaitent que leurs enfants réussissent à l’école. Bon nombre de ces enfants tentent de rendre justice aux sacrifices des parents et espèrent une ascension sociale. Ceux qui échouent dans le parcours méritocratique se tournent vers la délinquance ou vers la religion. Ceux qui deviennent délinquants passent souvent par la prison où « ils gagnent des galons ». Vers la trentaine, une partie de ceux qui ont profité du business délinquant abandonne cette activité incompatible avec la pratique rigoureuse du Coran. La religion leur fournit alors une nouvelle estime d’eux-mêmes et la croyance dans le salut individuel. Elle permet de s’affirmer, elle empêche de continuer à « faire du sale », elle anoblit le quotidien, elle moralise, elle comble le désir de spiritualité, d’intelligence et de compréhension du monde. L’observance de rituels quotidiens permet le perfectionnement de soi et l’accumulation de bonnes actions pour éviter l’Enfer et s’assurer le Paradis.

Une partie de ceux qui ont cultivé une approche intellectualisée et contextualisée de l’islam se veulent pacifistes, mais d’autres se laissent manipuler et veulent faire la guerre pour leur communauté et pour Allah. Toutefois, leur objectif premier n’est pas de tuer ou de détruire, mais d’opérer une rupture radicale et de participer à l’établissement d’une société plus juste.

L’auteur cite des chercheurs1 qui ont montré que le fondamentalisme islamique attire des individus dont la psychologie rappelle celle de personnes séduites par des idées d’extrême droite : l’aversion pour la transgression des traditions ; le désir de pureté sociale et sexuelle ; le besoin de fermeture, l’aversion pour le changement ; de forts préjugés à l’égard d’autres groupes.

L’auteur estime qu’une partie de l’explication de la radicalisation réside dans le désordre mondial : la marginalisation de ceux dont l’économie n’a pas besoin, la répartition des richesses, l’exploitation sans limite, l’accumulation infinie, l’absence de sens moral. Selon lui, une question essentielle est désormais : jusqu’où supportera-t-on de mettre à l’écart un nombre croissant de personnes de plus en plus combatives et n’ayant plus rien d’autre à perdre que la vie ?

1 Gambetta, Diego & Hertog, Steffen (2016) Engineers of Jihad. The curious connection between violent extremism and education. Princeton University Press, 200 p.

Mis en ligne le 16 avril 2018
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