dossier Maladie de Lyme

Le point de vue d’un praticien

par Pierre Kieffer - SPS n°321, juillet 2017

En plus de trente années d’exercice professionnel, j’ai été amené à donner un avis diagnostique et thérapeutique pour plus de 10 000 patients suspects de borréliose de Lyme. Moins de 20 % de ces patients étaient réellement atteints par cette affection au moment de leur prise en charge. Les autres étaient tous simplement porteurs d’une « cicatrice sérologique d’une ancienne maladie de Lyme guérie » et leurs plaintes et vrais problèmes médicaux n’avaient rien à voir avec Borrelia. À l’instar de la plupart des autres maladies infectieuses, les anticorps dirigés contre l’agent infectieux en cause persistent de nombreuses années ou décennies, et le plus souvent à vie pour les borrélioses de Lyme. Pourquoi nos patients ne se préoccupent-ils pas de leur sérologie positive pour la varicelle, l’herpès, le cytomégalovirus, les chlamydiae, par exemple, avec des sérologies qui resteront également positives à vie ?

Les conséquences de cette cicatrice sérologique qui est présente chez 20 % de la population alsacienne sont fâcheuses car cette dernière constitue la porte ouverte à toutes les interprétations farfelues. Tant que des médecins non avertis et que les patients eux-mêmes auront une tendance à attribuer tout nouveau symptôme à cette maladie de Lyme, pourtant guérie si elle a été bien prise en charge par une antibiothérapie adaptée, on assistera à des retards de prise en charge, parfois très préjudiciables, en relation avec la vraie pathologie non diagnostiquée.

Nous sommes confrontés quotidiennement à des patients porteurs de néoplasies, de polyarthrites inflammatoires, de pathologies neuro-dégénératives et qui ont une sérologie positive pour la maladie de Lyme. Et c’est bien entendu aux cliniciens avertis et responsables de faire la part des choses.

Un diagnostic de maladie de Lyme ne peut s’établir que grâce à une anamnèse précise (les antécédents médicaux et l’historique de la plainte, la douleur présente rapportée par le patient), un examen clinique consciencieux et une interprétation des résultats biologiques effectués dans un laboratoire sérieux. Tout ceci demande au moins 45 minutes de consultation.

Nous sommes passés en trente ans d’un extrême à l’autre, à savoir d’une sous-estimation et une sous-évaluation de la maladie en nombre et en gravité à une folie de sur-diagnostics avec, en conséquence, un sur-traitement de patients qui n’ont jamais été confrontés à une morsure de tique, qui n’ont jamais présenté la maladie de Lyme ou qui sont porteurs d’une cicatrice sérologique d’une infection dont ils ont guéri spontanément ou grâce à un traitement antibiotique antérieur adapté.

Et si l’on y ajoute les mauvaises interprétations de sérologie, on arrive à générer des angoisses et à construire une affection qui n’existe pas, à savoir une « maladie de Lyme chronique résistante aux antibiotiques ». Bien entendu, dans les semaines ou les mois qui suivent la mise en place d’un traitement pour une vraie maladie de Lyme, on peut assister à une recrudescence de certains symptômes qui sont répertoriés dans des entités cliniques qu’on peut appeler post-Lyme, symptômes qui sont suspects d’être sous-tendus par des phénomènes immunologiques et cytokiniques de nature encore incertaine. Mais ces phénomènes finissent par régresser spontanément sans recours à une nouvelle antibiothérapie. Ces tableaux n’ont naturellement rien à voir avec une « maladie de Lyme chronique résistante aux antibiotiques ».

Fort heureusement, en zone endémique à travers des informations médicales régulières, la majorité des médecins généralistes et spécialistes sont informés et conscients de cette situation.

