La mémoire du monde

par Jean-Paul Delahaye - SPS n°320, avril 2017

L’agence américaine du renseignement, la NSA (National Security Agency) collecte des renseignements tous azimuts. Créée en 1952, son existence ne fut reconnue officiellement qu’en 1957, ce qui lui valut le surnom de No Such Agency. Son budget dépasse 10 milliards de dollars, il est supérieur à celui de la CIA. La NSA emploie plus de 20 000 personnes dont un très grand nombre de mathématiciens. Elle utilise aussi une quantité remarquable de puissants ordinateurs.

Les révélations faites par Edward Snowden en 2013 ont établi que les opérations de surveillance et de collecte de données de la NSA concernaient le monde entier et étaient menées à une échelle qu’on n’avait pas imaginée. Ces opérations visent les étrangers, mais aussi les citoyens américains, ce qui a été jugé illégal par un magistrat de Washington. Le New York Times a par exemple révélé qu’un bureau d’avocats américains qui représentait un pays en conflit commercial avec les États-Unis avait été espionné. On sait aussi que les téléphones d’Angela Merkel, de Dilma Rousseff et de François Hollande ont été écoutés alors que ce sont des chefs d’État de pays alliés des États-Unis. Les protestations ont été assez molles !

Au moins depuis 2013, la NSA s’est installée dans le réseau informatique qui gère le câble sous-marin SEA-ME-WE 4 (South-East Asia - Middle East - Western Europe 4) qui relie Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, le Bangladesh, l’Inde, le Sri Lanka, le Pakistan, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Italie, la Tunisie, l’Algérie et la France [1,2]. Il ne fait guère de doute que d’autres points du réseau Internet sont espionnés et qu’une partie importante de ce qui se passe sur Internet est visible à la NSA. Certains spécialistes affirment que cette agence, prétextant des activités contre-terroristes, s’intéresse en réalité principalement à l’espionnage économique [3]. On évoque une activité dédiée à 80 ou 90 % au renseignement économique. On peut imaginer que la conception agressive de la politique du président Trump ne va pas faire changer les États-Unis de politique et que, bien au contraire, cet espionnage général de la terre entière à des fins politiques, militaires et surtout économiques va se poursuivre, se perfectionner et s’intensifier.

Collecter des données et en organiser la préservation et l’utilisation demandent des moyens colossaux en mémoire informatique. C’est pourquoi la NSA s’est construit un immense centre de données en Utah, le « Intelligence Community Comprehensive National Cyber-security Initiative Data Center » [4,5]. N’ayez aucun doute, vous y avez votre dossier.

William Binney, un ancien directeur de la NSA, a indiqué que ce centre avait été conçu pour conserver des enregistrements et des communications diverses et pas seulement pour garder des métadonnées (on nomme ainsi les informations sur qui est en relation avec qui, quand et d’où, sans que cela concerne le contenu même des échanges).

Le centre fonctionne depuis 2013. Il aurait coûté près de deux milliards de dollars. Sa capacité d’enregistrement est évaluée à plus de dix exaoctets (1019 octets). C’est largement supérieur aux 15 pétaoctets (1,5×1016 octets) du site qui gère les archives du web (https://en.wikipedia.org/wiki/Inter...). C’est juste deux ou trois ordres de grandeur en dessous de la quantité totale des données numériques stockées sur terre dans les CD, DVD, bandes magnétiques, disques durs des ordinateurs, mémoires des smartphones, qu’on évalue aujourd’hui entre 1021 et 1022 octets. Il ne fait pas non plus de doute que cette capacité du centre de la NSA dans l’Utah est sans cesse accrue.

Notons que la capacité estimée de stockage du centre de la NSA correspond à plus d’un gigaoctet par être humain, soit un milliard de caractères (si les données n’étaient que du texte). Tous les humains ne sont certainement pas traités de la même façon, mais ce nombre moyen doit vous persuader qu’il y a dans l’Utah un dossier sur vous qui contient bien des informations... que vous-même avez oubliées.

Il y a quelques jours un chercheur en sécurité a découvert que les historiques de navigation de Safari (le navigateur internet d’Apple) supprimés par un utilisateur étaient « par erreur » stockés par Apple dans iCloud (système de stockage massif de données d’Apple) [6], qu’il est à peu près certain que la NSA peut lire et enregistrer puisque les grandes firmes américaines sont contraintes de collaborer avec l’espionnage américain d’après le Patriot Act. Ce n’est pas être paranoïaque que de croire que beaucoup de données que vous produisez pour vous-même ou involontairement (textes, messages, listes de pages consultées, coups de téléphone, etc.) sont captées, enregistrées, regroupées, rangées et conservées avec soin par la NSA. C’est simplement être lucide.

On n’estime pas à leur juste importance les changements provoqués dans notre monde par les progrès des technologies informatiques et en particulier de mémorisation. Les chiffres que je mentionne dépassent notre compréhension, nous ne réalisons pas vraiment ce qu’ils signifient concrètement.

Pour terminer, il est amusant de citer l’article de loi sur le secret des correspondances (Article 226-15 du code pénal modifié par la loi N° 2013-1168 du 18 décembre 2013) [7] :

« Le fait, commis de mauvaise foi, d’ouvrir, de supprimer, de retarder ou de détourner des correspondances arrivées ou non à destination et adressées à des tiers, ou d’en prendre frauduleusement connaissance, est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Est puni des mêmes peines le fait, commis de mauvaise foi, d’intercepter, de détourner, d’utiliser ou de divulguer des correspondances émises, transmises ou reçues par la voie électronique ou de procéder à l’installation d’appareils de nature à permettre la réalisation de telles interceptions. »

Qui aujourd’hui s’en préoccupe ? Qui réclame même qu’on applique la loi ? Il semble que l’État a démissionné sur ces questions puisque même quand une puissance étrangère qui maintenant se présente comme une ennemie de l’Europe écoute le téléphone du président de la République, tout le monde semble juger que c’est normal.

Références

[1] Champeau G. « Piratage du câble SM-ME-WE-4, Orange va porter plainte », publié le 30/12/2013 sur www.numerama.com
[2] « La NSA a piraté un réseau Internet français pour accéder aux données d’un câble sous-marin », publié le 30 décembre 2013 sur www.lemonde.fr
[3] Cagnard A. et Dénécé E. « Prism, une scandaleuse source d’espionnage contre nos intérêts », publié le 10 juin 2013 sur www.rfi.fr
[4] Kelley M. B. et Jones B. “Here’s The $2 Billion Facility Where The NSA Stores And Analyzes Your Communications”, publié le 7 juin 2013 sur www.businessinsider.com
[5] Sur Wikipédia : www.en.wikipedia.org/wiki/Utah_Data...
[6] « L’historique de navigation supprimé, mais conservé dans iCloud : Apple promet de corriger », publié le 10 février 2017 sur www.zdnet.fr
[7] Haddad S. « Violation du secret des correspondances et atteinte à la vie privée », publié le 8 avril 2014 sur www.legavox.fr

Mis en ligne le 5 septembre 2017
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