Que comprend votre chien quand vous lui parlez ?

par Brigitte Axelrad - Science et pseudo-sciences n°319, janvier 2017

« Regarde ton chien dans les yeux et tu ne pourras pas affirmer qu’il n’a pas d’âme. »

Victor Hugo

C’était peut-être une réponse à la théorie de l’animal-machine exposée par Descartes dans le Discours de la Méthode [1]. À l’époque des automates, Descartes avait montré pourquoi les animaux créés par Dieu ne sont pourtant pas supérieurs aux machines fabriquées par l’homme. Partant de l’observation que les animaux ne parlent pas, même ceux qui, comme le perroquet ou le singe, sont capables de prononcer des mots ou d’articuler des sons, Descartes en déduisait l’infériorité de l’animal par rapport à l’homme, même le « plus hébété ». En outre, même une machine revêtue de l’apparence d’un animal, un singe par exemple, qui serait capable de proférer des paroles, n’égalerait jamais l’homme, parce qu’elle serait incapable d’organiser ce qu’elle dit pour répondre au sens de ce qu’on lui dit. Quant aux animaux, même pourvus d’organes leur permettant d’émettre des sons qui ressemblent à des paroles, ils ne peuvent parler « en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ». Descartes en concluait : « Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. »

Soit ! Mais le chien ressemble-t-il aux autres animaux ? Il a été le premier animal domestiqué par l’homme, comment expliquer sa fidélité à toute épreuve, sa capacité à saisir les émotions de son maître et leur complicité ? D’où vient que l’on puisse le dresser et même l’éduquer comme chien de compagnie, chien de berger, chien pisteur, chien guide d’aveugle, chien de cirque, par exemple ?

S’agit-il seulement de réflexes physiologiques basés sur l’habitude, qu’on appelle « réflexes conditionnés » ? Un signal répété x fois par son maître, comme le mot « couché », engendre une réponse unique : le chien se couche. Pavlov, auteur de la théorie du conditionnement, constata comme nous tous que si l’on présente de la nourriture au chien, il salive. Utilisant cette réaction, il décida d’associer un certain nombre de fois le son d’une cloche à la présentation de la nourriture. Puis il supprima la nourriture. Le son de la cloche à lui seul provoquait alors la salivation : le réflexe conditionné était créé.

Que s’est-il passé ? S’agit-il seulement d’un automatisme, semblable à celui d’une machine programmée pour effectuer une opération, qu’on déclenche quand on appuie sur un bouton ? À quel signal le chien réagit-il ? Si l’Homme et le chien sont d’excellents amis depuis 33 000 ans, comme le montre l’étude du squelette d’un canidé découvert dans une grotte des montagnes de l’Altaï, en Sibérie [2], c’est probablement parce qu’il existe entre eux un fort niveau de compréhension. S’interrogeant sur les raisons de cette longue amitié, les chercheurs de la Eötvös Loránd University à Budapest en Hongrie se sont posé la question de savoir ce que le chien comprend de ce que lui dit l’Homme. Réagit-il au vocabulaire employé par son maître, ou bien plutôt à l’intonation avec laquelle les mots sont prononcés ?

Dans un article récent paru sur le site de Atout Cerveau et intitulé « La voix de son maître et le cerveau de son chien » [3], Laurent Vercueil commente ces travaux publiés dans les revues Current Biology et Science [4]. Il remarque avec humour : « Chacun prête à son chien des facultés remarquables... À ceux des autres, un peu moins, il est vrai. En somme, tous les aboyeux sont un peu idiots (voire, dangereux), sauf le mien... qui me comprend si bien. »

L’expérience

C’est la première expérience de ce genre pour comprendre comment les chiens interprètent la parole humaine. Jusque-là, les comparaisons cérébrales s’effectuaient entre l’Homme et un autre primate.

Pour la réaliser, les chercheurs ont dû dresser treize chiens de différentes races (borders collies, golden retrievers, bergers allemands...) à rester couchés et immobiles, avec un casque sur les oreilles, dans une machine à IRMf (Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle), technique permettant de visualiser l’activité de leur cerveau pendant qu’ils écoutent la voix de leur maître, qui exprime, tour à tour, des éloges sur un ton neutre, des termes neutres, c’est-à-dire vides de sens, sur un ton élogieux, des éloges sur un ton élogieux, et des termes neutres sur un ton neutre, afin d’observer l’activité de leur cerveau dans les mêmes conditions que celles des vingt-deux sujets humains participant à ce travail.

Il ne restait plus qu’à observer la façon dont les cerveaux des chiens traitaient la voix de leur maître et de comparer ces images à celles obtenues pour les sujets humains, en tenant compte non seulement de la réponse cérébrale à la voix humaine, mais encore de la réaction à l’émotion contenue dans le son.

Les conclusions

Attila Andics [5], qui a piloté cette étude, avait constaté : « Nous, les humains, nous aimons parler aux chiens tout le temps. Nous les complimentons, nous les appelons. Mais on sait très peu de choses sur ce que les chiens tirent de tout cela, de la façon dont ils interprètent nos paroles. Est-ce qu’ils traitent seulement l’intonation de nos paroles ou est-ce qu’ils traitent aussi bien les mots ? »

L’activation de leur hémisphère gauche a montré que les chiens étaient capables de distinguer les différents mots connus utilisés, indépendamment du ton avec lequel ils étaient prononcés, en se servant de leur hémisphère gauche. Par exemple, il n’y avait pas de différence dans le traitement d’un mot tel que « super », qu’il soit dit sur un ton joyeux ou sur un ton neutre.

L’activation de leur hémisphère droit par l’intonation avec lequel un mot était prononcé, quel qu’il soit, a montré, selon l’interprétation des chercheurs, que les chiens étaient capables de discerner l’intonation utilisée, indépendamment du mot employé, en se servant de leur hémisphère droit. « Cela montre... que les chiens non seulement séparent ce que nous disons de la façon dont nous le disons, mais aussi qu’ils peuvent combiner les deux pour une interprétation correcte de ce que ces mots veulent vraiment dire », a déclaré Attila Andics [6].

Enfin, le système de récompense, qui implique la dopamine, n’était activé par l’audition d’un mot que si ce mot et son intonation étaient tous deux associés par le chien à un éloge.

L’effet sur l’hémisphère droit de la prosodie, à savoir de l’inflexion, l’intonation, l’accent, la modulation que nous donnons à notre langage oral en fonction de nos émotions et de l’influence que nous désirons avoir sur nos interlocuteurs, n’est donc pas réservé à l’Homme. De même, l’effet sur l’hémisphère gauche du langage articulé est commun à l’Homme et au chien. Le chien présente donc comme son maître une spécialisation hémisphérique pour l’une et l’autre.

Laurent Vercueil remarque qu’« une spécialisation hémisphérique pour le langage chez un animal dont la domestication par l’homme ne remonte pas si loin » est étonnante. Il ajoute : « L’hypothèse des auteurs est qu’elle repose sur des fonctions détournées de leur but initial, comme beaucoup de ces fonctions qui recyclent des aires cérébrales dévolues à tout autre chose (le gyrus fusiforme gauche pour la reconnaissance des mots chez l’Homme, par exemple). Comme si le chien était destiné à s’entendre bien avec l’humain. Ou qu’il était normal qu’ils s’entendent bien, compte tenu de leurs facultés respectives. Cette deuxième hypothèse a ma préférence ».

Depuis que je sais tout ça, je ne regarde plus mon chien de la même façon. Je le regarde dans les yeux, je prononce les mêmes mots avec des intonations différentes et je ne me prive pas d’enrichir la liste des mots que j’utilise pour obtenir des comportements semblables. Par exemple, au lieu de lui dire sur un ton autoritaire « couché ! », je lui dis sur différents tons « ne reste pas debout ! » ou « ne viens pas avec moi ! ». Je teste aussi, quand je l’appelle, différents petits noms sur différents tons. Mon chien me paraît depuis quelque temps de plus en plus intelligent. Je ne sais pas s’il pense la même chose de sa maîtresse. J’attends qu’il me le confirme... Tant pis si mon entourage me trouve de plus en plus gaga !

Références

[1] Descartes, Discours de la Méthode (1637), Ve partie. Œuvres et lettres, La Pléiade, pp. 164-165.
[2] « Le chien et l’Homme, des amis de 33 000 ans », Jean-Emmanuel Rattinacannou, Futura-Sciences, 7 août 2011. Sur le site www.futura-sciences.com
[3] Laurent Vercueil, docteur en médecine, spécialiste en neurologie, docteur en neurosciences. Site Communauté Atout cerveau, « La voix de son maître et le cerveau de son chien », 30 août 2016. Sur le site www.echosciences-grenoble.fr
[4] Andics A., Gácsi M., Faragó T., Kis A., and Miklósi A., Supplemental Information Voice-Sensitive Regions in the Dog and Human Brain Are Revealed by Comparative fMRI”, Current Biology, 2014, 24(5):574–578. Andics A. et al. “Neural mechanisms for lexical processing in dogs”, Science, 2016, doi : 10.1126/science.aaf3777
[5] Attila Andics, PhD, chercheur. Il s’intéresse au traitement de la voix, aux aspects sociaux et affectifs de l’apprentissage et de la perception en général, et aux processus neuronaux qui sont derrière. Il utilise l’imagerie comparative du cerveau (IRMf) et des méthodes comportementales avec les chiens et les humains dans une perspective évolutive.
[6] Attila Andics (étude citée) : “This shows […] that dogs not only separate what we say from how we say it, but also that they can combine the two for a correct interpretation of what those words really meant”.

Mis en ligne le 13 juin 2017
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