Qu’y a-t-il à penser dans l’au-delà ?

par Thomas Durand, Science et pseudo-sciences n°322 - octobre 2017

L’espoir que les êtres que nous aimons ne soient pas annihilés dans la mort, le désir que nous-mêmes subsistions d’une manière ou d’une autre à la destruction de notre corps ; peu de sentiments sont plus intensément partagés à travers l’humanité. Les humains croient souvent à une forme de vie après la mort, et cette croyance pourrait bien être le fruit d’une prédisposition « naturelle » (voir par exemple [1]).

L’honnêteté intellectuelle empêche de rejeter d’emblée comme étant certainement fausses des propositions sur la survivance de la personne humaine (que l’on appellera « âme » sans chercher ici à en donner une définition), même quand elles manquent de véritables preuves empiriques. Du haut de notre ignorance, nous ne devons mépriser aucun effort d’explication du monde. L’idée qu’une partie immatérielle peut survivre à notre corps, le survivalisme, n’est pas nécessairement fausse.

Cela ne veut pas dire qu’il faille accepter d’y croire.

La science et le cerveau mourant

La croyance dans l’au-delà repose sur une gamme d’arguments. D’abord sur l’intuition dualiste : le sentiment très puissant d’être plus que simplement notre corps, qu’il existe une réalité d’un ordre immatériel. Ensuite sur des « preuves » testimoniales : le récit d’expériences spirituelles et de voyages hors du corps. On peut citer notamment les expériences de mort imminente (EMI). Il y a également les histoires de souvenirs provenant de vies antérieures. Nul ne croit sans raison, même si parfois les raisons de croire sont mauvaises.

L’investigation scientifique de ces allégations trouve à ces intuitions et à ces témoignages des explications qui ne valident pas les croyances qui s’ensuivent. D’abord, les biais cognitifs constituent des pentes naturelles de l’esprit humain, ils nous conduisent à des conclusions récurrentes mais illusoires ; d’une certaine manière, la croyance dans l’au-delà serait un phénomène « naturel » comme peuvent l’être les illusions d’optique. Au demeurant, ceux qui vivent une EMI ne livrent pas des faux témoignages, et il faut respecter l’authenticité de leur expérience phénoménologique. Mais cette expérience ne leur confère nulle expertise pour identifier la nature du phénomène.

Les travaux des neuroscientifiques permettent d’expliquer quels événements physiologiques sont responsables de leur vécu [2]. Les scientifiques sont capables de reproduire en laboratoire la sensation de décorporation, de vision panoramique, la vision d’un tunnel lumineux et l’essentiel des éléments associés classiquement à une EMI. Si l’on peut expliquer les différentes composantes d’une EMI par des événements biochimiques se déroulant dans le cerveau, pourquoi faudrait-il invoquer l’existence d’une âme et d’un au-delà ?

L’éternel problème de la charge de la preuve

La méthode scientifique implique un scepticisme a priori sur les faits. Toute information contradictoire avec un savoir établi, toute interprétation nouvelle de faits connus, tout ajout au corpus des connaissances doit d’abord être considéré avec prudence. D’abord on doute. On doute avec suffisamment de soin pour évaluer si l’on peut accepter pour vrai ce qui nous est dit, si l’on doit au contraire l’estimer faux, ou s’il convient de suspendre notre jugement. Le troisième cas n’a généralement pas notre faveur, car les humains ont tendance à détester l’incertitude [3]. Mais c’est parfois le choix le plus sage.

La limite de ce qui vient d’être écrit, c’est que tout le monde n’a pas le même point de départ. Pour certains, la vie après la mort est une vérité par défaut. La charge de la preuve incomberait à ceux qui voudraient la nier. Aussi faut-il bien préciser que le zététicien, le sceptique, ne cherchent pas à nier quoi que ce soit. Notre position est simplement celle du doute : si nous n’avons pas à ce jour de bonne raison de tenir pour vraie l’existence de l’âme, alors nous ne le faisons pas.

