Les étoiles de Tchernobyl

Note de lecture de Christine Mourlevat-Brunschwig

Les étoiles de Tchernobyl

Viviane Campomar

Éditions Chèvre-feuille étoilée, Coll. D’une fiction, l’autre, 2016, 80 pages, 6 €

Docteur en chimie minérale, Viviane Campomar concilie son métier d’enseignante en sciences physiques et une vie d’écrivain. Deux activités qui se fécondent puisque c’est à la suite d’un travail avec ses élèves sur Tchernobyl qu’elle a eu l’impulsion d’évoquer la catastrophe sur un plan humain, où rumeurs, désinformations et sidération fusent de toutes parts.

L’action de ce court ouvrage de fiction, agréable petit objet au format carré, se déroule dans la région de Pripiat, ville modèle de l’architecture soviétique créée en 1970 pour les travailleurs de la centrale et devenue ville fantôme après la catastrophe de 1986. Ce pays de marais aux villages martyrs, hanté par la violence des nazis massacrant un à un les habitants ou les brûlant vifs dans les églises, est resté un lieu de cauchemar dans les mémoires. La centrale, prodige de l’industrie soviétique, apparaît alors comme une compensation, elle offre l’autonomie, l’espoir dans la modernité, l’électricité : « toutes ces villes… éclairées le soir par la seule magie d’une usine unique ».

Dacha et Mitia, ainsi qu’un couple d’amis, refusent d’évacuer la zone contaminée et restent seuls. Trente ans après, toujours résidents de la zone d’exclusion, ils se souviennent… et racontent, « le champignon gris dévorant le ciel et cette lueur si singulière dans l’obscurité de la nuit », leurs divagations dans les rues du village abandonné, « les salades qui restent aussi craquantes, le lait aussi bon1 », malgré cette chose, bien abstraite pour eux, que l’on appelle les radiations et qui n’a ni goût, ni odeur…

Leur récit alterne avec celui de Macha, leur fille infirmière à l’hôpital de Pripiat, qui « dérobe un flacon d’iodure de potassium pour empêcher l’iode radioactif de s’absorber dans nos corps ». Désemparée, elle se « croit maligne à jouer les savantes », parle des premiers liquidateurs2, « consumés en quelques semaines », ou de ce qu’elle attribue sans discernement à la catastrophe : « les naissances des monstres de la Centrale, un bébé à la tête plus grosse que le corps, un autre sans oreille3je cousais ma bouche de fil chirurgical »4. Mais où sont les fantasmes, où est la réalité dans ce récit qui se déroule comme une sorte de puzzle haché où les pensées de ces témoins restés sur place semblent dépeindre des faits réels d’une manière spontanée ? C’est nul doute ce qui est embarrassant ici, et pour pouvoir se repérer entre fiction et réalité dans un sujet aussi explosif, il aurait été indispensable d’indiquer, en annexe ou en notes, les faits et chiffres exacts.

D’autant que le style abrupt, la lecture pas toujours aisée rendent compte d’une confusion permanente, depuis l’explosion de la centrale, que chacun regarde « faisant semblant de ne pas sentir l’ampleur illimitée de la catastrophe », à l’arrivée des « vivants », qu’ils soient journalistes cherchant un dépaysement de quelques heures auprès des « mutants » ou touristes revêtus de combinaisons en visite guidée.

Ce singulier ouvrage, trop fragmentaire, s’orne de fulgurances poétiques qui donnent au récit une grande force : « des larmes qui grésillent », « une vapeur de voix », « les cœurs pressés dans un étau ». Dans une ambiance onirique, à la lisière du réel, on sent l’humanité des êtres simples se débattre. Ici, c’est aussi la terreur et l’incompréhension qui contaminent ; Viviane Campomar nous fait toucher du doigt les liens entre technologie, politique et humanité d’une façon directe, profondément remuante.

Les précisions apportées ci-dessous (notes 1 à 4) n’apparaissent pas dans le livre présenté.

1 Une forte augmentation de l’incidence du cancer de la thyroïde a été enregistrée chez de jeunes enfants ou des adolescents vivant dans les régions les plus contaminées du Bélarus, de la Fédération de Russie et d’Ukraine. C’était à cause des fortes émissions d’iode radioactif libérées par le réacteur de Tchernobyl au cours des premiers jours qui ont suivi l’accident. Cet iode radioactif s’est déposé dans les prairies où paissaient des vaches qui l’ont ensuite concentré dans leur lait, lait que les enfants ont bu. Comme la demi-vie de l’iode radioactif est courte, si les gens avaient cessé de donner du lait contaminé aux enfants pendant quelques mois après l’accident, il est probable que la plupart de ces cancers induits par le rayonnement auraient été évités. Source : http://www.who.int/mediacentre/fact...

2 Selon l’UNSCEAR (2000), 134 liquidateurs ont été irradiés à des doses suffisamment fortes pour que l’on diagnostique un syndrome de radioexposition aiguë (maladie des rayons). 28 d’entre eux sont décédés en 1986 par suite de ce syndrome.

3 Les effets sanitaires réels de l’accident de Tchernobyl enregistrés par l’OMS sont décrits ici : “Health Effects of the Chernobyl Accident and Special Health Care Programmes” (www.who.int/ionizing_radiati...). Source : http://www.who.int/mediacentre/fact...

4 Effets génétiques et héréditaires et santé des enfants : compte tenu de la faible irradiation subie par la plupart des personnes exposées à l’accident de Tchernobyl, on ne prévoit – et on n’a constaté jusqu’ici – aucun effet sur la fécondité, le nombre de mortinaissances, les fausses couches ou les complications de l’accouchement. L’augmentation modérée mais constante des malformations congénitales signalée dans les zones contaminées et non contaminées du Bélarus semble attribuable à une meilleure notification et non à l’irradiation. Source : http://www.who.int/mediacentre/fact...

Mis en ligne le 14 octobre 2017
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