Dossier - Épidémie de pseudo-sciences en Russie

Le mélange de la politique et de la pseudo-science en Russie

par Maria Antonova, SPS n°320, avril 2017

Maria Antonova est correspondante de l’AFP à Moscou. Nous reproduisons ici quelques extraits de son article, publié le 22 décembre 2016 sur slate.fr sous le titre « Comme Staline avant lui, Poutine mélange politique et pseudo-science » (traduit par Peggy Sastre). Extraits publiés avec l’aimable autorisation de l’auteure et de l’éditeur.

L’histoire de la Russie est riche en recherches et en avancées scientifiques de premier plan. Aujourd’hui, le Kremlin investit dans les théories du complot et les impostures universitaires […]. Sur la terre qui aura vu naître dix-sept Prix Nobel scientifiques, la science est en danger. Le problème ne se limite pas aux financements qui se réduisent comme peau de chagrin (c’est le cas), ni à des champs de recherche affligés par la corruption et la fuite des cerveaux (aussi).

Pour la majorité des membres de la communauté scientifique, le malaise vient surtout du gouvernement et de sa propension à valoriser des pseudo-scientifiques comme Yermakova (biologiste et chroniqueuse pour la télévision russe). Selon elle, les hommes – les individus de sexe masculin – sont les descendants d’amazoniens hermaphrodites.

Depuis peu, le Kremlin met en avant et officialise leurs idées, souvent mixées à une bonne dose de rhétorique anti-Occident. Yermakova, par exemple, en plus de ses apparitions télé, aura été citée comme experte devant le parlement russe, histoire de prêter main forte à des députés populistes opposés aux aliments génétiquement modifiés (elle est aussi l’une des plus farouches opposantes aux OGM du pays et affirme que les aliments génétiquement modifiés sont une arme biologique conçue par les Américains pour génocider la Russie) […].

Parmi les fervents pseudo-scientifiques à avoir été élevés à des postes prestigieux, on compte aussi Mikhail Kovalchuk, physicien et proche de Poutine, qui préside l’Institut Kourtchatov, le principal centre de recherche et de développement de l’industrie nucléaire en Russie. [Devant des sénateurs russes], il avait mis en garde contre une élite internationale, supervisée par les États-Unis, en train de concevoir une nouvelle sous-espèce humaine – une caste génétiquement modifiée de « serfs », capables de manger très peu, de penser petit et de se reproduire exclusivement sur commande […]. Aujourd’hui, adorateurs et colporteurs de pseudo-science se retrouvent partout dans le gouvernement russe. Anton Vaino, directeur de cabinet de Poutine et quasi inconnu, a été nommé en août. En 2012, il signait un article universitaire portant sur le « nooscope », étrange et mystique instrument capable, selon lui, de prédire et de contrôler les évolutions de la société et de l’économie en scannant l’univers. La médiatrice du Kremlin chargée des droits des enfants, Anna Kuznetsova, nommée en septembre, adhère pour sa part à la télégonie – une théorie archaïque et réfutée voulant que les enfants d’une femme héritent de traits de tous ses partenaires sexuels […].

En septembre, la Commission spéciale de l’Académie des sciences chargée de la lutte contre la pseudo-science publiait un rapport montrant combien son essor relève notamment de l’isolationnisme et du nationalisme toujours plus prégnants dans le pays. Pour les Russes qui rejettent les normes scientifiques internationales, cette évolution est une opportunité – ils ont tout intérêt à faire pression sur le gouvernement pour qu’il finance leurs projets. Le rapport conclut que les projets et les idées non-scientifiques ont connu un véritable boom ces dernières années, en particulier parce que leurs auteurs et relais ont su « capitaliser sur les idéologies pro-régime ». Selon une théorie de Kovalchuk, par exemple, la Russie pourrait devancer la science occidentale en subventionnant des « technologies convergentes », un champ de recherche on ne peut plus vague. Un autre argument, des plus populaires en Russie, assimile les méthodes reconnues de lutte contre la propagation du VIH et du sida, comme le port de préservatifs, à un outil américain visant à affaiblir la Russie. « La rhétorique pseudo-patriotique qui enveloppe ces sujets para-scientifiques permet à leurs partisans de s’élever à un niveau bien supérieur à celui que leur permettrait leur incompétence », souligne le rapport […].

