Galilée, cosmologie et science du mouvement

suivi de Regards sur l’empirisme au XXe siècle

Note de Frédéric Lequèvre - SPS n°319, janvier 2017

Galilée, cosmologie et science du mouvement

suivi de Regards sur l’empirisme au XXe siècle

Maurice Clavelin
CNRS Éditions, 2016, 392 pages, 25 €

Le nom de Galilée reste attaché à une affaire dont le point d’orgue se situe en 1633 avec sa condamnation pour hérésie, l’interdiction du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde et l’abjuration du savant. À partir du XXe siècle, les historiens des sciences Pierre Duhem et Alexandre Koyré amorcent une tendance qui atteint son apogée avec Paul Feyerabend, pour qui Galilée aurait agi en propagandiste : l’interprétation des images imparfaites de sa lunette, celle – erronée – du phénomène des marées et ses expériences de pensée seraient autant de « coups de bluff » et d’artifices rhétoriques.

En cinq textes1, Maurice Clavelin, philosophe spécialisé en histoire des sciences2, analyse le « moment Galilée ». En s’emparant de la philosophie naturelle, auparavant inaccessible aux astronomes qui devaient se contenter de développer des modèles géométriques destinés à « sauver les apparences », le savant pisan ouvre une nouvelle ère pour la spéculation sur la nature. La distinction entre « pur astronome » et « astronome philosophe » est d’ailleurs opérée par Galilée lui-même, qui met les observations et la physique au service de la défense du système de Copernic, jusqu’ici fondée sur ses seuls avantages théoriques.

« On peut sans doute estimer que les observations et démonstrations, même habilement combinées, ne constituent pas une preuve absolue : il faut beaucoup de parti pris pour soutenir que le choix de Galilée n’était pas celui qu’imposaient les connaissances alors disponibles.  » (p. 45).

Dévoilant une voie lactée constituée d’étoiles nombreuses, sans ordre apparent et sans limite précise, l’astronome philosophe abandonne l’idée de cosmos au sens de perfection et traite avec ironie la prétention de l’homme à « fixer et ordonner, à son choix, avec des proportions parfaites, les différences entre les plus importants mouvements des sphères célestes » (p. 44). Un signe éclatant de modernité selon l’auteur.

Le système copernicien repose sur deux piliers, l’héliocentrisme et le géocinétisme. Le premier désigne le Soleil en tant que centre commun des orbites planétaires. Le second en est le corollaire : la Terre est en mouvement. Galilée est « le premier à discuter en termes mécaniques des conséquences possibles d’un mouvement de la Terre » (p. 45). La science du mouvement qu’il élabore plonge ses racines dans l’Antiquité, tout en abandonnant les qualités occultes chères à la scolastique héritée d’Aristote. La chute d’un corps est dans un premier temps envisagée en fonction de la différence entre sa densité et celle du milieu dans lequel il évolue ; son étude est à la dynamique ce que celle des corps flottants est à la statique d’Archimède. C’est ensuite à la manière d’Euclide que les mouvements uniformes et accélérés sont étudiés, par l’entremise de postulats et de déductions.

L’ouvrage de M. Clavelin éclaire le vif débat, historique et épistémologique, sur la nature de la science. Les écrits de P. Duhem et A. Koyré remettent en cause la vision d’une science fondée uniquement sur l’empirisme. L’affirmation selon laquelle la mise en place de dispositifs de mesure et d’observation, tout comme l’interprétation des résultats de celles-ci, ne peuvent se passer d’un cadre conceptuel ni de prémisses philosophiques ou spéculatives est presque devenue un lieu commun. Galilée permet l’étude de ces questions : dans quelle mesure la mathématisation du réel, le passage d’un monde clos à un univers infini, la défense de l’héliocentrisme peuvent-ils être compris comme des ruptures dans le développement de la pensée, voire comme une révolution ? Comment cette notion même de révolution apparaît-elle dans l’histoire des sciences ? N’est-il pas néanmoins possible de considérer l’apport des sciences médiévales dans une forme de continuité ?

Le « programme fort » de David Bloor tend à expliquer le développement des connaissances, leur acceptation et leur rejet, par des facteurs uniquement sociaux ou culturels indépendants du contenu scientifique des énoncés. La sociologie, selon ce programme et comme cela était déjà suggéré par P. Feyerabend, peut-elle expliquer à elle seule l’émergence de nouveaux concepts scientifiques ? À partir de textes peu étudiés, comme les Lettres sur les taches solaires, l’auteur montre que Galilée parvient à défendre l’héliocentrisme, dans un contexte scientifique qui ne peut être éludé, et relègue le programme fort au rang d’une « sociologie imaginaire, c’est-à-dire d’une idéologie » (p. 182). Les taches, dont les évolutions d’un bord à l’autre du Soleil sont suivies presque quotidiennement par les savants contemporains de Galilée, sont alors comprises comme appartenant à la surface de l’astre. Celui-ci est donc le siège authentique de « générations et corruptions », et apparaît désormais comme un centre de rotation.

Prenant à contre-pied certaines thèses médiatisées, notamment celles qui présentent les découvertes de Galilée comme fondées sur des a priori plus que sur des expériences, les essais réunis dans cet ouvrage, parfois exigeants sur le plan technique, apportent de nouveaux arguments, exposés avec mesure et clarté.

1 Ils sont suivis de quatre textes réunis dans Regards sur l’empirisme au XXe siècle, qui ne font pas l’objet de la présente note de lecture.

2 M. Clavelin est l’auteur de Galilée copernicien, Albin Michel (2004), et le traducteur du Discours concernant deux sciences nouvelles de Galilée, aux PUF (1995).

Mis en ligne le 28 avril 2017
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