Histoire de l’âge de la Terre

par Hubert Krivine - SPS n°321, juillet 2017

La Terre a un âge et la recherche de cet âge a une histoire peu banale. Calculé à 4000 ans av. J.-C. à la Renaissance, il sera estimé à quelques dizaines de millions d’années à la fin du XIXe siècle. Il est maintenant fixé à 4,55 milliards d’années. Comment notre planète a-t-elle pu vieillir de plus de 4 milliards d’années en 400 ans ? La réponse à cette question convoque à peu près tous les savoirs depuis les mathématiques, la physique (dans toutes ses branches), la chimie, l’histoire, la théologie et la philosophie.

Une fois admis que la Terre avait eu une naissance, la détermination de sa date a été une tâche formidable : quelle horloge pouvait la donner ? Y aurait-il une méthode analogue à la dendrochronologie qui permet, en l’absence de témoignage humain, de dater des arbres millénaires en comptant les cernes de leur tronc ?

L’âge biblique

Pour Aristote, la Terre a toujours existé, tandis que les grandes religions monothéistes (juive, chrétienne et musulmane) introduisirent une création du monde. Notons qu’à la différence de la chronologie moderne, il s’agissait de l’apparition quasi-simultanée de l’Univers, de la Terre, des plantes, des animaux, du genre humain. Pour les savants de la Renaissance, le récit biblique, incontestable, était la seule base de calcul possible. La Bible contient une chronologie détaillée des premières générations : Adam a vécu 930 ans, il enfanta Seth à l’âge de 130 ans, qui engendra Enoch à 105 ans, qui engendra Qénân à 90 ans, etc. Il est alors facile de déduire la date de naissance de Noé : 1 056 ans après la Création. Comme Noé avait 600 ans quand arriva le Déluge, ce dernier est daté de 1 656 ans après la Création. Abraham naît 292 années plus tard. Jusque-là, la précision est totale1. Ensuite la chronologie est beaucoup plus floue. Il faut alors la raccorder à l’histoire profane, supposée véridique, du règne de Nabuchodonosor II au VIe siècle av. J-C.

Donnons quelques dates de naissance établies sur cette base : 3993 av. J.-C. selon Johannes Kepler (1571-1630), 3998 av. J.-C. selon Isaac Newton (1643-1727), 4004 av. J.-C. selon l’archevêque anglican James Ussher2, et plus précisément encore le 23 octobre.

Néanmoins, des contradictions vont être repérées dans le texte biblique. Pour de la Peyrère (1596-1676), inventeur des « préadamites », Adam n’était pas le premier homme : comment Dieu pouvait-il demander de tuer Caïn s’il n’y avait que ses parents présents ? Pour le jésuite Martine Martini (1614-1661) envoyé en Chine, une civilisation antédiluvienne avait survécu : il considérait véridique la succession officielle des dynasties impériales chinoises ; elle stipulait que Fohius (Fou hi) avait commencé son règne en 2952 av. J.-C., soit 600 années avant le Déluge. D’où sa proposition d’adopter la Bible des Septante. Plus tard, Jean-François Champollion (1790-1832), bien que d’abord salué par le pape comme « sauveur de la chronologie biblique », établira l’antériorité des civilisations égyptiennes sur le Déluge.

Le début des temps modernes

L’idée que les lois de la physique sont universelles, applicables non seulement dans le présent mais aussi dans le passé et le futur, peut sembler une banalité aujourd’hui. Cela n’allait pas de soi au XVIIe siècle3. René Descartes (1596-1650) a été l’un des initiateurs de cette idée. Pour lui, l’intervention de Dieu se borne à la Création ; les lois de la physique gouvernent ensuite le développement des vallées, des rivières et des montagnes. On lit dans les Pensées de Blaise Pascal (1623-1662) un bon résumé de cette philosophie : « Je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bien voulu dans sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu ; mais il n’a pu s’empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement : après cela, il n’a plus que faire de Dieu. »

Le XVIIIe siècle voit s’ébaucher des idées qui vont – presque4 – toutes se développer par la suite. Citons les temps de stratification et d’érosion, les temps de refroidissement extrapolés à la Terre, la teneur en sel des océans et l’évolution de la distance Terre-Lune.

Les temps de stratification et d’érosion

Depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, la stratigraphie (étude des dépôts successifsde matériaux) est une discipline qui a connu un développement notable. Mais si elle permettait (presque) à coup sûr de conclure à la simultanéité ou à l’antériorité d’événements, elle restait beaucoup plus floue pour livrer des chiffres, et plus encore pour fournir des dates absolues. Voilà pourquoi, pendant longtemps, les sociétés savantes refusèrent les communications prétendant dater la Terre (comme elles refusaient celles qui traitaient de la langue primitive) : ces problèmes semblaient hors d’atteinte de la connaissance rationnelle. La datation par stratigraphie reposait sur des utilisations hasardeuses de la proportionnalité : s’il faut cent ans pour déposer un millimètre d’argile et si la couche mesure un mètre, alors le temps de dépôt est de 100 000 ans. Les temps d’érosion, de creusement de vallées ou de canyons ont été étudiés avec cette même méthode. On peut considérer le Danois Niels Stensen (1638-1686), convaincu de la nature biologique des fossiles – ce qui n’était pas évident à l’époque –, comme l’un des pères fondateurs de la stratigraphie. Il faut néanmoins constater qu’il n’en a tiré aucune conclusion sur l’échelle des temps et resta fidèle à l’âge biblique.

Benoist de Maillet (1656-1758) fut un précurseur de Buffon, un peu comme Giordano Bruno (1548-1600) fut celui de Galilée (1564-1642). C’était un excentrique, grand admirateur de Cyrano de Bergerac. Pour lui, toute la terre a émergé de la mer. Il extrapole la vitesse de retrait de la mer, notamment à partir d’anciens ports alors dans les terres, et aboutit à un âge de deux milliards d’années. Craignant les foudres de l’Église, il prend la triple précaution de n’écrire que sous un pseudonyme (Telliamed, anagramme de de Maillet), de faire en sorte de n’être publié que dix ans après sa mort et, qui plus est, aux Pays-Bas. Avec le même enthousiasme, il accumule les preuves de l’existence contemporaine d’hommes (et de femmes) poissons, enracinant ainsi son hypothèse que tout vient de la mer. Pour fantaisistes qu’ils puissent nous paraître par certains aspects, ces travaux furent utilisés par Buffon et Cuvier.

Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), s’intéressa aussi aux temps de sédimentation. Impressionné par l’épaisseur des couches sédimentaires des Alpes et la lenteur des dépôts formés par les océans, il aboutit à un âge qui se chiffre en millions d’années. Prudemment, il ne publia pas ces résultats, préférant « être plat que pendu ».

Au XIXe siècle, notamment grâce à Georges Cuvier (1769-1832) et William Smith (1769-1839) qui eurent l’idée de dater les couches géologiques par les fossiles qu’elles contenaient, la stratigraphie constitua la principale source de renseignement sur l’histoire de la Terre. Elle permettait de comparer des âges, mais pour donner un âge absolu5, elle resta toujours dépendante de l’estimation des temps d’érosion et de dépôt.

Les temps de refroidissement

Buffon peut être considéré comme le père de la datation scientifique. En effet, il propose à la fois des modèles théoriques et les mesures expérimentales afférentes. On a évoqué son modèle de sédimentation, mais il en utilise aussi un autre : la Terre actuelle serait le résultat du refroidissement d’une planète composée initialement de roches en fusion. Son hypothèse est celle d’une sphère incandescente (ce qui définit le temps zéro) qui se refroidit. On peut à partir de là conduire une expérience. Dans ses forges de Montbard, il chauffe au rouge des sphères de rayons différents et composées de matériaux variés, puis en mesure les temps de refroidissement jusqu’à la température ambiante. Il extrapole ses résultats à une sphère aux dimensions terrestres. Mais il ne dispose d’aucune théorie pour le faire et son extrapolation – linéaire – menée à partir de boulets de dimensions comprises entre 1/2 pouce et 5 pouces, jusqu’au rayon terrestre de 6 400 km, est fausse.