Selon Sergeyev, membre de la commission de lutte contre la pseudo-science de l’Académie, en plus de générer un climat favorable à la pseudo-science, le Kremlin semble aussi vouloir isoler les scientifiques légitimes du reste du monde. L’an dernier, dans certaines universités russes, d’aucuns se sont inquiétés d’un renouveau de techniques soviétiques – des administrateurs qui entendent valider les articles de leurs chercheurs avant leur publication dans des revues internationales ou même des professeurs interdits d’interviews sans autorisation préalable de leur hiérarchie.

En matière de politique scientifique, le passif russe est très mitigé. Du temps de l’Union soviétique, la science russe jouissait d’un relatif prestige, notamment dans les disciplines susceptibles d’intéresser l’armée ou la recherche spatiale et nucléaire. Très tôt dans leur scolarité, les écoliers étaient orientés vers la physique ou les mathématiques (des efforts payants, si on en croit le nombre de Russes à avoir reçu un Prix Nobel ou une Médaille Fields au cours du XXe siècle). De même, les universités recherchaient les étudiants les plus prometteurs pour les faire travailler dans des laboratoires gouvernementaux secrets, et ce dans des conditions relativement confortables par rapport au reste de leurs concitoyens.

Pour autant, le pays est aussi célèbre pour sa propension à mélanger pouvoir politique et pseudo-science. Des recherches sur la théorie du champ de torsion – qui prétend pouvoir expliquer la lévitation et la télékinésie, entre autres phénomènes – auront été secrètement financées par l’armée soviétique et le KGB dans les années 1980, peu importe si elle s’oppose aux principes les plus fondamentaux de la physique. Mais l’exemple le plus sinistre de faveurs gouvernementales russes accordées à la pseudo-science remonte aux années 1930, et durera jusqu’aux années 1960. Aussi longue aura été l’apogée de Trofim Lyssenko, biologiste et chouchou de Staline (voir encadré) […].

« Aujourd’hui, on entend même des gens éduqués parler du complot des reptiliens et de leur emprise sur l’élite mondiale », précise Borinskaya. L’influence de ce genre d’idées est telle dans la société russe qu’un site d’informations, [www.gazeta.ru], a récemment créé une rubrique « obscurantisme » dédiée à la dénonciation des fausses sciences. « La pseudo-science et l’obscurantisme font autant de mal aux vrais chercheurs qu’au public », déclare Pavel Kotlyar, son rédacteur en chef chargé des sciences. « Ça fait du mal aux vieilles babouchkas qui gobent toutes ces aberrations visant à leur refourguer divers grigris » […].

Lyssenko

En tant que scientifique, Lyssenko était tout ce dont le dictateur pouvait rêver : un homme au verbe simple, issu d’une famille paysanne et désireux de mettre la science au service du peuple. Nommé directeur de l’Académie Lénine des sciences agronomiques en 1938, Lyssenko accablera la science et l’agriculture soviétiques de décennies de retard en promouvant des idées absurdes – comme la possibilité de transformer du seigle en orge – et en obligeant les établissements scolaires à rejeter la génétique mendélienne.

Ce qui aurait pu simplement relever d’un débat scientifique entre des généticiens et des agronomes qui, comme Lyssenko, s’opposaient à la sélection naturelle, prendra des proportions catastrophiques avec le soutien manifeste de Staline pour son agronome en chef. Le gouvernement épaulera Lyssenko dans sa campagne diffamatoire contre ses adversaires (que les médias officiels qualifieront de « misanthropes amoureux des drosophiles », de défenseurs de l’eugénisme ou de l’impérialisme) et des centaines de scientifiques «  dissidents  » furent écartés, exilés et assassinés.

M. A.
Mis en ligne le 2 août 2017
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