Conséquemment, aucun scientifique ne cherche à prouver l’inexistence de la vie après la mort. D’abord par manque d’une véritable définition de ce que cela pourrait vouloir dire. De quelle forme de vie s’agit-il ? Dans quel lieu ? Sous quelles conditions ? Quels liens cette vie après la mort aurait-elle avec les vivants tels que nous les connaissons ? Quelles expériences pourrait-on entreprendre pour vérifier ce que les uns et les autres pensent du phénomène ? Tant qu’il n’existera pas de réponse à ces questions, il n’y aura aucun énoncé au sujet d’une vie après la mort que nous soyons en mesure de tester, et donc de valider ou de réfuter. Ensuite, pour une autre raison méthodologique : prouver l’inexistence d’un phénomène est une tâche souvent impossible, et donc stérile. Nul ne saurait vous prouver l’inexistence des licornes qui pondent des enclumes. Et pourtant, il est raisonnable de penser que le lecteur que vous êtes ne va pas consacrer beaucoup d’efforts à considérer la possibilité de l’existence de ces créatures endolories.

« Quels arguments me donnez-vous pour qu’il soit plus rationnel de croire ce que vous dites, plutôt que de supposer que vous vous trompez ou vous me trompez ? » (méthode critique suggérée par le philosophe écossais David Hume – 1711-1776 – synthétisée par Jean Bricmont [4]).

C’est le principe de la charge de la preuve : à ceux qui veulent que nous partagions leur avis sur la réalité de la vie après la mort d’apporter les études, les travaux, les preuves qui nous permettront, le cas échéant, de comprendre qu’ils ont raison. Sans cela comment pourrions-nous choisir à quel phénomène consacrer notre temps libre ? Entre les ovnis d’origine extraterrestre, la cryptozoologie en quête du Yéti et du monstre du Loch Ness, les perceptions extra-sensorielles, le spiritisme, les diverses réécritures de l’histoire (comme les récentistes qui prétendent que des siècles entiers de notre histoire, le Moyen âge par exemple, sont purement fictifs), la pseudo-archéologie, maintes thérapies alternatives et mille prophéties de fin du monde, nous serions submergés par les thèses à investiguer. Il serait très injuste et particulièrement arrogant de la part d’un tenant d’exiger que tout le monde s’intéressât à ce qui le passionne lui, et que toutes affaires cessantes, les chercheurs s’investissent intégralement dans l’étude d’un phénomène non avéré.

Aussi, intéressons-nous aux publications qui tendraient à prouver l’existence de ces phénomènes. On trouve des articles scientifiques abordant la question de la vie après la mort, le plus souvent en lien avec les EMI. Le but est généralement d’en expliquer la phénoménologie, de comprendre la nature d’une EMI, d’en élucider les causes. Très peu d’études sont destinées à prouver que la conscience (ou disons l’âme) peut avoir une activité sans lien avec le cerveau. Ceux qui disent avoir des preuves scientifiques d’une vie après la mort citent habituellement les travaux de Sam Parnia [5] et de Pim Van Lommel [6]. On cite aussi bien souvent Sylvie Dethiollaz qui aurait démontré la capacité de Nicolas Fraisse à « sortir de son corps » à volonté.

L’absence dans les publications de Parnia et van Lommel de résultats permettant d’étayer la thèse survivaliste malgré les allégations de ceux qui veulent croire le contraire est présentée dans mon livre La vie après la mort ? Une approche rationnelle. Je vais ici me pencher sur le cas de Nicolas Fraisse.

L’Institut suisse des sciences noétiques (ISSNOE)

Les surprenantes capacités paranormales de Nicolas Fraisse sont présentées comme prouvées par un certain nombre de gens grâce au travail de communication de l’ISSNOE. Il s’agit pourtant d’allégations tout à fait stupéfiantes. Nicolas Fraisse serait capable de rapporter des événements se déroulant très loin de son corps, dans un autre bâtiment. Il pourrait deviner le sujet de photographies enfermées dans des enveloppes. Il pourrait aussi lire dans les pensées, et se retrouver dans le corps d’autres personnes, et même d’animaux.

Sylvie Dethiollaz relate dans un livre paru aux éditions Trédaniel, Voyage aux confins de la conscience, les expériences qu’elle a menées avec Monsieur Fraisse. Pour elle, il n’y a plus aucun doute : ses travaux ont démontré que la conscience humaine peut s’extraire de notre corps, se déplacer et rapporter des preuves de ce déplacement.

Malheureusement, ces travaux n’ont pas été publiés dans les règles de l’art en suivant un processus de validation scientifique, de relecture, de révélation des protocoles et des données brutes. Par ailleurs, Madame Dethiollaz est docteure en biologie moléculaire. Elle a une thèse dans cette discipline et quelques publications scientifiques à son actif. La dernière remonte à 1997. Aucune de ses publications n’est reliée de près ou de loin à la parapsychologie. En d’autres termes, son titre de docteur est sans aucune pertinence dans ce contexte, et le livre publié aux éditions Trédaniel n’a aucune valeur scientifique. Or le respect de la méthode scientifique est le seul moyen de valider ces résultats, compte tenu de la nécessité du scepticisme a priori sur les faits dont nous parlions au début de cet article.

Le protocole et les résultats évoqués dans ce livre sont (difficilement) trouvables dans le Bulletin de Psychophysique de décembre 20131. Ce bulletin n’est pas une revue scientifique. Les résultats qui y sont décrits défient toute explication rationnelle mobilisant les connaissances établies. La validation de ces allégations ne peut passer que par la réplication de l’expérience. Or, depuis décembre 2013, une telle réplication ne semble pas avoir été entreprise.

Et il existe des moyens relativement simples de tester les capacités alléguées. On peut mettre en place un protocole qui associe le double aveugle avec des critères préalablement établis pour distinguer une réussite d’un échec. Cela éviterait toute possibilité d’influence durant l’expérience et éliminerait les risques d’interprétation hasardeuse lors du dépouillement des données. Malheureusement, les « travaux » de l’ISSNOE se limitent désormais à des apparitions télévisées, des conférences rémunérées et la vente du livre paru dans une maison spécialisée dans les textes pseudoscientifiques (psychologie quantique, reiki, astrologie, etc.). Dans ces conditions, les rationalistes ne peuvent que rester dubitatifs. Pour lever le doute, il faudrait que Monsieur Fraisse se plie à un protocole expérimental sérieux et soumis à la validation par la publication dans une revue scientifique. Ainsi seulement pourra-t-il se proclamer différent de la masse des charlatans qui prétendent posséder, eux aussi, des pouvoirs et tirent de ces prétentions un capital symbolique et parfois des revenus financiers.

Celui qui doute n’a rien à prouver.


Souvenirs de vies antérieures

Quand on accepte l’idée que notre conscience a une existence indépendante de notre corps, qu’elle peut s’en détacher et lui survivre, intacte, on peut croire que cette âme, une fois libérée, soit capable de réinvestir un autre corps, c’est la croyance en la réincarnation.

Pour se faire un avis sur la réincarnation, il faut d’abord regarder de près les « preuves » avancées par ceux qui considèrent que la chose est établie. Sur ce sujet-là, la littérature scientifique n’offre rien de concret, et l’on doit se contenter de récits, de livres, de rumeurs, de légendes et de croyances. Mais de temps en temps, un article de presse relate un fait divers dont on nous dit qu’il prouve quelque chose. Les articles de ce genre sont ensuite largement partagés, et cités dans les argumentaires destinés à mettre en échec la position sceptique et à souligner l’égarement des scientifiques.

Examinons l’histoire la plus partagée de ces dernières années [7].

À une date indéterminée, un petit garçon de trois ans de la région du plateau du Golan, près de la frontière entre la Syrie et Israël, a déclaré avoir été assassiné avec une hache dans sa vie passée. Amené dans le village où il aurait habité, il a reconnu son ancienne maison, puis a désigné un homme qu’il a appelé par son nom. Il déclara que l’homme avait été son voisin. Après une dispute, celui-ci l’avait tué d’un coup de hache avant d’enterrer son corps. L’accusé nia les faits. L’enfant conduisit alors les gens du village à l’endroit où il prétendait que gisait son corps. On y retrouva un squelette. Il indiqua ensuite où chercher l’arme du crime, et une hache fut déterrée. L’homme accusé fut forcé de reconnaître les faits. On ignore ce qu’il advint de lui (comme c’est pratique). Détail supplémentaire : l’enfant portait sur la tête une marque de naissance à l’endroit où le squelette avait été frappé, ce que les auteurs de l’histoire prétendent correspondre à une croyance druze selon laquelle on s’attend à voir une marque sur ceux qui ont reçu une blessure mortelle dans leur précédente vie.

On retrouve cette histoire dans le livre publié en 2005 par Trutz Hardo [8], thérapeute ésotérique qui pratique de façon rémunérée la régression vers les vies antérieures. Cette histoire lui aurait été racontée par le Dr Eli Lasch (mort en 2009), témoin direct du récit de ce petit garçon. Ce Dr Lasch serait crédible car il « est très célèbre pour avoir développé les systèmes médicaux de Gaza dans le cadre d’une opération du gouvernement d’Israël dans les années 60 ». Ceci dit, aucun nom, aucun lieu précis ni aucune date n’ont jamais permis à personne de remonter aux sources de cette histoire. Elle n’est donc rien de plus qu’une anecdote qu’on aurait tort d’appeler preuve de quoi que ce soit.

Ne pas se fier trop fort à notre ignorance

Le travail d’explication du monde n’est pas achevé, peut-être sera-t-il sans fin. Les chercheurs cherchent. En attendant une éventuelle connaissance totale et absolue sur tout, nous devons accepter de ne pas tout savoir. On peut admettre a priori l’existence d’un certain nombre de choses obscures, improuvables, indécidables.

Sur les sujets où manquent les preuves, il nous revient d’être spécialement prudents et de n’émettre aucun jugement qui assoirait ses prémisses sur l’ignorance que nous avons des choses. Ne construisons nos raisonnements que sur des hypothèses qu’il est raisonnable de tenir pour vraies et retenons-nous d’échafauder des thèses fondées sur une absence de preuve. Contrevenir à ce principe, c’est commettre le sophisme de l’appel à l’ignorance : puisque vous ignorez comment fonctionne X alors mon hypothèse personnelle / ésotérique / immatérielle est certainement vraie. Si l’on s’aventure à cela, alors toutes les prétentions des gourous, toutes les fictions des charlatans deviennent vraies également. Nous savons que cela n’est guère possible, et que c’est même dangereux.

Le public qui s’intéresse au paranormal, qui pense que les EMI sont un phénomène fascinant, qui s’interroge sur ce qu’il est possible ou impossible de savoir sur la vie après la mort, mérite d’être informé sur la manière dont on peut produire des connaissances sur ces questions, et sur ce que la science nous permet d’ores et déjà de conclure. Il faut donc que le monde de la recherche aborde davantage ces questions et que les connaissances produites soient mieux partagées.

Références

[1] “Humans ‘predisposed’ to believe in gods and the afterlife”, 16 mai 2011 (consulté le 18 août 2017 sur phys.org/news/2011-05-humans-predis...).
[2] Blackmore S, Dying to Live : Science and the Near-death Experience, Grafton, 1993.
[3] McEvoy PM, Mahoneyc AEJ, “To Be Sure, To Be Sure : Intolerance of Uncertainty Mediates Symptoms of Various Anxiety Disorders and Depression”, Behavior Therapy, 2012, 43:533–545. Sur le site www.sciencedirect.com
[4] voir Comment justifier l’autorité scientifique ?, Bricmont J, SPS n° 318, octobre 2016.
[5] Parnia S et al., “AWARE – AWAreness during Resuscitation – A prospective study”, Resuscitation, 2014, 85:1799-1805.
[6] van Lommel P et al., “Near-death experience in survivors of cardiac arrest : a prospective study in the Netherlands”, The Lancet, 2001, 358:2039–2045.
[7] « À 3 ans, il se rappelle de sa vie passée et identifie son assassin », par Tara McIsaac, sur le site www.epochtimes.fr
[8] Hardo T, Les enfants qui ont vécu avant – La réincarnation aujourd’hui, Rider, 2005.

Pour en savoir plus sur le sujet

1 Je remercie Renaud Evrard d’avoir trouvé ledit bulletin et de me l’avoir communiqué.

Mis en ligne le 18 février 2018
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