Arrive alors le « secours » de la théorie en la personne de William Thomson (1824-1907), qui deviendra Lord Kelvin. En s’appuyant sur l’équation de la chaleur6, il donne d’abord une fourchette de 20-400 millions d’années en 1862, qu’il réduit à 20-40 millions en 1897.

Kelvin part du même modèle que Buffon : ce qu’il appelle « début de la Terre » (conditions initiales) est une boule à la température uniforme de la roche en fusion, évaluée à 3900 °C. Très rapidement, la température de sa surface, en contact avec le vide extérieur (ce qu’on appelle les conditions aux limites), se stabilise à un niveau raisonnable, de l’ordre de 20 °C. On le sait parce que la vie s’est développéedepuis fort longtemps et exige une température stable de ce niveau. Au centre de la Terre, par contre, la température, par inertie thermique, conserve grosso modo sa valeur initiale. Donc, entre la surface de la Terre et son intérieur, il y a un continuum de température qui va de 20 °C à 3 900 °C. On constate aujourd’hui que lorsqu’on s’enfonce sous la Terre on gagne en moyenne de l’ordre de 5 °C tous les 100 mètres7. À la naissance de la Terre, ce gradient était beaucoup plus élevé, presque infini : on passait sur une très courte distance de la température (basse) de surface à la température (élevée) du cœur ; puis le froid, petit à petit, gagne les profondeurs et le gradient diminue, pour atteindre sa valeur actuelle. La façon dont ce gradient diminue avec le temps peut être déterminée théoriquement grâce à l’équation de Fourier (l’équation de la chaleur) : si l’on connaît les conditions initiales et les conditions aux limites, on en déduit le temps nécessaire pour faire baisser le gradient de température jusqu’à sa valeur actuelle. L’utilisation de l’équation de Fourier ne demande que la connaissance de la constante K (coefficient de conductivité, propre aux matériaux considérés).

Pour être complet, il faut ajouter que cette équation ne fournit l’évolution de la température que si l’on suppose la Terre rigide, c’est-à-dire sans transport possible de matériaux internes. Kelvin pensait avoir démontré la validité de cette hypothèse par des considérations astronomiques.

En tenant compte des incertitudes sur les conditions initiales, sur les conditions aux limites et sur la constante K, Kelvin aboutit en 1863 à la fourchette 20-400 millions d’années. Il faut comprendre pourquoi cette affirmation a été prise pour parole d’évangile : la validité de l’équation de Fourier, toujours testée avec succès, semblait impossible à mettre en défaut ; elle avait presque la même autorité que la loi de la gravitation.

Pour diminuer sa fourchette et en vérifier la cohérence, Kelvin calcula l’âge du Soleil, nécessairement plus vieux que notre planète. D’abord, il lui fallait comprendre le mécanisme de combustion du Soleil. On savait qu’il ne pouvait s’agir d’une réaction chimique : un soleil brûlant du carbone, par exemple, durerait quelques milliers d’années seulement. Kelvin attribua l’énergie du Soleil à la seule source possible connue à cette époque : l’énergie potentielle perdue par l’auto-effondrement du Soleil dû à la gravitation et se transformant en chaleur. Il obtint un âge du Soleil « probablement inférieur à 100 millions d’années ». Notons cependant sa remarque « unless sources now unknown to us are prepared » (« à moins que des sources qui nous sont inconnues maintenant soient découvertes ») bien vite oubliée.

Comme la Terre doit être plus jeune que le Soleil8, on avait là une limite supérieure de son âge. D’autres études sur la croûte terrestre conduisirent à restreindre encore la fourchette primitive à 20-40 millions d’années, ce que Pascal Richet appelle joliment « le garrot de Kelvin »9.

