De la vérité dans les sciences

Note de lecture de François Vazeille1 - avril 2017

De la vérité dans les sciences

Aurélien Barrau

Dunod, 2016, 96 pages, 11,90 €

L’auteur et le thème de l’ouvrage

L’auteur du livre De la vérité dans les sciences, Aurélien Barrau, est professeur à l’université Joseph Fourier et appartient au Laboratoire de Physique Subatomique et Cosmologie (CNRS, université Grenoble Alpes). Il se présente lui-même2 comme une personne aux multiples facettes : enseignant, expérimentateur, théoricien, philosophe, vulgarisateur, amateur de musique et de poésie, défenseur de la cause animale ; en somme l’honnête homme du XXIe siècle.

Pour en savoir plus sur l’auteur, ses écrits et ses prestations médiatiques, on peut se rapporter à l’analyse talentueuse et exhaustive de Vincent Debierre (jeune théoricien, actuellement à l’Institut Max Planck de Heidelberg) publiée dans le Carnet Zilsel3 qui, bien qu’antérieure à la parution de ce livre, pourrait s’y appliquer sans réserve.

Comme dans un ouvrage précédent, l’éditeur et l’auteur rassurent le lecteur éventuel. En quatrième de couverture, il est écrit : ″…un cheminement exigeant, mais accessible à tous″ ; et dès la deuxième page (p. 6 dans le livre), l’auteur précise : ″Aucun prérequis n’est nécessaire, ni en physique, ni en philosophie″. Quant au style, ce livre étant la traduction d’une rencontre philosophique, A. Barrau prévient que sa rédaction garde ″une forme spontanée, personnelle et, disons, un style oral et léger″. Cette dernière indication prête à sourire lorsque l’on connaît son ″style oratoire suffisamment insupportable de par le ton invariablement affecté et grandiloquent″3.

Le titre apparaît sous une forme affirmative, mais nous verrons que les affinités d’A. Barrau pour la philosophie post-moderne, bien qu’il s’en défende, et ses convictions relativistes, tendent à convaincre le lecteur que cette affirmation est fausse.

La forme

Son appétence pour des mots savants ne facilite pas la lecture, en voici un florilège : ″en-soi, anamnèse, métonymie, vérité correspondantiste, plurivocité, transsubstantié, aléthique, vérace, ontique, praxique, désanthropocentrisation, inchoatif, plurivoque, antithétique, subsumé, nouménal, aporie, vérisimilitude, archétypal, sémiotique, définitoire, orthotes, aletheia,…″. Le lecteur, désireux de comprendre, va consulter un dictionnaire mais A. Barrau l’en dissuade (p. 15) : ″Les dictionnaires sont des cimetières ou des prisons″.

La polysémie et les répétitions, ornées de commentaires entre deux tirets, l’abus d’adjectifs caractérisent sa prose, si bien que, trop souvent, on ne sait plus ce que l’on est en train de lire. En voici un exemple à propos de la vérité ″… de l’affronter, de s’y tenir – de s’y retenir – et de s’y définir. Ou peut-être de la définir …″ (p. 23). On retrouve dans ses écrits ou ses interventions médiatiques des adjectifs qu’il aime tout particulièrement et qu’il associe systématiquement, par exemple ″imbriquée et intriquée″ (p. 65). Aux jeux de langage caractéristiques de la pensée post-moderne s’ajoute un besoin marqué de montrer son érudition.

Quant aux contenus philosophiques ou scientifiques ne demandant aucune compétence particulière, voici deux contre-exemples parmi d’autres : p. 79, ″… faire face à la complexité performative du vérace sans nier la dimension nécessairement normative du vrai″ ; p. 30, ″…la dynamique géodésique d’une particule-test dans le tenseur métrique de Schwarzschild généré par la Terre …″.

Il est évident que la promesse d’un accès aisé au contenu du livre n’est pas tenue.

L’auteur prône l’importance du doute, ce qui n’est pas propre au relativisme. Mais ses très nombreuses affirmations péremptoires vont à l’encontre de cette attitude : nous en avons déjà cité quelques-unes, nous en évoquerons d’autres. Il utilise régulièrement la technique du point et du contre-point : il énonce sa position, qui est forcément la bonne, puis il en indique une autre. Il s’applique, en quelque sorte, le principe de précaution qui, soit dit en passant, n’a rien de scientifique. Dans sa présentation en quatrième de couverture, l’éditeur annonce que la réflexion de l’auteur se fonde ″sur les théories physiques récentes″ ; on pourrait donc penser qu’A. Barrau donne des pistes bibliographiques à ce sujet, mais ce n’est pas le cas, comme dans la plupart de ses autres productions. Il ne cite que deux physiciens de notre époque, Bernard d’Espagnat, en une ligne à propos du réel, et Carlo Rovelli, son ami forcément génial, pour son livre sur Anaximandre de Milet (fort bien écrit)4, philosophe et savant grec, six siècles avant Jésus-Christ ! Par contre, les références aux auteurs post-modernes sont légions.

