Nous et les autres

Des préjugés au racisme

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux

Nous et les autres

Des préjugés au racisme

Évelyne Heyer, Carole Reynaud-Paligot (Dir.)

La Découverte et Éditions du Musée de l’Homme, 2017, 144 pages, 19,90 €

« Le racisme consiste à considérer les différences entre individus, qu’elles soient physiques ou culturelles, comme héréditaires, immuables et “naturelles” ; il établit une hiérarchie entre des catégories d’êtres humains ; il peut se traduire par des sentiments et des actes allant de la discrimination jusqu’à l’extermination de l’autre. »
Définition du racisme issue de la réflexion menée dans le cadre de l’exposition (p. 13).

Cette catégorisation des êtres humains est intégrée dans notre culture, comme en attestent les témoignages rassemblés dans le documentaire de Stéphane Bonnefoi intitulé « Décoloniser les imaginaires du théâtre français »1, diffusé à la rentrée dans l’émission de France Culture La série documentaire. Le récit commence par les commentaires de David Bobée, directeur du Centre dramatique national Normandie-Rouen, sur le racisme d’omission illustré par la cérémonie des Molières 2016 : « Sur 86 nommés, il n’y avait qu’une seule arabe, c’était Sophia Aram ». « Le théâtre qui est lié à la parole, qui est lié à l’intelligence, qui est donc lié au pouvoir, qui est donc lié au politique, est un endroit du privilège blanc » ajoute-t-il : « 30 % de la population française n’est pas blanche et la culture de France continue à représenter une écrasante majorité de blancs pour des blancs ». Au cours de cette même soirée, pas de contre-emploi : le seul « comédien » noir invité sur scène jouait un rôle de vigile et était rebaptisé Touchi-Toucha par le maître de cérémonie.

Cette émission résonne comme en écho à l’exposition « Nous et les autres – des préjugés au racisme »2 qui se tient au musée de l’Homme à Paris jusqu’au début 2018. C’est précisément cette utilisation de critères raciaux dans notre mode de catégorisation des humains qu’analysent cette exposition et l’ouvrage qui l’accompagne. Pour ce faire, les commissaires scientifiques, Évelyne Heyer, professeur en anthropologie génétique, et Carole Reynaud-Paligot, historienne, se sont entourées de nombreux spécialistes, sociologues, philosophes, historiens, généticiens, anthropologues…

Pour comprendre les ressorts du racisme, trois composantes sont identifiées. La première est l’opération spontanée de catégorisation : nul n’y échappe. C’est une activité cognitive naturelle du cerveau humain. Chacun élabore des catégories souvent liées à une époque et à un contexte social, qui servent à classer les humains. Et la première des catégorisations, c’est « Nous » ou « les Autres », source de préjugés sur « les Autres » que, souvent, l’on ne connaît pas vraiment. Le deuxième élément est la hiérarchisation des « attributs » permettant la catégorisation. Elle découle de la tendance à valoriser les caractéristiques de son propre groupe, qu’elles soient sociales, ethniques, physiques, religieuses ou nationales. Sur la base des valeurs s’établit alors un classement des êtres humains, certains groupes devenant « supérieurs » à d’autres dans des rapports de domination et de pouvoir. Enfin, la troisième composante est l’essentialisation : les attributs sont considérés comme intrinsèques à tous les individus d’une catégorie et y sont transmis de façon héréditaire et immuable. Chaque individu est alors réduit à l’attribut qui constitue son « essence » et à la valeur qui lui est accordée.

Après l’exposé de ces mécanismes qui peuvent aboutir au racisme, l’ouvrage aborde, dans une partie plus historique, les processus qui ont conduit à fonder la catégorisation sur la « race » alors que pendant longtemps c’était sur leurs caractéristiques sociales et religieuses qu’étaient classés les individus. Entre le XVIe et le XXe siècle, la colonisation et l’émergence des nationalismes favorisent le processus de racialisation des identités : par l’entremise des savants et plus largement des intellectuels, s’élabore une classification raciale et hiérarchisée de la diversité humaine, au XIXe siècle en particulier. « Le mélange de deux races très inégales donne des métis dont l’intelligence est au-dessus de celle de la race inférieure » explique Paul Broca en 1861 dans le Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris (cité p. 52). Le racisme sera institutionnalisé par certains régimes : sont pris en exemple la ségrégation américaine, le mythe aryen de la race blanche et ses conséquences, le génocide au Rwanda.

Enfin, dans une dernière partie, puisque les sciences biologiques ne peuvent guère statuer sur une hiérarchie fondée sur des valeurs au sein de la diversité humaine, ce sont les sciences humaines et sociales qui permettent de dresser un état des lieux du racisme dans la société française.

Le livre qui accompagne et pérennisera l’exposition du musée de l’Homme se veut un outil de lutte contre le racisme. Il apporte un éclairage actualisé sur les recherches renouvelées de l’histoire, de la sociologie et de la psychologie sur le sujet, au moment où dans la législation française est substituée « à la notion de race, qui n’est pas applicable aux êtres humains, celle de “prétendue race” »3.

1 « Décoloniser les imaginaires du théâtre français », premier épisode d’une série documentaire de Stéphane Bonnefoi, réalisée par Anna Szmuc, diffusé le 28 août 2017 dans l’émission La série documentaire sur France Culture, disponible en podcast sur le site de l’émission. (https://www.franceculture.fr/emissi...)

2 Musée de l’Homme, Palais du Trocadéro, Paris, jusqu’au 8 janvier 2018. Renseignements sur le site http://www.museedelhomme.fr. (http://www.museedelhomme.fr/fr/visi...)

3 Décret n° 2017-1230 du 3 août 2017 relatif aux provocations, diffamations et injures non publiques présentant un caractère raciste ou discriminatoire (JORF n°0182 du 5 août 2017, texte n° 9).

Mis en ligne le 11 octobre 2017
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