L’acupuncture au laser : un placebo high-tech…

SPS n°320, avril 2017

Le laser est l’une des pépites technologiques inventées au cours du siècle dernier. Il aura fallu le génie d’Einstein et de Kastler, puis l’acharnement et la compétition entre de nombreux brillants esprits de l’époque, parmi lesquels Townes, Schwalow, Maiman et Gould, pour émettre le premier rayon laser à partir d’un rubis en 1960. Depuis lors, les applications n’ont cessé de se multiplier, dans la recherche, l’industrie et la médecine. Mais le laser a aussi été détourné pour donner un coup de jeune à une pratique aussi ancestrale qu’inefficace : l’acupuncture. Petite piqûre de rappel scientifique.


Une technologie de pointe…

Un laser est un rayonnement cohérent spatialement et temporellement, ce qui veut dire que l’énergie est transportée dans une seule fréquence à l’intérieur d’un faisceau lumineux très fin. On utilise les lasers dans de nombreuses disciplines médicales. Un rayonnement laser peut provoquer, suivant ses caractéristiques et celles de la cible, quatre types d’effets :

L’effet thermique, qui exploite la capacité du rayonnement à être absorbé et transformé en chaleur par les tissus biologiques. Ce type d’effet est utilisé notamment dans le traitement des lésions vasculaires superficielles comme les angiomes (taches de vin).

L’effet photochimique, exploité dans la thérapie photodynamique, laquelle consiste à injecter au patient une substance photosensible qui se lie facilement avec les lipides des cellules qui, exposées au laser, deviennent le siège de réactions chimiques provoquant leur destruction. On utilise le phénomène en particulier pour tuer les cellules cancéreuses.

L’effet mécanique, apparaissantlorsque l’intensité des champs électriques de l’onde électromagnétique associée au laser est suffisante pour créer localement un microplasma et une onde de choc qui casse les tissus. Cet effet est mis à contribution en urologie par exemple pour détruire les calculs rénaux.

L’effet photoablatif, lié àla capacité des protéines à absorber les rayonnements ultraviolets et à se photo-dissocier. La photoablation est par exemple utilisée en chirurgie de l’œil pour rectifier la cornée.

À eux seuls, ces quatre phénomènes permettent d’expliquer tous les mécanismes mis en jeu lors d’une intervention laser sur le corps humain. Tous… ou presque. Un passage sur le web vous permettra en effet d’apprendre qu’il existe une thérapie nouvelle connue sous le sigle LLLT, pour Low-level laser therapy (en français, thérapie au laser de faible intensité). Sur Pubmed, principal moteur de recherche bibliographique en biologie et médecine, taper le mot-clef « LLLT » vous donnera une liste de plusieurs milliers d’articles de recherche dédiés au comportement de nos cellules sous irradiation laser faible et l’application qui peut en être faite pour le traitement notamment des cancers (par exemple [1]) ou encore la prise en charge de la douleur (par exemple [2]). La prudence est malgré tout de rigueur car ces études ne sont pas toujours très solides. Par exemple, concernant le traitement par LLLT des escarres, une analyse récente des données disponibles, dont le résultat a été publié en janvier 2017 [3], a considéré valides simplement 4 articles sur 386. L’effet des faibles irradiations laser est donc un sujet de recherche clinique, mais la pertinence et l’efficacité des traitements, ou encore les mécanismes d’actions éventuels, ne sont pas solidement établis. Pourtant, il n’en fallait pas plus pour que certains considèrent le laser comme un instrument à tout faire et cherchent à l’inclure dans les pseudo-thérapies les plus inefficaces.

…au service d’une thérapie ancestrale

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Capture d’écran d’un site web sur l’acupuncture laser, présentée comme «  totalement sans danger  ». Même sur les points BL1 et ST1 ? Source : [10].

C’est le cas avec l’acupuncture laser, décrite comme « une forme spéciale d’acupuncture qui utilise de la lumière laser, en lieu et place des aiguilles, pour stimuler les points d’acupuncture » [4], et qui se révélerait idéale « chez les craintifs de l’aiguille, les enfants, les bébés, les personnes en état de faiblesse et dans les cas de blessures traumatiques aiguës, lorsque la pose d’aiguille s’avère contre-indiquée » [5]. Elle serait plus particulièrement indiquée pour traiter l’arthrite, le syndrome du canal carpien, l’eczéma, l’herpès, les acouphènes, les otites, les rides, ou encore le tabagisme... Cette liste d’indications variées vous laisse perplexe quant à la validité de cette pratique ? Rassurez-vous, il existe des études cherchant à évaluer son efficacité clinique. On citera par exemple cette analyse publiée dans le Journal of Acupuncture and Meridian studies qui inclut les études de « l’application du rayonnement laser de faible intensité (c’est-à-dire non thermique) aux points des méridiens classiques »1 [6], dans l’objectif notamment de dégager les paramètres de traitement pertinents et proposer une amélioration des protocoles… Ou encore cet article d’un médecin, paru dans la revue Acupuncture & Moxibustion, qui prétend discuter des effets anti-inflammatoires, analgésiques, anti-allergiques des lasers en fonction des longueurs d’ondes utilisées ou de la quantité d’énergie déposée au niveau des points d’acupuncture [7]. De quoi convaincre les patients en souffrance que l’acupuncture laser est une véritable branche de la médecine fondée sur les preuves, et que démonstration est faite de sa validité thérapeutique… D’autant que de nombreuses cliniques ou cabinets « médicaux » proposent désormais des soins d’acupuncture par laser en vantant les mérites d’«  une technologie reconnue scientifiquement » [8] et mettant en avant de nombreux témoignages d’anciens patients qui ont réussi, grâce à l’acupuncture laser, à « arrêter de fumer en une heure » [9], à « appréhender les situations stressantes de la vie d’une manière plus posée, plus sereine et plus efficace » ou à soigner lombalgies, névralgies et autres fibromyalgies [10]. Et pour les phobiques de la blouse blanche qui redouteraient de passer le seuil d’un centre « médical », il est même possible de louer ou d’acheter des lasers d’acupuncture, lasers dont certains disposent d’un « localisateur d’acupuncture intégré (qui) permet une localisation simple et précise des points d’acupuncture sur la surface de la peau, même pour les non-initiés » [11].

