Dora s’en va

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - avril 2017

Dora s’en va

Violence dans la psychanalyse

Patrick Mahony

Les Empêcheurs de penser en rond, 2001, 256 pages, 14,70 €

Patrick Mahony a enseigné la littérature à l’université de Montréal. Il est analyste didacticien à la Société canadienne de Psychanalyse. Il a réalisé des analyses iconoclastes de quatre des cinq cas canoniques de Freud. Trois sont publiées sous forme de livre : Freud et l’Homme aux rats (1991), Les hurlements de l’Homme aux loups (1995) et le présent ouvrage1. Mahony a contribué au Livre noir de la psychanalyse par un chapitre sur la longue analyse d’Anna Freud par son père, cure qualifiée généralement d’« incestueuse » par les Freudiens eux-mêmes2.

Dora est une jeune fille venue en analyse sur l’ordre de son père (Freud a écrit : « la parole impérative [Machtwort] du père la poussa chez moi »). Elle ne présentait que des troubles mineurs : toux nerveuse, aphonie passagère. Le père voulait qu’elle cesse de se plaindre des assiduités sexuelles d’un de ses amis, M. K., dont la femme était sa maîtresse. Par ailleurs, M. K. était l’amant de sa femme. Comme l’écrit Mahony, Dora devait « accepter d’être un objet féminin conçu pour l’utilisation masculine ».

Freud s’est conduit de façon accusatrice à l’égard de Dora et lui a suggéré que céder à l’ami de son père était la meilleure solution pour tous. Selon lui, le fait que Dora, alors âgée de treize ans, ait été choquée d’être brutalement embrassée sur la bouche par l’ami de son père justifiait le diagnostic d’« hystérie » : « Je tiendrais sans hésiter pour une hystérique toute personne chez qui une occasion d’excitation sexuelle provoque principalement ou exclusivement des sentiments de déplaisir ». Mahony commente : « Freud imaginait Dora pareille à une allumette qui, sitôt frottée, aurait dû s’enflammer sur-le-champ » (p. 108).

Alors même que cette analyse fut un fiasco (Dora a claqué la porte après trois mois d’analyse), son compte rendu est devenu un texte canonique : « Le cas Dora » a été qualifié de « modèle pour ceux qui étudient la psychanalyse » (Jones) et d’« analyse classique de la structure et de la genèse d’une hystérie » (Erikson). « On a salué en lui le document clinique de Freud le plus débattu en sociologie, en anthropologie, en histoire et en critique littéraire, ainsi qu’en psychanalyse et en psychiatrie » (p. 25).

Mahony regrette que ses collègues rendent un véritable culte aux textes freudiens : « Si les œuvres de Freud ont traditionnellement formé le canon de base de la psychanalyse, ses cinq histoires de cas étaient son Pentateuque, sa Torah, son canon dans le canon. En effet, par la valeur privilégiée attribuée aux cas de Freud, la psychanalyse s’est distinguée des autres sciences : même si les données empiriques y jouent un rôle fondamental, les ouvrages de son fondateur, décédé aujourd’hui depuis des décennies, continuent à jouir d’un statut canonique » (p. 15).

Mahony a réalisé un travail d’historien qui l’a mené à des découvertes, par exemple que Dora avait treize ans au moment de la scène du baiser et non quatorze comme l’écrit Freud. Il a également souligné des incohérences dans le texte de Freud. Ainsi, Freud écrit que des accès de toux nerveuse sont apparus vers douze ans et, ailleurs, qu’ils sont apparus vers la huitième année. Ce n’est pas un détail, quand on sait que cette toux est pour Freud une raison pour qualifier Dora d’« hystérique ».

L’intérêt du livre réside surtout dans la démonstration de l’attitude autoritaire, dogmatique et anti-thérapeutique de Freud. Mahony écrit notamment : « Érotisant le cas dès le départ pour contribuer à forger le prétendu “rossignol” qui lui était nécessaire pour crocheter l’hystérie, Freud avait besoin que Dora joue un petit rôle utile à ses théories. De même que ses besoins égocentriques et autoritaires, les intentions scientifiques de Freud l’empêchèrent de lui prêter librement son écoute » (p. 72). « Dora exprima des questions et des doutes pour briser l’enfermement des interprétations de Freud. Il tenta de l’emmurer dans ses théories, dans ses interprétations de symboles transformés en leur contraire, en changeant ses “non” en “oui” et en tenant ses reproches pour des auto-accusations. Il est tragique que Freud, résolu à retourner contre elle les déclarations de Dora, n’ait pas exploré l’origine de son hostilité envers sa patiente » (p. 159). « Si Freud usait d’un langage sec avec Dora, il ne s’exprimait pas non plus avec calme : il était ébranlé et laissait percer son excitation dans des tonalités d’ironie, de frustration, d’irritation, d’amertume, de vengeance, et de triomphalisme complaisant » (p. 201). « Freud affirme l’immuabilité de sa méthode technique. Le grand sceptique, si prompt à attaquer les doctrines religieuses, s’élève pour édicter la sienne avec une infaillibilité pontificale » (p. 205).

La conclusion de Mahony est sévère : « L’histoire du cas Dora est l’illustration d’une coercition portée à un point remarquable. Un adulte s’est imposé à une jeune fille, qui a ensuite été forcée par son père à suivre une thérapie menée par un analyste qui a choisi de forcer ou de “diriger” ses associations, dans une cure où la poursuite de ses théories personnelles interférait forcément avec son attention flottante. Freud a bâti des reconstructions gratuites, en projetant sur la jeune Dora son excitabilité et ses souhaits à la place de la libido de sa patiente et en enfermant les désirs de la jeune fille dans l’orbite de son savoir et de ses ambitions. En manquant au sens commun et à la morale élémentaire, il a rejeté la plupart des plaintes de la victime, mais a fait l’éloge de son agresseur. Freud n’avait ni respect ni sympathie pour Dora » (p. 227).

Ainsi donc, le psychanalyste Mahony a fait preuve d’une lucidité exceptionnelle à l’égard d’une œuvre canonique de Freud. Ceci dit, il n’a pu s’empêcher d’user lui-même du jargon freudien, écrivant par exemple que « Freud a fait preuve d’exhibitionnisme en affichant sa puissance interprétative phallique », et il n’a pas pu s’empêcher de faire des interprétations freudiennes. Exemple : Dora a dit à Freud qu’elle avait songé à arrêter la cure quinze jours avant de lui en parler. Freud a alors répliqué : « Cela ressemble fort à ce que dit une domestique ou une gouvernante qui donne son congé quinze jours à l’avance ». Mahony interprète à son tour : « Puisque Freud avait promis à Dora un traitement d’un an, pourquoi n’interpréta-t-il pas son départ au bout de presque trois mois de thérapie – en cette période de Noël et du Jour de l’An susceptible d’induire des fantasmes de conception – comme une manière symbolique d’éviter d’être fécondée par lui ? Après tout, il lui restait alors près de neuf mois de cure » (p. 169).

Les psychanalystes, quand bien même ils n’idolâtrent plus Freud, ne sortent pas facilement du “cercle magique de la profession”3.

1 Son analyse du petit Hans, quatrième cas canonique, est parue dans International Journal of Psychoanalysis (74 : 1245-51) sous le titre « The Dictator and his cure ».

2 Ce texte a fait dire à É. Roudinesco que, dans Le Livre noir de la psychanalyse, « Freud est traité de menteur, faussaire, plagiaire, dissimulateur, propagandiste, père incestueux » (L’Express, 5-9-2005). Ce sont les deux derniers mots qui se rapportent au texte de Mahony.

3 Expression de Kardiner, venu faire une analyse didactique à Vienne : « J’avais peur de Freud : je craignais qu’il découvre mon agressivité cachée. […] S’il me repoussait, je perdais à jamais toute chance d’entrer dans le cercle magique de la profession » (Mon analyse avec Freud, Belfond, 1978, p. 90).

Mis en ligne le 21 avril 2017
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