Gilbert Lagrue (1922 – 2016)

Science et pseudo-sciences n°320, avril 2017

Le professeur Gilbert Lagrue nous a quittés le 11 novembre 2016 alors qu’il allait avoir 94 ans. Membre du comité de parrainage de l’AFIS, il partageait notre combat depuis des décennies et a écrit plusieurs articles pour la revue Science et pseudo-sciences. Citons : « La cigarette électronique : une surprise pour les tabacologues, un espoir pour la Santé Publique » (SPS n° 311, janvier 2015), « Psychanalyse et addictions » (SPS n° 293, décembre 2010), « Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique : Mensonges et cynisme » (SPS n° 284, janvier 2009), « Tabacologie et psychanalyse » (SPS n° 271, mars 2006), ou encore « Sevrage tabagique et pseudo-sciences » (SPS n° 258, juillet 2003). Nous rendons ici hommage à un ami et à un grand médecin aux qualités humaines appréciées de tous.

Le témoignage de Joël Ménard

Joël Ménard est ancien directeur général de la Santé et professeur émérite de Santé Publique, à la faculté de médecine Paris-Descartes (extrait et adaptation par l’auteur du texte publié dans Le Quotidien du médecin, 21 novembre 2016).

Avec le décès du professeur Gilbert Lagrue, la médecine française perd l’un de ceux qui l’ont façonnée, avant et après la réforme hospitalo-universitaire de 1958, mise en œuvre par Robert Debré qui fut l’un de ses maîtres. La contribution apportée sans relâche par Gilbert Lagrue est unique par sa qualité et sa durée exceptionnelle, de 1950 avec sa nomination à l’Internat des Hôpitaux de Paris à 2013 avec la publication, à 90 ans, de son dernier livre (Bien vieillir, c’est possible, je l’ai fait !, Odile Jacob, 2013).

Gilbert était bienveillant et curieux, le cœur ouvert, et la pensée sans cesse en alerte. Le médecin qu’il fut a développé sa qualité d’écoute des personnes malades, tout au long de sa vie, dans des environnements changeants qui l’ont mené de la néphrologie et de l’hypertension artérielle à la prise en charge de l’addiction au tabac.

Il fut solidaire de son maître Paul Milliez quand celui-ci eut le courage de mettre en pleine lumière les souffrances évitables des femmes qui se faisaient avorter clandestinement lors du fameux procès de Bobigny de 1972, qui précéda la loi de dépénalisation de l’avortement de Simone Veil de 1975. Sa douceur face aux enfants comme aux adultes était celle du pédiatre qu’il aurait aimé être si le drame familial qu’il a lui-même connu avec un enfant ne l’avait pas détourné de la pédiatrie. Il a transmis à beaucoup de soignants cet art du dialogue avec un groupe tel qu’on peut le pratiquer avec des fumeuses et des fumeurs.

En 1956, il intégra l’Institut national d’hygiène pour cinq ans et mit en pratique ce qu’il apprit aux plus jeunes à sa suite, et que la médecine moderne universitaire exigeait dans la mouvance nord-américaine : une double culture et une double pratique médicale et scientifique.

Gilbert Lagrue devint Professeur des Universités en 1961. Après son départ officiel en retraite, Gilbert Lagrue a eu la jeunesse d’esprit, l’enthousiasme et la conscience du service à rendre par la médecine en faisant, pendant 25 ans, un nouveau métier : l’aide au sevrage tabagique. Il a abordé ce problème comme il avait abordé les maladies rénales et l’hypertension artérielle, en veillant à la coexistence d’une approche multidimensionnelle allant de la génétique à la pharmacologie, de la neuropsychologie clinique et expérimentale à la psychiatrie et la santé publique.

Pour bien comprendre ce qui a fait la vie de Gilbert Lagrue, il faut insister une fois encore sur sa bienveillance pour autrui, sa curiosité pour le monde extérieur scruté sous tous ses aspects, sa modestie et ses efforts permanents pour agir malgré ses doutes sur lui-même.

Il a remis en avant, dans son dernier livre, une citation de Samuel Ullman, poète et homme d’affaires américain de la fin du XIXe siècle : « On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années : on devient vieux, parce que l’on a déserté son idéal. Les préoccupations, les doutes, les craintes, les désespoirs sont les ennemis qui lentement nous font pencher vers la mort. Vous resterez jeune, tant que vous resterez réceptif à ce qui est beau, bon et grand, aux messages de la nature, de l’homme… Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille et demande : et après ? ».

À 93 ans, Gilbert Lagrue est mort jeune…

L’hommage du Docteur Anne-Laurence Le Faou

Anne-Laurence Le Faou est la présidente de la Société francophone de tabacologie.

Après une carrière consacrée à la néphrose lipoïdique de l’enfant en tant qu’interne en pédiatrie auprès du professeur Robert Debré, puis à la néphrologie adulte auprès du professeur Paul Milliez à l’hôpital Broussais puis à l’hôpital Henri Mondor, Gilbert Lagrue a consacré sa retraite à la tabacologie, tant en clinique pour aider au sevrage de nombreux patients, que dans le cadre de l’enseignement et de la recherche.

Gilbert Lagrue a accueilli bien des stagiaires au sein du centre de tabacologie de l’hôpital Albert Chenevier et a encouragé nombre d’entre eux à créer des consultations sur le modèle de celle qu’il avait mise en place, notamment en impliquant les infirmiers et les psychologues dans la prise en charge de l’arrêt du tabac.

Son implication dans notre société a toujours été très contributive et il a communiqué puis participé à ses travaux jusqu’à ses 90 ans. Il a publié de nombreux articles et ouvrages en tabacologie. Enfin, il nous a confié les fonds de sa fondation afin que nous puissions récompenser annuellement deux mémoires rédigés lors du Diplôme interuniversitaire de tabacologie de l’année universitaire en cours ainsi que deux posters.

Gilbert adorait la littérature, la poésie et l’histoire. Il avait des qualités humaines essentielles : une grande gentillesse, une modestie, une empathie et un formidable optimisme qui l’ont porté toute sa vie.

Mis en ligne le 9 août 2017
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