L’effet « tour de Pise »

Hélas, pour ses partisans, l’acupuncture laser souffre d’un mal caractéristique des pseudo-thérapies, que l’on pourrait qualifier d’effet « tour de Pise » : l’architecture est tape-à-l’œil mais les fondations sont fragiles et la construction finira par s’écrouler d’elle-même. L’acupuncture par laser qui cherche à démontrer son efficacité à coup de publications dans des revues à comité de lecture repose sur un postulat périmé : celui que des points existent le long de méridiens au travers desquels circulerait une énergie vitale et que leur stimulation peut avoir un quelconque effet thérapeutique sur l’être humain. Mais ni les méridiens ni l’énergie vitale n’ont un quelconque fondement scientifique. Comme le rappelle Harriet Hall [12], les soins par acupuncture relèvent en réalité d’un effet placebo théâtralisé. L’acupuncture laser n’est qu’une version high-tech de cette mise en scène thérapeutique… Par conséquent, des discussions techniques complexes sur, par exemple, la fluence2 optimale à utiliser pour provoquer « sur ES36 et TR53 […] un effet anti-œdémeux et antalgique[…] chez le rat » [7] ne peuvent traduire autre chose que la méconnaissance du fonctionnement de la science, laquelle avance par confirmation ou réfutation d’hypothèses testables et ne considère comme valides que les théories appuyées par l’expérience. Jamais l’expérience n’a démontré la réalité anatomique des points d’acupuncture, par conséquent vouloir déterminer les meilleurs moyens de les stimuler est comme chercher à améliorer la conception des conduits de cheminée pour faciliter le passage du Père Noël…

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Exemplaire d’un “holo-électron” à rayons violets de la première moitié du siècle dernier, conservé par l’auteur. Source : Sébastien Point.

Les pseudo-sciences détournent fréquemment les nouvelles technologies, et depuis longtemps : au début du XXe siècle, la ferveur entourant les technologies électriques naissantes a conduit à la conception d’appareils absurdes et biscornus, dont les appareils à tubes à rayons violets censés soigner l’asthme ou encore l’obésité. Un siècle plus tard, on prétend soigner tout et n’importe quoi avec l’acupuncture par laser, une technologie plus actuelle ; mais si le matériel a changé, le résultat reste le même : fictif, sauf peut-être pour le portefeuille et l’ego de certains pseudo-soignants.



Références

[1] Robijns et al. “The use of low-level light therapy in supportive care for patients with breast cancer : review of the literature”. Lasers Med Sci., 2017, 32(1):229-242.
[2] Clijsen R et al. “Effects of low-level laser therapy on pain in patients with musculoskeletal disorders. A systemic review and meta-analysis”. Eur J Phys Rehabil Med., 2017, doi:10.23736/S1973-9087.17.04432-X.
[3] Machado RS et al. “Low-level laser therapy in the treatment of pressure ulcers : systematic review”. Lasers Med Sci., 2017, doi:10.1007/s10103-017-2150-9.
[4] www.rme.ch/rme-public/methode.las ?c=0107
[5] www.acupuncturenancymongrain.com/fr/acupuncture-au-laser/
[6] Baxter GD et al. “Clinical effectiveness of laser acupuncture : a systematic review”. J Acupunct Meridian Stud, 2008, 1(2):65-82.
[7] www.meridiens.org/acuMoxi/treizedeux/STEPHAN-LASER.pdf
[8]www.cliniquefrancoeur.net/
[9] www.be-harmony.fr/avis-arret-tabac-france-temoignages-perte-poids-europe.html
[10] www.tem-acupuncture.org
[11] www.praxisdienst.fr
[12] Hall H. “Stick It In Your Ear ! How Not To Do Science”. Skeptical Inquirer, 2016, 40.3. Sur www.csicop.org

1 Traduction par Sébastien Point.

2 La fluence est l’énergie déposée par le rayonnement laser par unité de surface.

3 ES36 et TR5 sont des points d’acupuncture.

Mis en ligne le 28 août 2017
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