Il faut remarquer l’intuition du géologue Thomas Chrowder Chamberlin (1843-1928) qui écrivait en 1899, quatre ans avant qu’on eût compris le rôle de la radioactivité : « les connaissances actuelles du comportement de la matière dans des conditions aussi extraordinaires que celles qui existent à l’intérieur du soleil sont-elles assez exhaustives pour garantir l’affirmation selon laquelle il n’y aurait pas à cet endroit de source de chaleur inconnue ? »

La salinité des océans

Edmund Halley (l’homme de la comète, 1656-1742) explique que la salinité de la mer a été apportée par l’eau douce des rivières. Ce n’est pas un paradoxe. L’eau réputée douce des rivières contient en réalité quelques sels provenant des roches qu’elle érode. Elle fournit continûment ces sels à l’océan qui, en permanence, évapore de l’eau douce ; le bilan est donc simple : l’eau de l’océan se charge petit à petit en sels des rivières. À l’appui de cette thèse, les lacs qui ont un déversoir ne sont pas salés, mais le deviennent dès qu’ils sont isolés. Ainsi, en estimant la quantité de sels des océans et le débit total des fleuves (en tonnes de sel par année), on peut déduire le temps nécessaire à leur apport.

Halley n’a pas donné d’estimation, mais pensait que son modèle prouverait que la Terre était beaucoupplus vieille qu’on ne le croyait. Plus d’un siècle plus tard, cette idée fut, indépendamment, exploitée par John Joly (1857-1933). Il estime la masse de sodium contenu dans les océans à 1,41.1016 tonnes, le taux de dépôt annuel par les rivières à 1,57.108 tonnes/année ; le quotient des deux donne un ordre de grandeur pour estimer l’âge de la formation des océans, soit 90 millions d’années. Celui de la Terre est évidemment supérieur. Ce modèle d’apport de sodium par les seules rivières et sans perte est très simple mais erroné : il y a des processus de perte de sels (vents, dépôts) d’où il résulte que la salinité des océans n’a, en fait, que peu varié depuis un ou deux milliards d’années. Mais cette estimation a joué un rôle encore au début du XXe siècle.

La distance Terre-Lune

La Lune, initialement issue de la Terre, s’en écarte. Disposant d’un modèle de l’évolution de la distance Terre-Lune, en remontant le temps on peut avoir une idée de la date de la séparation et, partant, une estimation d’un âge minimum de la Terre. L’astronome Georges Darwin (1845-1912), fils de Charles, s’est attelé à cet épineux problème10. Il a obtenu un âge de 56 millions d’années, confortant l’évaluation de Kelvin.

La polémique Kelvin-Darwin

Certainement un des plus grands physiciens de son temps, Kelvin jouissait d’une autorité immense ; de plus, son évaluation de l’âge de la Terre semblait confirmée, comme nous l’avons vu, par d’autres méthodes indépendantes. Aussi les temps – relativement – courts des physiciens vont être finalement acceptés par la communauté scientifique dans la seconde moitié du XIXe siècle : après tout, une Terre chaude pouvait avoir accéléré les processus physico-chimiques responsables du développement de la flore puis de la faune. Mais Charles Darwin (1809-1882) n’y croyait pas. Des couches géologiques dont tout le monde s’accorde à dire que la sédimentation a réclamé à coup sûr plusieurs dizaines de millions d’années ne contiennent en général pas de variations significatives dans l’évolution des fossiles qu’elles ont emprisonnés. Or ces variations significatives doivent – suivant la théorie de l’évolution des espèces de Darwin – avoir eu lieu. La seule conclusion est alors d’affirmer que cette échelle de plusieurs dizaines de millions d’années est infime devant les temps nécessaires pour rendre compte de l’évolution réelle de la faune et de la flore. Darwin ne donnait pas de chiffres, mais pensait plutôt en milliards d’années. Pour ne pas nier l’universalité des lois de la physique, ce que Kelvin aurait pu lui reprocher, il suggéra, sans grande conviction, que le Soleil pourrait transférer de l’énergie magnétique qui chaufferait la Terre et ralentirait le temps nécessaire à son refroidissement.

