Dossier - Élections et sondages : reflètent-ils toujours les préférences et les opinions ?

Choix scientifiques et techniques : peut-on faire des sondages d’opinion ?

par Virginie Tournay - SPS n°320, avril 2017

« Monsieur le ministre, mes chers collègues, je m’efforcerai, en dehors de toute considération religieuse et d’éthique, de traiter d’un aspect particulier de la mise en vente des contraceptifs hormonaux, de leur effet possible sur l’avenir de l’espèce, de ce problème de génétique […] il est bien peu question des effets à long terme de ces contraceptifs hormonaux sur l’enfant […] de leur conséquences sur les enfants à venir au cours des générations futures […] la mise en pratique du procédé est trop récente pour qu’on puisse en apprécier les effets à long terme […] le recul n’est pas encore suffisant pour juger de leur innocuité à longue échéance […]. Mes chers collègues, nous avons le devoir, nous qui sommes, en tant que législateurs, responsables devant les générations futures du patrimoine biologique des Français, de ne pas autoriser la diffusion de procédés ou de produits dont les conséquences lointaines sont encore très mal connues » ([1], p. 46-54).

Il ne s’agit pas d’un extrait de roman de science-fiction annonçant l’hiver de l’humanité, mais des propos de Jacques Hébert, député de la Manche, membre du groupe de l’Union démocratique pour la Ve République, prononcés en 1967 lors des débats sur la légalisation des contraceptifs hormonaux. Si l’histoire des mentalités retient surtout la nature morale et religieuse des arguments présentés alors par les opposants au droit généralisé de la pilule contraceptive, le contenu des débats parlementaires fut en réalité bien plus riche et diversifié. Nombreux furent ceux qui usèrent du précautionnisme, c’est-à-dire d’une heuristique de la peur fondée sur le rejet de toute incertitude, pour tenter d’empêcher la légalisation de ce médicament. Et pourtant, à l’origine d’un progrès social incontestable, l’adoption de la loi Neuwirth donna aux femmes et aux couples la possibilité de contrôler les naissances.

La loi Neuwirth serait-elle adoptée aujourd’hui ?

Avec l’état des connaissances des années soixante et la culture institutionnelle qui est la nôtre aujourd’hui, la loi Neuwirth serait-elle à nouveau adoptée ? On touche ici à l’univers de la délibération en matière de choix scientifiques et technologiques dans des situations d’incertitude scientifique. Notre culture institutionnelle relative aux choix scientifiques et technologiques est de plus en plus fondée sur la prise en compte de l’opinion publique. De multiples indicateurs et enquêtes d’opinion ont été développés depuis près d’une trentaine d’années et sont régulièrement utilisés pour déterminer l’acceptabilité sociale des nouvelles technologies. L’objectif étant d’asseoir une démocratie de qualité, bien qu’aucun expert ne s’accorde véritablement sur la manière de mesurer cette qualité [2]. Quelle pertinence doit-on donner aux mesures de la confiance ou de la défiance de l’opinion publique en matière de choix scientifiques et technologiques ?

La mesure de l’opinion par l’intermédiaire des sondages est un outil indispensable à la compréhension de la vie politique. Ils fournissent de très bonnes analyses de marketing politique et apportent des informations significatives sur l’évolution des structures d’opinion au cours du temps1. Pour autant, quels sont la scientificité et l’intérêt social de la mesure de l’opinion publique lorsqu’elle concerne les choix scientifiques et technologiques en contexte d’incertitude ? Les questions posées sont-elles adaptées ? Ne contribuent-elles pas à préformater les réponses recueillies ? En réalité, l’instrument du sondage s’avère inadapté pour restituer un état de l’opinion. Et indépendamment de son intérêt scientifique, la mesure de l’opinion n’est pas dénuée de conséquences sur un plan politique puisqu’elle retentit sur les choix scientifiques et technologiques qui sont opérés.

L’opinion publique et sa mesure

Lorsqu’elle est employée dans l’univers de décision ou saisie par les sondages, la notion d’opinion publique et les instruments de mesure qui l’appréhendent sont analysés au sein d’une abondante littérature scientifique portant à la fois sur la consistance de la notion d’opinion et sur les possibles biais interprétatifs reliés à sa quantification par les enquêtes. Ainsi, pour les experts, le sondage ne produit que des opinions « provoquées », qui ne sont pas indépendantes de l’outil qui leur donne forme [3]. Le sondage est avant tout une objectivation de l’univers des valeurs, des émotions et des préférences. Les sondeurs sont bien conscients que la manière dont sont formulées les questions est susceptible d’agir sur la posture du répondant. Ces biais méthodologiques peuvent être anticipés et réduits dans les sondages qui visent à évaluer les sympathies partisanes ou à déterminer les grandes lignes de clivage sur des questions politiques. Aussi, des pré-échantillonnages-tests sont constitués et leur mode d’administration obéit à un protocole rigoureux.

Un exemple : l’opinion des Français et CRISPR-Cas9

Le contexte des choix scientifiques et technologiques, et plus généralement celui des sondages d’opinion qui traitent de sujets d’actualité divers et variés (revenu minimum, politique de l’emploi etc.), est d’interroger les gens sur des choses qui relèvent plutôt de la connaissance (économie, science, technologie, etc.) et des valeurs associées à celles-ci et non pas sur leurs préférences concernant des noms de personnes, comme dans les sondages électoraux.