Le fond et les incohérences

L’auteur commence très fort, puisque dès la quatrième page (p. 8), il place Deleuze au même niveau que Descartes, Platon et Spinoza. En fait, tout au long de cet ouvrage, défileront les inspirateurs, adeptes ou admirateurs du relativisme cognitif, justement dénoncés par Sokal et Bricmont dans leur ouvrage décrié par A. Barrau, Impostures intellectuelles5 : Deleuze, Kuhn, Feyerabend, Latour, Foucault, Lyotard, et d’autres tels que Goodman, Derrida, Nancy. Il se défend d’adhérer à cette sphère, et néanmoins il écrit : ″Je suggère, comme les philosophes postmodernes …″ (p. 82). Et surtout, il épouse à la fois les idées et les discours, si possible abscons, des défenseurs du relativisme et va même au-delà en écrivant, par exemple, ″Il est possible d’être scientifique sans être tout à fait cartésien″ (p. 10) et ″Il n’y a pas de caractérisation universelle de la raison″ (p. 15). Plus fort, dans une liste de différentes ″mouvances″, ″la rationalité scientifique″ apparaît sitôt après ″le fondamentalisme religieux″ (p. 83-84). Il se contredit en écrivant à propos de la science : ″Elle est belle et rationnelle″ (p. 87).

En fait, si l’on n’épouse pas ses idées, on est évidemment scientiste, ce qu’il dit ouvertement lors d’une interview de la revue Ciel & Espace6, qui prend parti et présente ce livre comme une ″réflexion iconoclaste et rafraîchissante″.

Il multiplie, à dessein, les définitions possibles de la science, pour aboutir à la conclusion qu’il souhaite, ″la science est indéfinissable″ (p. 85). On se heurte alors à un problème de logique pure : si le cadre n’est pas défini, comment est-il possible de discourir sur son contenu et sur la vérité qu’il peut abriter ?

Les faits sont bien entendu des constructions intellectuelles, ″la science ne touche pas ou ne révèle pas le réel en lui-même″ (p. 13-14), ″le réel, en lui-même n’existe pas″ (p. 26) et ″les faits dépendent aussi des théories et non pas seulement l’inverse″ (p. 47).

La codification utile mais trop stricte par Karl Popper de ce qu’est la science suscite des critiques de tous bords, celles des rationalistes et celles des relativistes, mais A. Barrau préfère bien entendu celles de Feyerabend. La vérité dépend du choix d’un monde, ″relatif à une attente, à une culture, à une histoire″ (p. 55). Il illustre, par exemple, le concept ″un seul champ disciplinaire à une seule époque″ (p. 47) à partir de la cosmologie : les physiciens de Stanford, côte ouest des Etats-Unis (et non Sandford, comme il est écrit dans l’ouvrage, petite cité anglaise !), et ceux de Princeton, côte est, pratiquent deux approches contradictoires également ″vraies″, alors qu’il serait plus simple de considérer qu’il a toujours existé, dans tous les domaines, diverses écoles de pensée sur un sujet donné, avant de converger vers la meilleure.

Ses affirmations péremptoires sur la physique sont erronées, ce qui est grave provenant d’un physicien, et pas acceptable lorsque l’on s’adresse à des philosophes ou à des lecteurs non avertis. En voici trois exemples qui illustrent à quel point un lecteur pourrait être désinformé.

″L’astronomie n’est pas une science expérimentale. C’est une démarche observationnelle, ce qui n’est pas la même chose″ (p. 13). Tiens donc : A. Barrau, également expérimentateur d’après ce qu’il dit, participe à l’expérience Planck7 qui étudie le rayonnement fossile de l’Univers. Cette expérience est une observation traduite par des mesures et c’est également le cas de l’astronomie. La science expérimentale est l’art d’effectuer des mesures avec des instruments, qu’il s’agisse d’observations ou de phénomènes provoqués.

″Il existe davantage de degrés de liberté dans le modèle standard de la physique des particules que d’atomes dans la vieille table de Mendeleïev…″ (p. 66). Cette affirmation est amplifiée par les pointillés, en fin de phrase, qui veulent montrer à quel point la parcimonie n’est pas respectée. En fait, le modèle standard requiert dix-neuf paramètres libres8, tandis que le tableau de Mendeleïev compte aujourd’hui cent-dix-huit éléments9. L’auteur devrait éviter les démonstrations avec des analogies qui sont fausses.