Cet antagonisme entre Darwin et Kelvin fut abondamment utilisé par tous les adversaires de Darwin. Ce n’étaient pas tant les datations de Darwin qu’il s’agissait de miner (celles de Kelvin, bien que plus courtes, n’étaient pas non plus compatibles avec une lecture littérale de la Bible) que sa théorie de l’évolution considérée comme une abomination : elle faisait, disait-on, descendre l’homme du singe !

La radioactivité

La découverte de la radioactivité, à la fin du XIXe siècle, généra un sous-produit totalement inattendu : une horloge capable de donner un âge absolu à la Terre, âge aujourd’hui fixé à 4,55 milliards d’années. Mieux encore, elle expliquera comment ce phénomène nouveau invalidait les calculs des physiciens du siècle précédent, le « vast amount of time » de Darwin y gagne sa pleine accréditation scientifique.

L’horloge absolue

En 1902, Ernest Rutherford (1871-1937) et Frederick Soddy (1877-1956) établissent la notion de période d’un élément radioactif. Pour caractériser la radioactivité d’un élément, ils en mesurent l’activité, c’est-à-dire le nombre de désintégrations qu’il subit par unité de temps. Ils s’aperçoivent que le temps qu’il faut pour que l’activité d’un élément radioactif diminue de moitié est une constante qui ne dépend que du noyau étudié. Ce temps, appelé période Tde l’élément radioactif, est caractéristique parce qu’il ne dépend pas non plus de la quantité initiale de noyaux radioactifs : à chaque intervalle de temps T, la quantité de noyaux radioactifs restante est divisée par deux. Il en résulte que la radioactivité est exponentiellement décroissante. C’est cette régularité qui fait de la radioactivité une horloge utilisable. On doit à Rutherford d’avoir exploité cette loi de décroissance pour la datation des roches. Il a d’abord utilisé la quantité d’hélium dégagée par la désintégration radioactive de l’uranium et obtenu une estimation de 497 millions d’années, qu’il savait sous-estimée puisqu’une grande quantité d’hélium s’était certainement échappée de la roche.

En 1905, Bertram Borden Boltwood (1870-1927) comprit qu’en plus de l’hélium, la désintégration de l’uranium produit du plomb. En effet, en se servant des âges géologiques des roches, il constata que le rapport plomb/uranium est d’autant plus élevé que la roche est vieille. Aussi proposa-t-il une méthode plus fiable en mesurant le plomb comme élément final (et non volatil) de la désintégration de l’uranium. Avec cette méthode, Boltwood obtinten 1907 une fourchette d’âge comprise entre 410 millions et 2,2 milliards d’années11.

L’invalidation des hypothèses de Kelvin

La désintégration des minerais radioactifs contenus dans la Terre est une source de chaleur : son existence invalide l’hypothèse de Kelvin d’une Terre se refroidissant en permanence (encore Joly, en 1903). Historiquement, ce sera le premier coup de boutoir porté à la théorie de Kelvin12. De même, l’effondrement gravitationnel du Soleil est à l’origine de la réaction thermonucléaire qui est responsable de sa production de chaleur. Mais on sait maintenant que l’erreur la plus importante était l’hypothèse de rigidité de la Terre. En fait, sur des durées géologiques, il y a transport de matériaux dans le manteau terrestre et le refroidissement par convection n’obéit pas à l’équation de diffusion de la chaleur. Il homogénéise beaucoup plus efficacementla température que le refroidissement par conduction.

4,55 milliards d’années

Finalement, les travaux de Clair Patterson (1922-1995) vont beaucoup affiner les résultats. Il comprend que les plus vieilles roches accessibles, par définition situées à la surface de la Terre, ne peuvent fournir que l’âge de la croûte terrestre consolidée : en permanence, cette croûte se renouvelle par les mouvements de subduction (enfoncement d’une plaque tectonique sous une autre) et à travers les fractures volcaniques. La croûte océanique est effectivement recyclée par les courants de convection du manteau terrestre. La croûte continentale est moins dense que sa cousine océanique et n’est pas vraiment recyclée. Plusieurs grandes structures géologiques appelées cratons existent ainsi à la surface de la Terre, dont l’âge excède les trois milliards d’années (au Canada, en Afrique du Sud, en Australie par exemple). L’âge de ces provinces est à comparer aux 180 millions d’années de la plus vieille croûte océanique actuelle, à l’Ouest de la plaque Pacifique, et sur le point de plonger pour être recyclée. On ne connaît pas le calendrier exact de l’extraction de la croûte continentale faisant suite à l’accrétion de la Terre primitive, et la différentiation chimique qu’elle a induite.

Où trouver alors des échantillons réellement primitifs ? Et primitifs par rapport à quoi ? La réponse est que ces échantillons se trouvent dans les météorites. En effet, le Soleil, la Terre et le système planétaire sont nés presque simultanément. Les modèles d’accrétion qui expliqueraient la formation de la Terre sont encore discutés, mais tous donnent des durées de formation de l’ordre de quelques dizaines de millions d’années. De toute façon, la définition de l’acte de naissance de la Terre garde aussi une imprécision de cet ordre.

Actuellement, la datation des météorites – et donc de la Terre – à la valeur de 4,55 milliards d’années s’estime généralement en utilisant plusieurs chaînes de désintégrations : potassium-argon, thorium-plomb, uranium-plomb, rubidium-strontium.

Un chiffre définitif ?

Après tant de variations, peut-on considérer l’âge de la Terre comme stabilisé ? Comme toute vérité scientifique, il pourrait être invalidé par la remise en cause des hypothèses faites, à savoir : les périodes des éléments radioactifs n’ont pas varié dans le temps et les modèles de formation du système solaire sont fiables en ce qui concerne les durées.

Manifestement, il s’agit d’hypothèses très fortes – qui ne sont pas spécifiques à cette question. Aussi fortes que celles qui fondent la dendrochronologie (datation des arbres par les cernes).

Cette détermination de l’âge de la Terre est exemplaire du tournant opéré dans le monde savant. Pour Ussher ou Newton, la réponse se trouvait dans la Bible, source divine de vérité. Les données empiriques n’étaient pas extraites du terrain, mais du Livre saint. Aucune confrontation à des résultats expérimentaux n’était envisagée. Il s’agissait d’une démarche souvent savante et même très savante, mais encore scolastique13, c’est-à-dire fondée sur des textes, en ce qui concerne la datation. Même s’il a fait mine d’accepter le déluge biblique, Buffon a, l’un des premiers, rompu avec cette logique. Il a proposé des théories, des expériences correspondantes et des mesures.

Cet âge de 4,55 milliards d’années n’est pas un simple nombre de plus dans la série des âges, qui ne concernerait que les astrophysiciens ou les géologues : seule cette échelle de temps rend intelligibles, sans besoin de « dessein intelligent » (c’est-à-dire une intervention surnaturelle guidant l’évolution), l’établissement de l’ordre du système solaire (le passage du tohu-bohu initial à ce merveilleux ordre des planètes) et la complexité fantastique du vivant (à partir des premières cellules il y a plus de trois milliards d’années).

Il est banal d’observer qu’une partie du monde musulman voit se développer un fanatisme religieux, mais il l’est moins de faire cette même remarque dans le monde occidental où de plus en plus de jeunes sont tentés par une interprétation littéraliste des textes sacrés (Torah, Bible ou Coran). Il n’y qu’à voir l’entourage « intellectuel » de Trump et le poids croissant de l’Église orthodoxe dans la Russie de Poutine. La tâche des enseignants n’est pas facile. L’argument d’autorité de la science14 ne fait souvent pas le poids par rapport à l’autorité religieuse, relayée éventuellement par celle de la famille. Par contre une description, disons objective et difficile à contester, de l’histoire de l’âge de la Terre peut être subversive. Tous les grands savants de la Renaissance (comme Newton ou Kepler) étaient – en terme moderne – créationnistes. Le déluge de la Bible ou du Coran a bien existé : les fossiles de poisson trouvés sur les montagnes l’attestaient. Et c’est de bonne foi – dans tous les sens du terme – qu’ils ont essayé de mettre des dates. Et c’est ensuite à son corps défendant que la communauté scientifique tout entière a dû renoncer à la datation sacrée.

