“Soldats de Dieu”

Paroles de djihadistes incarcérés

Note de lecture de Jacques Van Rillaer

“Soldats de Dieu”
Paroles de djihadistes incarcérés
Xavier Crettiez et Bilel Ainin
Éditions de l’Aube, 2017, 164 pages, 15€

Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques, et Bilel Ainin, docteur en sciences politiques sont membres de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP) de la Fondation Jean-Jaurès. Ils avaient publié en 2016 Radicalisation. Processus ou basculement ?, où ils décrivaient le processus graduel de l’engagement dans la violence. Ici, ils livrent le résultat d’une enquête extrêmement intéressante (et remarquablement rédigée) sur la façon dont treize jeunes français incarcérés pour terrorisme pensent leur engagement et justifient la violence. Ils ont procédé à l’enregistrement de longs entretiens (un seul a exigé de se limiter à une prise de notes). Le résultat se déroule en dix-neuf thèmes, chaque fois brièvement présentés (mais solidement documentés avec des renvois à d’excellentes notes), et suivis de larges extraits d’interviews : l’islam, le rite, les salafismes, la géopolitique, le complotisme, le terrorisme, etc.

L’engagement armé dépend de croyances, d’expériences d’injustices (des « chocs moraux »), de rencontres, de lieux de socialisation de la violence et de dimensions psychologiques (soif d’aventure, désir de reconnaissance, quête de virilisme, goût des armes, etc.). Ici les auteurs examinent surtout la façon de penser. La psychologie qui caractérise les terroristes contraste avec ce qu’on lit souvent dans la presse. Les interviewés, quasi tous encore pleinement convaincus de la légitimité de la violence, ne sont pas des ignares, des débiles, des malades mentaux, des nihilistes. Ils s’informent, ils lisent beaucoup sur la géopolitique (ils attachent, par exemple, une grande importance aux mensonges avec lesquels les autorités américaines ont justifié l’invasion de l’Irak et à l’initiative de Bernard-Henri Lévy et Sarkozy visant à tuer Kadhafi, qui voulait créer une banque de l’Ouest africain). Ils promeuvent des débats, qui se veulent rationnels, pour approcher la vérité. Le problème est qu’ils ont une foi absolue dans les textes de la religion islamique et qu’ils y lisent non seulement un message religieux, mais aussi des obligations politiques et guerrières. Les auteurs confirment ainsi l’analyse qu’a faite Gérald Bronner de la pensée extrême1. D’où le mépris et la haine pour les Occidentaux et les juifs et, plus encore, pour les chiites (qui invoquent Ali à la place de Mahomet), les salafistes quiétistes, les salafistes au service des « sultans » (monarques et dictateurs corrompus) et finalement tous les « mauvais » musulmans. Ainsi ils considèrent que les musulmans tués au Bataclan n’étaient pas de vrais musulmans. Les « vrais » ne se trouvent pas dans de tels lieux d’amusement et de perdition.

Il y a, pour ces jeunes français, une cohérence de raisonnement. Pour eux, les attaques djihadistes en Occident seraient des mises en scène destinées à faire comprendre les massacres perpétrés par des gouvernements occidentaux au Moyen-Orient. Ils dénoncent l’hypocrisie de la France qui déclare que Bachar est un criminel qu’il faut liquider mais qui, en même temps, tue les djihadistes partis pour le combattre. Ils dénoncent également que la France, avec son incessante exigence de laïcité, les stigmatise et les empêche de pratiquer pleinement et ouvertement leur religion. Pour eux, les dirigeants cherchent à soumettre les esprits à un « ordre de la mécréance ».

1 Bronner, Gérald (2016) La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques. PUF, 2e éd., 362 p. La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques

Mis en ligne le 14 avril 2018
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