À propos de la matière noire, il écrit : ″Le LHC devrait permettre de produire de telles particules mais il y a échoué″ (p. 81). En se limitant simplement à la locution ″Le LHC … a échoué″10, nous y trouvons deux erreurs fondamentales. L’emploi du participe passé laisse penser que c’est fini, alors que le LHC n’a atteint son intensité nominale (la performance attendue) qu’en juin 2016, juste après la parution du livre d’A. Barrau. L’accélérateur va fonctionner jusqu’en 2034 au moins, avec entre-temps une nouvelle augmentation de son intensité d’un ordre de grandeur. Il reste donc du temps, avec encore plus de moyens, pour de nouvelles découvertes. Quant à l’échec du LHC (ou des expérimentateurs), nous ne savons pas ce que nous réserve la nature : si les expériences ne découvraient pas cette particule assimilée à la matière sombre (cet adjectif est préférable à ″noire″), c’est qu’elle n’existe pas. Ce ne serait pas un échec des expérimentateurs et du LHC, mais des théoriciens ! Il faudrait alors écrire : ″Les théoriciens ... ont échoué", mais il est bien trop tôt pour le dire. Curieusement, sur la page précédente, l’auteur rend hommage, et à juste raison, au travail collectif menant à la découverte expérimentale du boson de Higgs, laquelle a valu le prix Nobel aux théoriciens, mais omet de préciser que c’est une magnifique réussite du LHC.

L’auteur rejette les bonnes pratiques de la science, et de la physique en particulier. La parcimonie est bannie page 66 (et dans son interview5 : ″Et que l’on ne me parle pas du rasoir d’Ockham ou du principe de simplicité″) puis réclamée page 73. Il trouve ″tout à fait acceptable, voire souhaitable″ (p. 80) que des ″hypothèses incertaines soient divulguées dans la presse″, ce qui va à l’encontre du jugement des pairs avant publication (voir Comment s’établit la vérité scientifique ?, SPS n°318, octobre 2016). Au nom de sa philosophie relativiste, avec un ″monde complexe et multiple″, il rejette la démarche (le ″fantasme″) des physiciens dans leurs tentatives d’unifier les théories, le rôle majeur des mathématiques, etc.

″Il est raisonnable de considérer que ce qui n’est pas exclu est – au sens le plus fort – juste″ (p. 68). Il est étonnant que cette déclaration fasse appel, cette fois-ci, à la raison. Il serait plus simple d’évoquer des théories candidates, et non justes, dans l’attente d’une sanction expérimentale.

Finalement, après de longues interrogations sur la vérité dans la science ou dans le monde qui nous entoure, et au lieu de considérer simplement que les approches de la vérité sont fort différentes selon les domaines considérés – rationnelles pour les sciences, subjectives pour les arts, dogmatiques pour les religions – il conclut que ″la vérité est inaccessible″.

Attention : danger

Le lecteur devrait être séduit et rassuré lorsque l’auteur écrit, en toute simplicité, ″je crois pourtant qu’une pensée subtile et précise ne peut qu’être inconfortable″ (p. 64). Cependant, le doute instillé sur la vérité dans les sciences ne peut que conforter la perte de crédibilité de celles-ci auprès du grand public, que l’auteur touche à travers ses nombreuses apparitions dans les médias et sur Internet, et favoriser la dérive vers les pseudosciences. Dans son analyse, Vincent Debierre3 s’inquiète, à juste raison, de l’immunité totale dont bénéficie l’auteur dans les cercles intellectuels et scientifiques, où il enseigne la physique et l’épistémologie. On peut espérer que son approche de la physique est plus rigoureuse que dans cet ouvrage. Quant à la philosophie, un étudiant aurait-il la possibilité de critiquer la démarche post-moderne de son professeur ?

Dans le prologue et sur la quatrième de couverture, lorsqu’A. Barrau indique que ″ce petit texte donne peu de réponses″, c’est un artifice, car il s’agit d’une défense, d’un plaidoyer, d’une apologie, d’une glorification même du relativisme, avec le langage de la philosophie postmoderne – voire d’une philippique11 contre le rationalisme et l’objectivité – pour pasticher le style pompeux et savant de l’auteur.

1 Directeur de recherche émérite au LPC de Clermont-Ferrand, membre de la collaboration ATLAS du CERN

2 http://lpsc.in2p3.fr/barrau/

3 https://zilsel.hypotheses.org/2201

4 Voir note de lecture par Martin Brunschwig dans Science et pseudo-sciences, n°289, janvier 2010, Anaximandre de Milet ou la naissance de l’esprit scientifique

5 A. Sokal et J. Bricmont Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, 1997

6 Ciel & Espace, N° 549 (Septembre-octobre 2016)

7 http://lpsc.in2p3.fr/index.php/fr/g...

8 https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C...

9 http://www.futura-sciences.com/scie...

10 Le LHC est le grand collisionneur de particules du CERN, à Genève. Dans l’interview de la revue Ciel & Espace cité ci-dessus, A. Barrau ajoute qu’il a coûté 10 milliards d’euros, il est donc navrant d’échouer !

11 Le mot ″philippique″ correspond à l’idée de réquisitoire.

Mis en ligne le 10 avril 2017
1425 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !