Plaidoyer pour nos agriculteurs

Il faudra demain nourrir le monde…

Note de lecture de André Heitz

Plaidoyer pour nos agriculteurs

Il faudra demain nourrir le monde…

Sylvie Brunel

Buchet-Chastel, Coll. Dans le vif, 2017, 129 pages, 12 €

Plaidoyer pour nos agriculteurs de Sylvie Brunel : superbe ! C’est un petit ouvrage dense de 120 et quelques pages. Très dense. Sous-titré Il faudra demain nourrir le monde…, il s’ouvre par « un cri d’alarme et un plaidoyer » pour aborder ensuite sept thèmes sur lesquels règnent dans l’opinion dite « publique » (une opinion largement forgée par la désinformation) idées reçues, préjugés et partis pris.

Sylvie Brunel, c’est l’œil de la géographe et de l’économiste ; mais aussi l’expérience de l’humanitaire qui a œuvré plus de quinze années pour Médecins sans frontières et surtout Action contre la faim. Et elle élève des chevaux dans la Drôme et chausse sans nul doute régulièrement des bottes qui ne craignent pas la boue mais l’en protègent. Tout cela, combiné avec une grande lucidité, assure un regard acéré et perspicace sur les véritables défis et enjeux de l’agriculture – française et mondiale.

C’est la description de l’agriculture qui nous nourrit aujourd’hui avec des produits de qualité – et d’une agriculture qui doit nourrir quelque neuf à dix milliards de terriens, en majorité urbanisés, à l’horizon 2050 – tout en étant la gestionnaire des deux tiers de l’espace habité. Rien à voir, donc, avec ces ouvrages qui encombrent les étagères des librairies, d’auteurs qui se font leur pécule de droits d’auteur avec une vision apocalyptique de la filière agroalimentaire, avec des récriminations d’enfants gâtés qui n’ont jamais connu la faim autrement que lorsque le dîner était servi en retard.

On prend plaisir à lire les vérités distillées de manière fort pédagogique sur, par exemple, les semences et les pesticides, la consommation de viande ou encore l’irrigation. À lire aussi les admonestations sur un ton plus péremptoire. Pour autant, on ne tombe pas dans le panégyrique et la complaisance. Ce qui n’empêche pas un certain lyrisme, comme dans la conclusion : « Les agriculteurs tiennent entre leurs mains l’avenir du monde, la beauté de la planète et le salut de l’humanité. Cessons de croire qu’ils continueront à nous nourrir quoi qu’il arrive, malgré notre ingratitude et nos attaques injustifiées. Sauvons le jardin France, sauvons le jardin monde. Rien n’est irremplaçable, sauf la nourriture. »

Selon la quatrième de couverture, « Sylvie Brunel bouscule nos idées reçues et nous oblige à affronter nos contradictions ». C’est exact, enfin... pour ceux qui, imprégnés par des idées reçues, sont aussi curieux, ouverts d’esprit et disposés à la réflexion… et qui se seront procuré l’ouvrage. À cet égard, on peut avoir un regret : que le titre ne soit pas vraiment accrocheur.

Dans une émission tournée sur le plateau VillageSemence, au Salon International de l’Agriculture 2017 à Paris, Sylvie Brunel explique « Le monde agricole doit arrêter de baisser la tête et d’avoir une stratégie défensive »1.

En avril 2015, à l’occasion de l’ouverture, alors imminente, de l’Exposition universelle de Milan sur le thème « Nourrir la planète, énergie pour la vie », Le Monde avait publié deux tribunes qui se regardaient en quelque sorte en chiens de faïence : « Pour une nouvelle transition alimentaire » de Christian Rémésy, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) ; « Les agriculteurs ne sont pas des pollueurs empoisonneurs », de Sylvie Brunel.

La seconde était vraisemblablement la plaidoirie de la défense de l’agriculture qui nous nourrit en réponse au réquisitoire d’une bien-pensance utopique et dystopique à la fois. Rien que le titre... Plaidoyer... développe essentiellement la pensée qui fut exprimée dans cet article en quelque 1 200 mots, et ce, sous la forme d’un coup de gueule. Car oui, par exemple, « refuser l’irrigation est une démarche criminelle quand le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat nous prévient que le changement climatique menace la sécurité alimentaire mondiale ». Cet article présente, involontairement, deux autres qualités.

D’une part, Le Monde a cru bon de l’assortir sur son site d’une photo ayant pour légende : « Bernard Pouey, agriculteur "bio", détruit volontairement sa parcelle de maïs d’un demi-hectare "contaminée", par des cultures OGM avoisinantes, à Saint-Dos, en 2007 »2. N’est-ce pas extravagant, cette politique éditoriale qui, par la photo, prend le contre-pied du texte ? Alors que sur la photo, il semblerait que c’est plutôt le maïs qui a – maigrement – contaminé les mauvaises herbes.

D’autre part, l’article a suscité une « réponse » trois semaines plus tard, « Sylvie Brunel ignore la réalité de l’agriculture biologique »3. Verdict de Forumphyto sur ce texte : « Une réponse faible et simpliste à Sylvie Brunel »4. Il a aussi suscité une explosion de commentaires (91 contre 8 pour le réquisitoire), lesquels méritent d’être parcourus. Le refus des évidences et, pire, le déchaînement de haine, y compris les bassesses ad hominem, sont un indicateur de la tâche qui reste à accomplir pour déboguer la conversation sur l’agriculture et l’alimentation.

Plaidoyer pour nos agriculteurs – Il faudra demain nourrir le monde... est vraiment bienvenu.

1 https://youtu.be/0Svw9fgnYfc (Sylvie Brunel – à 05:08). Voir http://www.forumphyto.fr/2017/03/07...

2 http://s2.lemde.fr/image/2015/04/28...

3 Sylvie Brunel ignore la réalité de l’agriculture biologique, par Aurélien Dupouey-Delezay, professeur d’histoire et géographie, lemonde.fr, 18 mai 2015 http://www.lemonde.fr/idees/article...

4 http://www.forumphyto.fr/2015/05/20...

Mis en ligne le 9 octobre 2017
681 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !