Plaidoyer pour nos agriculteurs

Il faudra demain nourrir le monde…

Note de lecture de Laurent et Jean Quentin - SPS n°321, juillet 2017

Plaidoyer pour nos agriculteurs
Il faudra demain nourrir le monde…
Sylvie Brunel
Buchet-Chastel, Coll. Dans le vif, 2017, 129 pages, 12 €

Le plaidoyer de Sylvie Brunel est plutôt convaincant. Pour le profane de l’agriculture, en effet, les représentations de celle-ci sont souvent biaisées car dictées par un déluge médiatique qui lessive le cerveau. Or ce livre aborde beaucoup de questions qui font débat, sans jamais esquiver ni caricaturer les arguments de ceux qui remettent en cause une vision productiviste de notre agriculture. Il apporte en même temps une contradiction saisissante aux poncifs qui s’épanouissent dans les salons médiatiques.

L’agriculture moderne est-elle un danger pour l’humanité ? Pas vraiment, selon l’auteure, si on a l’honnêteté de reconnaître qu’avec une forte réduction de ses agriculteurs (plus de 50 % de la population active au siècle dernier, 4 % de nos jours), notre agriculture assure l’autosuffisance alimentaire dans notre pays et apporte une aide significative à des pays restés coincés dans un modèle pénible pour ses agriculteurs et peu productif en terme de récoltes (chapitre 2 : Nourrir sans affamer).

L’agriculture moderne met-elle en danger notre planète ? Pas forcément, selon l’auteure, si ses acteurs continuent d’essayer, comme ils le font actuellement, d’améliorer leur recherche d’un équilibre souhaitable entre qualité des productions alimentaires et juste rémunération de ceux qui assument ces productions (chapitre 3 : Nourrir en protégeant la planète).

Une agriculture sans pesticide est-elle possible ? Sans doute, mais à quel prix ? Cela supposerait un retour massif à des efforts physiques (ou mécaniques, avec une incidence notable sur le bilan carbone) que nous ne sommes pas prêts à assumer. Faire du bio dans son jardin est une chose très acceptable, voire plaisante, mais vouloir étendre cette logique à l’ensemble des surfaces cultivables est, pour Sylvie Brunel, une utopie qu’on ne peut infliger à ceux qui ont souffert ou souffrent encore de la pénibilité du travail de la terre. Les agriculteurs des pays privés de pesticides (ou auxiliaires phytosanitaires) aimeraient bien pouvoir profiter des récoltes abondantes et résistantes (aux divers parasites) que rendent possibles ces produits hautement surveillés (chapitre 4 : Parlons de ce qui fâche, les pesticides).

Les semences industrielles sont-elles moralement acceptables ? Les semences industrielles nécessitent un important travail de recherche et des essais très contrôlés dans des zones géographiques très diverses afin de pouvoir répondre aux besoins des agriculteurs. Le « droit immémorial de ressemer » n’est nullement remis en cause et le gène « terminator » est une fiction qui ne s’est jamais réalisée. Si les agriculteurs préfèrent recourir aux semences industrielles, c’est parce qu’elles garantissent un fort rendement à l’hectare (en qualité et en quantité). Il est d’ailleurs impropre de parler systématiquement de semences industrielles, car bon nombre de semenciers sont en fait des agriculteurs qui se sont spécialisés dans la recherche et la sélection des semences. Leur catalogue leur permet ainsi d’être considérés par leur pairs « comme l’élite de la profession agricole » (chapitre 5 : L’enjeu vital des semences).

Cesser de manger de la viande sauvera-t-il la planète (et l’humanité) ? Pas sûr, répond Sylvie Brunel dans un chapitre 6 particulièrement bien argumenté. Ainsi souligne-t-elle le rôle des prairies pour l’équilibre dynamique de l’eau (elles empêchent le lessivage des sols) et leur contribution positive au bilan carbone. L’élevage dans de bonnes conditions pour ces êtres sensibles que sont les animaux (ce qui est très majoritairement le cas en France) assure une conversion des céréales plutôt acceptable.

L’irrigation est-elle un non-sens écologique comme le prétendent de nombreuses associations de riverains de l’agriculture ? Sylvie Brunel démontre au chapitre 7 qu’il s’agit d’un facteur essentiel de la régulation des récoltes et donc de la nutrition mondiale. Or « irriguer, c’est restituer de l’eau au sol, en rendant d’inestimables services ». Sylvie Brunel rappelle que les 17 % irrigués de la SAU (surface agricole utile) mondiale fournissent 40 % des récoltes. En outre, pour nourrir le monde selon ses besoins, cette utilisation intensive de l’eau protège d’une déforestation massive qui serait nécessaire pour développer une agriculture dite « extensive » à faible rendement...

Ce « petit » livre apporte de l’oxygène à nos cerveaux souvent assaillis par les toxines médiatiques. Sylvie Brunel connaît bien son sujet. Elle présente beaucoup de faits : pas trop de chiffres ou de statistiques, mais juste ce qu’il faut pour étayer une argumentation solide, nourrie par des éclairages multiples issus de son expérience (notamment au sein d’organisations humanitaires). Loin d’une vision idéologique ou d’une logique binaire, elle propose d’aborder des questions complexes en faisant appel à un pragmatisme qui n’exclut pas de choisir l’humanisme comme boussole. Sylvie Brunel ne plaide pas pour une agriculture particulière mais pour les agriculteurs, non pas pour sauver une corporation mais pour préserver une profession indispensable à la survie de notre espèce. Il serait plaisant que son livre puisse circuler dans les salles de rédaction. L’écologie de l’esprit (expression empruntée par l’auteure à Gregory Bateson), c’est bien aussi pour avancer vers l’harmonie.

Mis en ligne le 19 octobre 2017
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