Pourquoi les médias donnent-ils si peu la parole aux professionnels, pourquoi cette course effrénée aux informations les plus anxiogènes ? En matière de maladie de Lyme, l’expérience m’a montré qu’il y a différents acteurs. Tout d’abord, le malade en souffrance qui cherche de façon licite une explication rationnelle à ses douleurs, à ses symptômes, surtout dans les situations où la médecine n’a pas encore de solution comme dans la fibromyalgie ou dans des situations médicales où la réponse thérapeutique est incomplète comme dans la sclérose en plaques, la sclérose latérale amyotrophique, les Parkinson ou autres maladies dégénératives ou immunes complexes.

C’est là que survient le deuxième acteur, que je qualifierai d’indélicat car il profite de cette lacune de la médecine pour embarquer les malades fragilisés et en souffrance dans des explications irrationnelles non fondées. Mais avec des « solutions » fort juteuses avec, à la clé, la vente de produits illicites et inefficaces s’appuyant sur la réalisation d’examens biologiques non reconnus et non validés, mais très onéreux. D’où notre lutte, avec deux professeurs strasbourgeois (le professeur Benoit Jaulhac, biologiste et le professeur Daniel Christmann, infectiologue), pour éveiller les consciences quant au manque de fiabilité d’un laboratoire alsacien qui avait modifié la sensibilité du test Elisa, ainsi que celle du Western Blot, pour les rendre positifs pour presque tout le monde et, comme corollaire, la commercialisation de produits de médecine parallèle…

Le troisième type d’acteurs, mais ils sont peu nombreux, sont les anciens « vrais scientifiques » qui, pour des raisons curieuses, s’emparent d’un sujet qu’ils ne dominent pas et sont suivis, telles des vedettes, par ceux qui pensent être la proie d’un Lyme chronique résistant.

Il y a un risque que, par ces biais, une influence néfaste soit exercée sur nos hommes politiques qui arriveraient à se convaincre de l’existence de Lyme chronique résistant au traitement. J’en ai côtoyé plusieurs qui ont été séduits par les représentants de certaines associations, en tout cas suffisamment pour essayer de convaincre à leur tour la ministre de la Santé de l’époque, Madame Marisol Touraine, quant à la nécessité d’ouvrir des lignes budgétaires et des lits d’hospitalisation pour une affection qui n’existe pas, c’est à dire le Lyme chronique résistant à l’antibiothérapie.

Pour terminer, rappelons que les borrélioses de tique existent bien en France, et en particulier en Alsace où nous comptons 4 000 nouveaux cas par an (80 % révélés par des érythèmes migrants) et où nous sommes confrontés à plusieurs autres maladies transmises par les tiques comme l’anaplasmose, l’encéphalite à tique, les babésioses, les néo-ehrlichioses, les rickettsioses, la tularémie… La maladie de Lyme se traite bien avec une seule course d’antibiotique qui permet de nous débarrasser totalement de la bactérie si cette antibiothérapie est suffisante en posologie, en durée, et si l’antibiotique choisi est adapté à la présentation clinique de la borréliose (par exemple préférentiellement un antibiotique qui pénètre dans le cerveau s’il s’agit d’une encéphalite borrélienne).

La maladie de Lyme n’entraîne pas de controverse chez les professionnels de la planète, qu’ils soient suédois, autrichiens, allemands, anglais, américains ou français, tout au plus des discussions et des débats scientifiques intéressants, avec simplement des échanges permettant d’optimiser une attitude thérapeutique désormais consensuelle.

Cette maladie est susceptible d’entraîner des dégâts graves et irréversibles si elle n’est pas traitée. Mais elle se soigne très bien si l’on sait la diagnostiquer à temps. Les controverses entretenues par les prophètes du cataclysme génèrent des angoisses en cascade, des répétitions d’antibiothérapies onéreuses et potentiellement dangereuses, sans aucun fondement. Certaines personnes prendront conscience, au bout de quelques mois ou années, de la prise en otage dont elles ont été victimes. Mais, de façon étonnante, d’autres resteront victimes de ce système jusqu’à la fin de leurs jours…

Mis en ligne le 17 octobre 2017
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