Un récent sondage sur l’opinion publique des Français autour du CRISPR-Cas9 interroge sur le « [niveau]d’inquiétude face à l’accélération de l’intervention des scientifiques sur le génome (l’ADN) humain » et sur l’engagement de la France « pour demander un encadrement international de cette pratique de modification du génome » [4]. Seuls 3 % des répondants déclarent connaître CRISPR-Cas9 (9 % seulement en ont entendu parler). Il n’est alors pas surprenant d’avoir 70 % des répondants se déclarant inquiets et souhaitant un encadrement de cette pratique. Ce réflexe intuitif répond au biais de cadrage, bien connu en sociologie cognitive, qui renvoie à la malléabilité de l’individu lorsqu’il doit se positionner sur des objets pour lesquels il n’a que très peu de connaissances préalables. L’appréciation subjective de l’évaluation des risques du répondant est directement tributaire des éléments de langage utilisés par le sondeur pour CRISPR-Cas9.

Un renforcement de la défiance

par les éléments de langage

Certains éléments de langage induisent un renforcement de la défiance sur les sujets relatifs aux choix scientifiques et technologiques. Les questions utilisées dans les sondages mobilisent parfois des termes imprécis. Par exemple, la pilule contraceptive est l’un des plus importants perturbateurs endocriniens utilisé par les populations depuis des décennies, en raison de son action sur les mécanismes de reproduction. Si l’on s’en tient à sa définition usuelle devenue à la mode ces dernières années, perturbateur endocrinien renvoie à toute substance chimique étrangère à l’organisme pouvant interférer avec le fonctionnement du système endocrinien. Autant dire un très grand nombre. On voit ici la force politique de certains termes dont le flou sémantique opère une stigmatisation des objets auxquels ils font référence. Sur un plan sémantique, il est difficile de ne pas associer le terme de perturbateur endocrinien à des effets délétères sur un organisme ou sur ses descendants. La consonance péjorative est également retrouvée dans grand nombre de termes associés à la connaissance sociale du monde vivant. Il en est ainsi du terme d’organisme génétiquement modifié [5,6,7], dont l’utilisation juridique dans la directive européenne conduit à des effets désastreux au niveau de la régulation des produits issus des techniques de recombinaison génétique. Or, ces expressions sont couramment employées dans les enquêtes d’opinion, ce qui induit un biais chez le répondant, tenté d’accorder plus d’importance aux stimuli négatifs.

Ce biais est renforcé dans l’évaluation des situations d’incertitude technique accompagnant nécessairement toute innovation. Discuter de la connaissance fiable de l’opinion publique et de l’outil adapté à sa mesure n’est donc pas uniquement un enjeu académique. En effet, les données de l’opinion sont des indicateurs susceptibles d’être mobilisés dans la prise de décision politique.

La pilule contraceptive : un perturbateur endocrinien qui défie le principe de précaution ?

Revenons à notre fiction spéculative. Si l’accès à la pilule devait aujourd’hui être débattu sur les bancs des assemblées parlementaires avec l’état des connaissances scientifiques des années soixante, quelle serait l’issue la plus probable ? Le dossier controversé serait transmis à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), des sondages seraient conduits afin de mesurer l’acceptabilité sociale de l’usage régulier de ce perturbateur endocrinien et des risques possibles pour les générations futures. On peut parier que le travail législatif n’aurait probablement pas pu être mené à terme en raison de la faible « acceptabilité sociale » des molécules impliquées dans l’effet contraceptif (des perturbateurs endocriniens). La trajectoire sociale de la pillule serait probablement comparable à celle des OGM aujourd’hui. Un référendum pourrait être réalisé. Et même, si par chance, une loi légalisant la contraception était votée, sa validation par le Conseil constitutionnel poserait des difficultés en raison de la valeur constitutionnelle accordée au principe de précaution en France depuis son inscription en 2005 dans la Charte de l’environnement. Cruelle ironie de l’histoire de notre démocratie, si fière de donner toujours plus de place à la parole des citoyens.

Références

[1] « 1967 : la pilule devient légale. Loi du 28 décembre 1967 relative à la régulation des naissances », texte intégral des débats à l’Assemblée nationale. Sur le site www.assemblee-nationale.fr
[2] Geissel B., Kneuer M., Lauth HJ. “Measuring the Quality of Democracy : Introduction”, International Political Science Review. 2016, 37(5):571-579.
[3] Martin V. « Le sondage, un acteur de la vie politique plus qu’un outil de prédiction ». Survey, 2e trimestre 2016.
[4] « Les Français et la technique du CRISPR-Cas9 ». Sondage Ifop pour Alliance Vita, mai 2016. www.ifop.com
[5] Tournay V., Pagès JC. « OGM : un terme polysémique à l’épreuve de la communication et de l’évaluation ». Hermès, 2015/3, 73:233-243.
[6] Tournay V. « Un OGM est-il plus dangereux que le sourire du flamant rose ? ». Huffington Post, décembre 2013.
[7] « Choix scientifiques et technologiques. Quand le sondage est plus nocif que le compteur Linky ». LesEchos.fr, janvier 2017. Travail présenté lors du congrès de l’AISLF dans le cadre du Comité de Recherche 26 « Logique, Méthodologie et Théories de la connaissance », juillet 2016.

1 En guise d’illustration, on peut citer le baromètre de confiance politique du CEVIPOF qui fait l’objet d’une publication annuelle depuis 2008.

Mis en ligne le 13 juillet 2017
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