Albert Einstein

Une biographie à travers le temps

Note de lecture de Arkan Simaan, avril 2017

Albert Einstein

Une biographie à travers le temps

Jean-Marc Ginoux, préface de Christian Gérini

Hermann, 2016, 880 pages, 48,00 €

Il est impossible pour un scientifique d’être plus illustre qu’Albert Einstein, dont le nom est synonyme de génie. Il aurait mérité plusieurs Prix Nobel. Contrairement à une idée ancrée dans bien des esprits, cette récompense lui fut décernée en 1921 non pas pour couronner sa célèbre relation d’équivalence masse-énergie (E=mc²), encore moins pour le bouleversement des concepts multiséculaires d’espace et de temps absolus contenu dans sa théorie de la relativité, mais pour son explication de l’effet photoélectrique. L’œuvre de cet homme est immense, sa personne amplement admirée, même par certains de ses adversaires : alors qu’il avait maintes fois récusé le Dieu des monothéistes qui se mêle de l’intimité des individus, son image fut sculptée de son vivant, en 1930, sur le tympan d’une église à Riverside ! En 1999, l’hebdomadaire Time, dressant la liste des cent plus grandes sommités du XXe siècle, lui attribue la place d’honneur parce qu’il était « un éminent scientifique dans un siècle dominé par la science ». Bien au-delà de cet éloge, Einstein dépasse largement la sphère scientifique : ainsi les plus influents gouvernants de son temps et les plus brillants artistes cherchent-ils à deviser avec lui. Or, malgré cette reconnaissance universelle, il n’a pas toujours eu la vie facile : assailli par les intolérances et les fanatismes de son époque, il dut souvent changer de nationalité, parce qu’il était juif allemand ou parce qu’il était pacifiste et antimilitariste. Depuis sa mort, en 1955, on ne compte plus les thèses universitaires, les essais et les articles sur lui ; chaque trait de son œuvre a été scruté, chaque détail de sa personnalité épluché. Dans ces conditions, qui aurait pu croire qu’il restait encore de la place pour une nouvelle biographie d’Einstein ? C’est pourtant l’exploit réalisé par Jean-Marc Ginoux, avec une idée originale : restituer sa vie par l’intermédiaire des riches et fréquents articles du New York Times qui lui ont été consacrés et qui ont l’insigne avantage de nous révéler comment un mythe se construit au jour le jour. L’ouvrage de Jean-Marc Ginoux, publié par les éditions Hermann, s’intitule Albert Einstein : une biographie à travers le temps. Il aurait cependant été judicieux de l’appeler plutôt «  à travers le Times  » car une biographie est, de toute façon, quelle qu’elle soit, « à travers le temps ».

Du fait de sa construction à partir d’actualités de presse, ce livre ne contient aucune révélation inédite. Considérant d’autre part la nature du public abonné au quotidien en question, ce recueil ne peut que comporter des insuffisances pour celui qui cherche une étude scientifique approfondie. On n’y trouve en effet aucune équation, alors même que la formalisation est actuellement inévitable dans une matière aussi mathématisée que la physique. Il ne s’agit pas ici d’adresser un reproche au New York Times qui ne s’est jamais pris pour un journal scientifique. Bien au contraire : malgré son caractère généraliste, il a ouvert copieusement ses colonnes à des discussions pointues sur l’astrophysique, la relativité, la physique, la structure de la matière, etc., en donnant fréquemment la parole à de superbes vulgarisateurs et à des spécialistes de haut vol, pourvu qu’ils fassent l’effort d’exposer leur discipline dans un langage accessible à tous.

Une autre remarque concerne la relation d’Albert Einstein avec la politique. Par inquiétude face à la montée du fascisme, il eut à opérer des revirements déchirants par rapport à ses convictions profondes. Tout le monde connaît l’embarras de ce pacifiste vis-à-vis de la guerre et de l’arme nucléaire, qu’il considéra d’abord comme un mal inévitable, le seul rempart contre le nazisme, puis, ensuite, comme une redoutable épée de Damoclès sur l’Humanité, la menace suprême. On le voit dans cet aveu en pleine guerre, en 1941 : « Dans les années vingt, quand aucune dictature n’existait, je préconisais que le refus (de la guerre) rendrait la guerre inacceptable. Dès qu’il est apparu que dans certains États il y avait tellement de coercition que cette méthode ne pouvait pas être utilisée, j’ai senti que ce serait affaiblir les nations les moins agressives par rapport aux plus agressives » (p. 690).

Jean-Marc Ginoux reproduit en fac-similé (p. 656) la fameuse lettre de 1939 dans laquelle Albert Einstein exhortait le président des USA, Franklin D. Roosevelt, à prendre la décision d’assembler avant les nazis des « bombes d’un nouveau type extrêmement puissantes ». Rapidement exaucé, cet appel conduisit au lancement du Projet Manhattan, dont l’aboutissement sera la bombe atomique et la destruction d’Hiroshima et Nagasaki en 1945. Bien évidemment, l’ouvrage ne fournit aucune information secrète sur le Projet Manhattan, puisque le New York Times lui-même n’en disposait pas. Et quand bien même il en aurait eu, il ne les aurait jamais publiées car c’eût été un crime de haute trahison !

Le livre de Jean-Marc Ginoux nous rappelle qu’Albert Einstein joua après la guerre le rôle de conscience morale : il plaida pour un gouvernement mondial sous l’égide de l’ONU ; il résista courageusement au maccarthysme ; il s’associa à un autre pacifiste légendaire, Bertrand Russel, pour combattre la folle course aux armements nucléaires,…

Bien d’autres aspects de la vie publique d’Einstein apparaissent encore dans cet ouvrage : son refus des religions monothéistes ; son acceptation d’un dieu impersonnel à la Spinoza ; son étroite collaboration avec le sionisme pour la création de l’Université hébraïque de Jérusalem et de l’État d’Israël,… Formulons ici le regret de ne pas y avoir pleinement retrouvé les relations complexes du savant avec le sionisme. Einstein, bien que viscéralement attaché à la préservation du judaïsme et de sa culture, resta toutefois un ennemi farouche du nationalisme. Comment pouvait-il dès lors concilier son rejet obstiné du nationalisme avec une de ses variantes, le sionisme ? Cela nous instruit sur son ambiguïté vis-à-vis de la création de l’État d’Israël, dont il a refusé d’être le premier président. Il est vrai que, en sa qualité d’icône, il se trouva souvent obligé de se mêler de cette question, où il dut se battre sur deux fronts : contre ceux qui tentaient de l’écarter et contre ceux qui voulaient se servir de sa personne comme bannière.

On doit admirer l’effort accompli par Jean-Marc Ginoux pour relier et mettre en contexte les articles disparates du New York Times, à l’aide d’une vaste bibliographie indiquée à la fin de son livre. Elle lui a également servi pour inclure, au bas des pages, de fort opportunes notes biographiques pour chaque auteur des articles du New York Times, chaque savant cité, chaque commentateur, chaque correspondant… Seuls ceux qui s’y sont frottés peuvent mesurer l’étendue de ce travail titanesque. Un regret cependant pour l’insignifiante « Table des matières » qui figure à côté d’un Index insuffisant, supposé indiquer la totalité des noms propres et des notions : il y manque bien des entrées. Heureusement, la forme chronologique de l’ouvrage et l’abondance des titres et des sous-titres à l’intérieur des chapitres permettent au lecteur de retrouver une information, qu’elle soit scientifique, historique, politique ou religieuse.

Cette biographie passionnante nous apporte un magnifique éclairage sur l’humanité d’Albert Einstein. Elle sera très utile aux historiens, aux scientifiques et à tous ceux qui cherchent à connaître le cheminement d’une idée novatrice dans le grand public. C’est également un outil précieux pour les enseignants désireux d’enrichir leurs cours avec des anecdotes savoureuses. Il faut souhaiter que Jean-Marc Ginoux se lance dans d’autres projets et écrive d’autres ouvrages. Il vient de nous prouver qu’il a toutes les aptitudes pour nous captiver à nouveau.

Mis en ligne le 17 avril 2017
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