Les chercheurs reçoivent des spams pour écrire dans des revues prédatrices

par Hervé Maisonneuve - SPS n°318, Octobre 2016

Dans les années 1990, l’arrivée de revues électroniques, dont certaines en accès ouvert (le lecteur internaute ne paye rien), a modifié un système ancien basé sur les abonnements. Dans les années 2000, des revues ont proposé aux auteurs de payer lorsque leur manuscrit était accepté. Ce paiement était destiné à soutenir des revues n’ayant plus de ressources des lecteurs (abonnements) ni de sponsors (fondations ou publicité). Les méga-revues, de type PLOS ONE, sont apparues et, selon les disciplines, les prix de marché des droits payés par les auteurs (APCs ou Article Processing Charges) varient le plus souvent entre 1000 et 3000 € pour un article, mais peuvent parfois atteindre plus de 7000 €.

Le phénomène des revues prédatrices est apparu au début des années 2010. Des informaticiens peu scrupuleux, en général dans des pays dont le niveau de vie est bas, ont vu une opportunité : ils ont rapidement créé des revues en imitant des revues existantes, avec une fausse adresse en Amérique du nord et en piratant des articles. Ils ont demandé un APC bien inférieur au marché (200 à 800 €). Pour alimenter ces fausses revues, appelées revues prédatrices ou pseudo-revues, ils ont commencé à solliciter des chercheurs par des emails émis par des robots.

Toute une « industrie » s’est constituée et un chercheur qui a déjà publié (son email est dans une base de données) reçoit quotidiennement des sollicitations pour soumettre à nouveau. Des robots automatisés vont dans les bases de recherche documentaire, inspectent les publications existantes et détectent les adresses email d’auteurs potentiels. Des emails (spams) en anglais sont envoyés. Ils sont flatteurs et écrits dans un langage exubérant ou inventif. Ils sont parfois mal écrits (fautes d’orthographe). Ci-dessous un exemple basé sur des emails réels (en anglais).

Cher Monsieur Dupont,

Vous avez récemment publié un remarquable article sur des recherches innovantes dans le domaine xxx. Vos travaux sont importants et méritent une large diffusion. Nous sélectionnons les meilleurs scientifiques pour publier les meilleurs articles, et vous êtes l’un d’entre eux.

Notre revue à comité de lecture serait un moyen de vous faire connaître et nos délais de publications sont rapides. Nos articles sont en accès libre et très téléchargés. Nous serions honorés de recevoir un article sur vos dernières recherches dans le domaine xxx. Nous pourrions publier vos travaux avant le (date sous 4 à 6 semaines), mais nous pouvons reporter cette date si vous le souhaitez.

Notre comité de rédaction est prestigieux (lien à une liste d’experts ayant rarement donné leur accord, avec leurs photos), etc.

Nous souhaitons pouvoir diffuser vos recherches, et notre équipe reste à votre disposition,

Signé ‘Alina’

Managing Editor

Nom d’une revue avec lien au site

Adresse URL et postale aux USA ou Canada (fausse adresse)

La demande ne dit pas qu’il faudra payer un APC à l’acceptation du manuscrit. Si un auteur soumet un manuscrit, ce qui est fréquent de la part de chercheurs, notamment de pays en voie de développement, il reçoit une acceptation une semaine plus tard en disant que l’avis des relecteurs et du comité de rédaction est favorable après lecture du manuscrit.

La fréquence de ces emails de sollicitation a été évaluée par cinq universitaires d’Auckland (endocrinologie, rhumatologie, biostatistique, santé de la femme) ayant de 10 à 24 ans d’expérience professionnelle. Ils ont analysé tous les spams reçus entre février et avril 2014 : 312 spams par mois pour les cinq chercheurs ! Soit 2,1 spams par jour par chercheur, y compris les week-ends ! Se désabonner de ces spams est impossible : la diminution des spams n’était que de 19 % après un an de tentatives de désabonnement !

Références

Grey A., Bolland M.J., Dalbeth N., Gamble G., Sadler L. “We read spam a lot : prospective cohort study of unsolicited and unwanted academic invitations”,BMJ, 2016, 355:i5383, http://dx.doi.org/10.1136/bmj.i5383

Mis en ligne le 15 septembre 2017
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