Jacques Treiner a contribué aux travaux présentés dans cet article.

Bibliographie

Allègre C.J., Manhes G., Gopel C., “The age of the earth”, Geochim Cosmochim Acta, 1995, 59:1445-1456.
Jackson P.W., The Chronologer’s Quest, Cambridge, 2006.
Krivine H., La Terre, des mythes au savoir, Cassini, 2011.
Richet P., L’âge du monde. À la Découverte de l’immensité du temps, Seuil, 1999.
Treiner J., Quel est l’âge de la Terre ?, Le Pommier, 2011.

1 La seule ambiguïté provient du choix de la version de la Bible, Septante ou Vulgate. La première vieillit le monde de plus de dix siècles.

2 Le révérend Ussher (1581-1656) est probablement le chronométreur biblique le plus cité parce que sa date fut mentionnée dans les éditions de la Bible anglaise autorisée jusqu’au début du XXe siècle.

3 Et encore, à la fin du XIXe siècle, Kelvin reprochait à bon nombre de géologues d’ignorer cette universalité en considérant comme valables des théories qui violaient ouvertement les principes de la thermodynamique.

4 Par exemple, la méthode fondée sur la multiplication de la population humaine depuis l’Arche de Noé resta sans lendemain. Sachant qu’après le Déluge il ne restait qu’un couple d’humains et, supposant un taux de croissance donné, un petit calcul donne le temps nécessaire pour obtenir la population actuelle.

5 On voit dix-sept âges proposés entre 1860 et 1909, qui s’échelonnent entre 3 et 1 526 millions d’années.

6 L’équation de la chaleur donne l’évolution de la température d’un corps en fonction du temps et d’un coefficient de conductivité thermique propre au corps en question. Elle est due à Jean Baptiste Joseph Fourier (1768-1830). Ce dernier avait déjà songé à l’utiliser pour dater la Terre, mais n’avait pas persévéré.

7 C’est le gradient à la surface de la Terre ; il diminue avec la profondeur.

8 Le modèle de Kant-Laplace du tourbillon planétaire autour du Soleil était relativement admis.

9 Pascal Richet, L’âge du monde. À la Découverte de l’immensité du temps, Le Seuil, 1999.

10 Georges Darwin pensait que la force centrifuge due à la rotation diurne de la Terre aurait créé une espèce de fission dans notre planète à l’origine chaude et molle. L’hypothèse la plus crédible actuellement est que, quelques 200 millions d’années après sa formation, la Terre a été impactée par un astéroïde de la taille de Mars. La Lune résulterait alors de l’accrétion de ce bolide avec des débris de la Terre.

11 Un problème est alors apparu : dans les années 1930, les astronomes dataient, quant à eux, les « débuts » de l’Univers à un milliard d’années. C’était l’âge estimé à partir d’une estimation erronée du taux d’expansion de l’Univers par Hubble. Cet âge sera revu pour aboutir aux 13,7 milliards d’années du Big-Bang.

12 Sur les 44 térawatts de puissance évacuée actuellement par la Terre vers l’espace, on évalue à sensiblement 24 térawatts ce qui est dû à la radioactivité.

13 On doit pourtant à Newton d’avoir fourni les meilleures armes contre le rabâchage ad nauseam d’Aristote.

14 Et d’ailleurs, il est bien connu que les « vérités scientifiques » sont fragiles et en perpétuelle construction. Pas les vérités révélées.

Mis en ligne le 7 novembre 2017
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