La prévention du cancer du col de l’utérus face à l’obscurantisme

par Catherine Hill - SPS n°321, juillet 2017

En France, 3 000 cas de cancers du col de l’utérus sont diagnostiqués chaque année et 1 100 femmes en meurent [1] ; on diagnostique aussi environ 30 000 lésions précancéreuses du col de l’utérus.

On sait aujourd’hui que le cancer du col de l’utérus est causé par une infection persistante par un papillomavirus, dit oncogène car il peut provoquer l’apparition d’un cancer. Il existe de nombreux types de papillomavirus humains (HPV pour Human papillomavirus), tous ne sont pas oncogènes, certains ne donnent que des lésions bénignes. L’infection est asymptomatique, elle peut être transitoire ou permanente, et c’est la permanence de l’infection par un type oncogène qui peut entraîner l’apparition d’une lésion précancéreuse puis celle d’un cancer. La transmission par contact entre muqueuses est essentiellement sexuelle et l’infection par un ou plusieurs types de papillomavirus est très fréquente. Les types 16 et 18 expliquent 70 % des cancers du col de l’utérus, les autres étant attribuables à une dizaine d’autres types. La répartition des principaux types n’est pas la même dans les différentes parties du monde1 [2]. Les types 6 et 11 sont des causes fréquentes de verrues génitales. Les papillomavirus oncogènes sont aussi la cause de cancers de l’anus, de la gorge, de la vulve, du vagin et du pénis.

Des vaccins disponibles

Deux vaccins sont disponibles depuis 2006, l’un contre les types 16 et 18 (Cervarix®) et l’autre contre les types 16, 18, 6 et 11 (Gardais®). Un nouveau vaccin protégeant contre cinq types de virus oncogènes en plus des types 16, 18, 6 et 11 est déjà disponible dans certains pays2. Les infections peuvent survenir dès les premiers rapports sexuels. En France, la recommandation actuelle est de vacciner les filles entre 11 et 14 ans avec deux doses séparées de 5 à 13 mois (et en rattrapage entre 15 et 19 ans avec trois doses), de vacciner jusqu’à l’âge de 26 ans, avec trois doses, les hommes ayant des rapports avec des hommes et de vacciner les personnes immunodéprimées. Dans certains pays, on vaccine aussi les garçons, ce qui non seulement les protège mais aussi améliore la protection des filles.

Ces vaccins sont très efficaces. On a observé des réductions jusqu’à 90 % pour le risque d’infections par les types 6, 11, 16 et 18, 90 % pour le risque de verrues génitales, 45 % pour les lésions précancéreuses avec anomalies cellulaires légères et 85 % pour les lésions précancéreuses avec anomalies cellulaires modérées ou sévères [3].

La controverse en France

En France, une alerte a été lancée attribuant à la vaccination divers problèmes dont des maladies auto-immunes ; cette alerte a été largement relayée dans les médias et les réseaux sociaux et des procès sont en cours (voir encadré).

Le début de la controverse médiatique

La controverse a commencé en France avec la plainte déposée en 2013 par une jeune femme, Marie-Océane, à l’encontre de Sanofi Pasteur MSD (qui commercialise le vaccin Gardasil) et de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) pour « atteinte involontaire à l’intégrité de la personne humaine » et « violation d’une obligation manifeste de sécurité et méconnaissance des principes de précaution et prévention ». Vaccinée à 15 ans, la jeune femme va développer de graves symptômes conduisant à une hospitalisation et un diagnostic de sclérose en plaques, diagnostic qu’elle et sa famille attribuent au vaccin.

En 2015, le parquet de Paris classait l’affaire sans suite. Mais de nouvelles plaintes sont déposées et la controverse continue d’être alimentée sur Internet, malgré l’absence de fondement scientifique.

La réponse des autorités a été excellente, mais moins relayée par les médias. L’Agence nationale de sécurité des médicaments et la Caisse nationale d’assurance maladie ont en effet suivi jusqu’à fin 2013 un peu plus de 2,2 millions de jeunes filles affiliées au régime général de la Sécurité sociale et âgées de 13 à 16 ans révolus entre janvier 2008 et décembre 2012 [4].

Environ 840 000 avaient été vaccinées contre les infections à HPV par Gardais® ou Cervarix® et 1,4 million n’avaient pas été vaccinées. La fréquence de survenue de maladies auto-immunes a été comparée entre les jeunes filles vaccinées et les jeunes filles non vaccinées. Quatorze maladies auto-immunes ont été étudiées3. Un total de près de 4 000 cas de maladies auto-immunes ont été diagnostiqués, dont près de 1 000 après vaccination, et la fréquence de l’ensemble des maladies auto-immunes n’a pas été trouvée augmentée par la vaccination. Dans la mesure où l’on considère comme statistiquement significatif tout résultat qui a moins d’une chance sur 20 de survenir par hasard, quand on étudie séparément le risque de 14 maladies, trouver un risque augmenté pour une maladie peut très bien être un résultat faux positif.

