Dossier - Les intoxications alimentaires

Les intoxications alimentaires en France : quelle ampleur ?

par Albert Amgar - SPS n°322, octobre / décembre 2017

Difficile d’avoir une vision claire sur l’incidence des intoxications alimentaires en France. L’InVS (Institut national de veille sanitaire, maintenant Santé publique France) tient à jour des statistiques sur les maladies infectieuses d’origine alimentaire sur la base des données épidémiologiques des toxi-infections alimentaires collectives (TIAC) [1]. L’InVS définit une TIAC par « l’apparition d’au moins deux cas similaires d’une symptomatologie en général gastro-intestinale, dont on peut rapporter la cause à une même origine alimentaire ». Les chiffres, en hausse régulière, reflètent-ils une meilleure déclaration ou une hausse réelle ? En tout état de cause, ils sont très loin de refléter la réalité. En particulier, ils ne sont basés que sur les données faisant l’objet d’une déclaration obligatoire.

Or, souvent, les médecins ne voient qu’une personne atteinte et ne sont donc pas dans le cas d’une déclaration obligatoire de cas groupés. Par ailleurs, les formalités de déclaration paraissent lourdes et semblent peu utiles ; elles pourraient, dans ce cas, simplement être omises. Ainsi, même les Bulletins épidémiologiques hebdomadaires (BEH) de l’InVS ne rapportent plus les chiffres de déclaration des TIAC depuis 2004...

Les données mises en ligne par l’InVS vont de 2005 à 2015. En 2015, 1 390 foyers de toxi-infections1 alimentaires collectives (TIAC) ont été déclarés en France (chiffre stable par rapport à 2014), affectant 11 429 personnes, dont 641 (6 %) ont été hospitalisées et 5 sont décédées.

Les trois agents pathogènes les plus fréquemment confirmés ou suspectés étaient, en 2014, les staphylocoques dorés (30 % des foyers déclarés), les Bacillus cereus (22 %) et les salmonelles (15 %). Aucun agent n’a pu être mis en évidence ni suspecté dans 13 % des cas. Les proportions de foyers de TIAC survenus respectivement en restauration commerciale, collective et lors de repas familiaux sont stables : 38 %, 29 % et 32 % des TIAC déclarées en 2015 (contre 37 %, 30 % et 33 % en 2014).

La réalité des chiffres

Sur la base de ces seuls chiffres de l’InVS, on pourrait penser que l’incidence sanitaire de ces cas épidémiques est relativement limitée. Il n’en va pas de même avec les cas sporadiques car la réalité est toute différente. Dans un document publié en mai 2004 et portant sur la période 1990-20032, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa, devenue aujourd’hui l’Anses) recense, pour les agents pathogènes pris en considération, de 238 836 à 269 085 cas annuels de toxi-infections d’origine alimentaire. Le nombre annuel d’hospitalisations a été estimé entre 10 188 et 17 771 et le nombre de décès annuels entre 191 et 652.

Vingt fois plus de cas et entre trente et cent fois plus de décès !

Une étude en population générale réalisée de mai 2009 à avril 2010 en France métropolitaine confirme ces ordres de grandeur. Sur la base de 15 pathogènes alimentaires majeurs, les auteurs estiment que chaque année 20 800 hospitalisations et 250 décès sont imputables à des intoxications alimentaires [2]. L’auteur principal a présenté ces chiffres lors d’une rencontre organisée par Santé publique France à Paris le 30 mai 2017 (voir encadré).

Morbidité et mortalité annuelles des infections d’origine alimentaire en France

Ces estimations portent sur un nombre important de pathogènes : une dizaine de bactéries, trois virus et deux parasites. Elles produisent une estimation annuelle pour la période 2009-2013.

Ces chiffres ne sont pas le produit d’un recensement, mais résultent d’un calcul fondé sur un certain nombre d’hypothèses. Ils visent à rendre compte du fait que les déclarations obligatoires ne sont qu’une très petite partie émergée de l’iceberg. C’est pourquoi une fourchette, parfois importante, est donnée en complément du chiffre correspondant au scénario médian. Elle rend compte des différentes hypothèses et paramètres retenus pour les simulations. Les chiffres sont arrondis.

1,5 millions de personnes victimes d’une maladie d’origine alimentaire (fourchette entre 1,3 et 2,23 millions)

Les principales causes sont :

  • Norovirus : 517 000 cas (403 000 à 657 000)
  • Campylobacter : 392 000 cas (215 000 à 863 000)
  • Salmonella : 183 000 cas (102 000 à 388 000)

17 000 personnes hospitalisées (15 600 à 21 000)

Les principales causes sont :

  • Campylobacter : 5 500 hospitalisations (4 000 à 7 600)
  • Salmonella : 4 100 hospitalisations (3 600 à 4 600)
  • Norovirus : 3 400 hospitalisations (2 600 à 4 500)

248 décès annuels (220 à 250)

Les principales causes sont :

  • Salmonella : 67 décès (57 à 78)
  • Listeria monocytogenes : 65 décès (46 à 90)
  • Campylobacter : 41 décès (26 à 65)

Source : Van Cauteren D, Le Strat Y, Sommen C et al., “Estimated Annual Numbers of Foodborne Pathogen – Associated Illnesses, Hospitalizations, and Deaths, France, 2008-2013”, Emerging Infectious Diseases, 2017, 23:1486-1492. doi:10.3201/eid2309.170081. En accès libre sur wwwnc.cdc.gov (utilisé pour cet encadré).

Pour l’Europe, l’OMS estime que chaque année, 23 millions de personnes sont atteintes d’une maladie d’origine alimentaire et qu’on enregistre 5 000 décès [3]. Rappelons qu’à l’échelle de la planète, l’OMS indique que chaque année, une personne sur dix tombe malade en consommant des aliments contaminés et que 420 000 en meurent (dont 125 000 enfants). Les régions les plus touchées sont, sans surprise, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est.

Une question de santé publique sous-estimée ?

Un rapport [4] écrit par deux hauts fonctionnaires, Christian Babusiaux, président de chambre à la Cour des comptes et Marion Guillou, présidente du conseil d’administration d’Agreenium, met en garde contre de nouveaux risques « liés non plus seulement à des denrées animales mais aussi à des produits végétaux » ainsi qu’à l’émergence de dangers « de types nouveaux, notamment de source chimique » [voir l’article sur ce sujet dans ce dossier de SPS]. Le rapport souligne également que « la prévalence de certaines pathologies, comme celles causées par Campylobacter (plus de 824 000 personnes infectées par an dans les estimations récentes de l’InVS) ou l’hépatite E, a longtemps été sous-estimée et demeure mal recensée » [4].

Même l’InVS concède que ses propres chiffres sous-estiment la réalité. Dans son rapport de 2014, l’Agence note que « le nombre réel des infections d’origine alimentaire reste toutefois très sous-estimé, de nombreux patients ne consultant pas et n’ayant pas d’examen de laboratoire pour identifier la cause ». Procédant à une estimation à partir de toutes les sources disponibles, l’InVS évalue l’incidence réelle des salmonelloses à environ 192 000 cas par an, quand son propre système fondé sur les seuls déclarations obligatoires n’en comptait que… 10 680.

Pour conclure, et comme le notait la Cour des comptes qui reprochait au ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation de remplir imparfaitement sa mission de contrôle de la sécurité et de l’hygiène des aliments, on trouvera dans le bilan de la direction générale de l’alimentation, dépendant de ce même ministère, que le nombre d’inspections en sécurité des aliments avait baissé de façon sensible entre 2015 (76 000) et 2016 (55 000) [5]. Constat renouvelé dans un récent rapport sénatorial qui souligne, en outre, que « la programmation et le taux d’exécution des inspections n’assurent pas dans tous les cas une couverture suffisante des risques par les contrôles » [6].


Références

[1] Santé publique France, « Toxi-infections alimentaires collectives, données épidémiologiques », sur le site www.santepubliquefrance.fr
[2] Estimation de la morbidité et la mortalité des infections alimentaires en France, Dieter Van Cauteren, Rencontres de Santé publique France, Paris, 30/05/2017. Sur le site www.rencontressantepubliquef....
[3] OMS, « Maladies d’origine alimentaire : près d’un tiers des décès surviennent chez les enfants de moins de 5 ans », communiqué de presse, 3 décembre 2015. Sur le site www.who.int
[4] Babusiaux C, Guillou M, « La politique de sécurité sanitaire des aliments. Diagnostic et propositions », 30 juin 2014. Rapport de mission.
[5] Amgar A, « L’inexorable baisse des contrôles de sécurité des aliments en France se poursuit en 2016 ! ». Sur le site amgar.blog.processalimentaire.com
[6] Houpert A, Botrel Y, « Rapport d’information fait au nom de la commission des finances sur les moyens de la politique de sécurité sanitaire des aliments », 23 février 2017. Sur le site www.senat.fr

1 Ou « intoxications » en langage courant (voir l’article de Denis Corpet dans ce même numéro).

2 sites.anses.fr/fr/system/files/private/Morbidite_mortalite_INVS_2004.pdf

Mis en ligne le 24 février 2018
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