Deux augmentations statistiquement significatives ont été observées entre l’exposition aux vaccins contre les infections à HPV et le syndrome de Guillain-Barré4 d’une part (risque multiplié par 4) et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin d’autre part (risque multiplié par moins de 1,2). Si le second résultat peut facilement être interprété comme un faux positif, l’augmentation du risque de syndrome de Guillain-Barré après vaccination contre les infections à HPV apparaît probable au regard de la force et de la robustesse de l’association mise en évidence au travers des différentes analyses de sensibilité réalisées. Ce syndrome est un risque connu et figure d’ailleurs dans l’autorisation de mise sur le marché (AMM) de Gardais®. Les résultats de l’étude permettent de préciser le risque d’apparition de ce syndrome qui, compte tenu de la rareté de la maladie, est limité : de l’ordre de un cas supplémentaire de syndrome de Guillain-Barré pour 100 000 personnes vaccinées. L’étude montre aussi que les risques des autres maladies auto-immunes, notamment d’affections démyélinisantes du système nerveux central (dont la sclérose en plaques), sont tout à fait comparables dans les deux populations, vaccinées et non vaccinées.

Les conséquences des campagnes anti-vaccination

Les lobbies anti-vaccinaux sont très actifs en France, et on y trouve même des professeurs de médecine qui semblent avoir abandonné la science pour entamer des carrières de gourous. La vérité, c’est que nous avons aujourd’hui tous les outils pour mesurer les risques des vaccins, permettant ensuite à la population de choisir en étant informée. Le cancer du col de l’utérus tue 1 100 femmes chaque année en France et les papillomavirus sont aussi la cause de cancers de l’anus, de la gorge, de la vulve, du vagin et du pénis. On peut prévenir ces cancers en vaccinant la population avant les premiers rapports sexuels. La vaccination pourrait causer un cas de Guillain-Barré pour 100 000 vaccinés [4]. Ainsi, si l’on vaccinait une année en France les 400 000 filles de douze ans, on risquerait d’observer quatre cas de Guillain-Barré, et on éviterait à terme plus de 1 000 décès par cancer du col de l’utérus (et beaucoup plus de lésions précancéreuses) dans cette population.

D’après l’Institut national du cancer, 14 % des jeunes filles sont vaccinées en France, alors que la couverture vaccinale atteint 80 % ou plus au Portugal (87 %), au Royaume-Uni (86 %) et en Suède (80 %). Dans ces pays, on s’attend à voir diminuer considérablement le risque de cancer du col de l’utérus dans quelques décennies. Si c’est le vaccin tétravalent qui est utilisé, on observera aussi, et plus rapidement, une baisse de la fréquence des verrues génitales.

Aujourd’hui, la majeure partie de la population adulte française n’a pas été vaccinée dans l’enfance et a déjà été infectée. Il est donc essentiel d’organiser (enfin !) aussi le dépistage national par frottis qui prévient l’apparition du cancer du col par détection et traitement des lésions précancéreuses.

Références

[1] « Vaccination anti-HPV et cancer du col de l’utérus », Institut national du cancer, mise à jour du 24 avril 2017. Sur le site www.e-cancer.fr
[2] Monographies du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC – OMS).
[3] Garland S.M. et al. “Impact and Effectiveness of the Quadrivalent Human Papillomavirus Vaccine : A Systematic Review of 10 Years of Real-world Experience”, Clin. Infect. Dis., 2016, 63:519-27.
[4] « Vaccination contre les infections à HPV et risque de maladies auto-immunes : une étude Cnamts/ANSM rassurante » – ANSM, Point d’information, 13 septembre 2015.

1 En Europe, les types plus fréquents sont, par ordre décroissant, 16, 18, 31, 33 et 58.

2 Gardasil®9 protégeant en plus contre les types 31, 33, 45, 52, 58.

3 Affections démyélinisantes du système nerveux central dont la sclérose en plaques, syndrome de Guillain-Barré, lupus, sclérodermies, vascularites, polyarthrite rhumatoïde / arthrites juvéniles, myosites, syndrome de Gougerot-Sjögren, maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, maladie cœliaque, purpura thrombopénique immunologique, diabète de type 1, thyroïdites et pancréatites.

4 Le syndrome de Guillain-Barré est une atteinte des nerfs périphériques caractérisée par une faiblesse voire une paralysie progressive, débutant le plus souvent au niveau des jambes et remontant parfois jusqu’à atteindre les muscles de la respiration puis les nerfs de la tête et du cou. Dans la majorité des cas, les personnes atteintes récupèrent leurs capacités physiques au bout de 6 à 12 mois. Environ deux tiers des personnes atteintes d’un syndrome de Guillain-Barré ont souffert d’une infection virale ou bactérienne dans les jours ou les semaines précédant le début des symptômes.

Mis en ligne le 8 octobre 2017
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