Cerveau gauche et cerveau droit : la neurologie face au mythe

par Laurent Vercueil - SPS n°319, janvier 2017

Tout partage de tâches est susceptible d’être associé à un jugement de valeur. Ainsi des fonctions dites « supérieures » sont considérées comme nobles et caractériseraient un point particulièrement avancé de l’évolution. D’autres, parce qu’elles sont partagées avec des organismes « moins développés », ne brillent pas du même éclat. Pour ce qui est du cerveau, cette distribution des distinctions honorifiques n’a pas manqué. Ainsi en serait-il des deux hémisphères cérébraux, deux moitiés du cerveau que tout paraît opposer. Le comportement du sujet, sa culture, la société dans laquelle il évolue et, osons les grands mots, les civilisations, témoigneraient de la compétition féroce censée se dérouler entre ces deux rivaux aux compétences inégales. Cette vision largement répandue d’un cerveau gauche siège de la raison opposé à un cerveau droit plus sujet aux émotions résiste-t-elle aux avancées de la connaissance scientifique ?

L’asymétrie cérébrale

Le cerveau est organisé selon un plan de symétrie. Les deux hémisphères partagent le volume intracrânien en deux compartiments égaux, reliés par des ponts fibreux (le corps calleux et les commissures). La structure générale de chaque hémisphère est similaire, en surface (scissures et circonvolutions) et en profondeur (noyaux gris centraux, thalamus), quoiqu’une asymétrie soit déjà apparente, macroscopiquement1. Chaque hémisphère reçoit des informations sensorielles venant de récepteurs situés du côté opposé. Ces informations sont produites par des stimuli tels que les odeurs, les sons, le goût, le toucher, la douleur, la température, la lumière… À ce niveau, on peut parler d’une certaine symétrie, bien que certaines informations (sons, douleur par exemple) soient traitées de façon plus distribuée au sein des deux hémisphères.

Cette symétrie anatomique et fonctionnelle disparaît au-delà des régions du cortex dit « primaire », c’est-à-dire celles qui sont branchées directement sur les voies de projection ascendante (influx sensoriel) ou descendante (influx moteur). En effet, pour la majeure partie de l’organisation du cerveau, il est plus juste de parler d’asymétrie cérébrale. Ce terme décrit le fait que les régions du cerveau qui sont impliquées dans un traitement élaboré de l’information ne réalisent pas la même chose selon qu’elles se trouvent dans un hémisphère ou l’autre [2]. Cette asymétrie fonctionnelle, ou spécialisation hémisphérique, n’est pas réservée à l’homme. On l’observe chez les autres mammifères, les oiseaux et certains poissons [3]. Chez les oiseaux, par exemple, le caractère rudimentaire des connexions inter-hémisphériques (pas de corps calleux) a conduit à émettre l’hypothèse que l’asymétrie cérébrale y règle le problème de la rivalité oculaire : en effet, la latéralisation oculaire (un œil placé de chaque côté de la tête) peut conduire à un conflit comportemental entre les deux hémisphères. Or, chaque hémisphère étant impliqué dans un type de traitement de l’information, en l’occurrence la recherche d’une proie ou d’un prédateur pour l’un, tandis que l’autre détecte les congénères, il n’existe pas de concurrence [3].

Chez l’être humain, un signe de cette asymétrie est la dominance manuelle, le fait que la plupart des gens préfèrent utiliser une main plutôt que l’autre dans la plupart des gestes de la vie quotidienne [4]. De fait, on sait aujourd’hui que de nombreuses fonctions sont davantage réalisées par un hémisphère que par l’autre, même si ces constatations sont statistiques, c’est-à-dire qu’elles concernent la majorité (plus ou moins élevée) de la population, mais souffrent également d’exceptions, soit que l’hémisphère concerné est l’opposé (par exemple, une dominance hémisphère droite pour le langage), soit que les deux hémisphères sont requis pour la réalisation correcte de la fonction (par exemple, une activation cérébrale liée à une tâche linguistique implique les deux hémisphères).

Les délices de l’entre-soi

Et maintenant, admettons que vous soyez en train de lire ces lignes que mon hémisphère gauche, spécialisé dans la production du langage, a pris le soin de rédiger. Mon « cerveau gauche » a élaboré une pensée en réalisant des choix dans les termes utilisés, a organisé les phrases de façon à y véhiculer un sens, les a fait sonner intérieurement grâce à « la petite voix dans la tête », puis les a transcrits sur la page de la main droite. Sur la feuille devant vous, votre hémisphère gauche reconnaît la forme générale des mots grâce au gyrus fusiforme (une des circonvolutions cérébrales), « la petite voix » les prononce silencieusement, le sens émerge et votre cerveau gauche comprend.

En somme, et de vous à moi, mon « cerveau gauche » vient de parler à votre « cerveau gauche ». Qui d’autre ? Personne. Alors, à présent que nous nous trouvons en si bonne compagnie, rapprochez-vous encore un peu : votre voisin, là, votre cerveau droit, ne le trouvez-vous pas nuisible, parfois ?

Je caricature ? À peine.

Une neurologie romantique

La première identification d’une latéralisation des fonctions cérébrales vient d’une découverte par Paul Broca, en 1859 : une lésion limitée du pied de la troisième circonvolution frontale gauche peut provoquer une aphasie, c’est-à- dire une altération importante de la production du langage [5]. Quelques années plus tard, Carl Wernicke confirmait cette dominance hémisphérique gauche pour le langage en montrant que la compréhension était également compromise par des lésions d’une autre région du même hémisphère [6]. Au cours de l’été 1868, Broca traversa la Manche pour débattre avec son homologue britannique John Hughling Jackson, moins convaincu que lui d’une spécialisation anatomique des fonctions cérébrales [7]. À la suite des communications de Broca, Jackson entreprit de tester sur ses propres patients l’hypothèse d’une latéralisation de l’aphasie. Constatant une large prédominance d’hémiplégie droite chez les patients affectés, il conclut que Broca devait avoir raison. Mais il fit aussi la constatation que ces patients aphasiques n’échouaient pas dans d’autres tests perceptifs. Inversement, en 1872, il rapporta le cas d’un homme souffrant d’une hémiplégie gauche (donc d’une lésion affectant l’hémisphère droit) qui ne parvenait plus à identifier les personnes de son entourage, ne reconnaissant pas le visage de sa propre femme [8]. D’autres patients se perdaient dans des endroits familiers, ou ne parvenaient pas à s’orienter correctement. Ainsi fit-il la démonstration d’une dominance hémisphérique droite pour des fonctions visuo-spatiales (s’orienter dans l’espace, etc.).

Dans l’Angleterre victorienne, ces qualités reconnues à l’hémisphère droit furent rapidement interprétées comme des fonctions rudimentaires, voire « animales » : savoir où est cachée la nourriture, pouvoir s’orienter dans la nature, identifier un congénère, etc. Ainsi s’opposait un hémisphère gauche intellectuel, maîtrisant le langage, et donc les conventions sociales, et un hémisphère droit instinctif, destiné à retrouver le chemin de la maison et à reconnaître les siens. Cette division teintée de considérations morales eut un retentissement qui déborda largement le champ neurologique. Le succès de la nouvelle de Stevenson, « Strange case of Dr Jekyll and Mr Hyde  » publiée dans ces années (1886), contribua à familiariser le public avec deux idées principales : (1) l’être humain serait divisé en deux tempéraments que tout oppose, (2) nos actions qui nous sont désagréables seraient celles qui échappent au contrôle d’un moi éduqué2. Le parallèle est vite fait : (1) le cerveau serait divisé en deux hémisphères dont les travaux nous montrent qu’ils ont des fonctions différentes ; (2) l’hémisphère gauche qui contrôle le langage serait celui qui serait civilisé, et devrait dompter les pulsions animales de l’hémisphère droit.

En 1891, vraisemblablement sous l’influence du récit de Stevenson, un psychiatre écossais du nom de Lewis Bruce publia le cas d’un homme, aux initiales H.P., dont le comportement exprimait deux personnalités distinctes. La première faisait preuve d’un jugement altéré, s’exprimait dans un jargon peu compréhensible, n’entendait rien à l’anglais et se montrait réticente et suspicieuse. Lorsque cette conscience se trouvait aux commandes, le sujet utilisait alors la main gauche pour écrire grossièrement. La seconde maîtrisait, elle, un anglais parfait et utilisait la main droite pour écrire. Pour Bruce, chacune de ces consciences représentait l’expression alternée d’un hémisphère [7].

Cette fin du XIXe siècle vit émerger un mouvement initié par le neurologue Charles-Édouard Brown-Séquard, qui prit le parti de tenter une « éducation » de l’hémisphère droit [7]. Dans ce but, l’utilisation intensive, et la plus précoce possible, de la partie gauche du corps devait permettre d’élever le « cerveau droit primitif » au niveau du gauche. Le mouvement pour l’éducation de l’hémisphère droit prolongea ses activités au début du XXe siècle, et la présence d’un « problème de l’hémisphère droit », qui pouvait être rendu responsable de toute une série de troubles psychologiques ou sociaux, fut encore attestée pendant quelques décennies. Toutefois, au tournant du XXe siècle, la théorie périclita, en dehors de rares avatars dont certains ne sont pas si anciens, tel le psychanalyste Gérard Pommier qui, en 2004, fit reposer l’appareil pulsionnel de l’inconscient sur l’hémisphère droit, en négligeant toutefois de souligner qu’il recyclait là une idée périmée et vieille de plus d’un siècle [9].

Les infortunes du cerveau divisé

Une deuxième période s’est ouverte dans les années 1960 avec les expériences réalisées chez des sujets au cerveau divisé par Gazzaniga et Sperry (ce dernier recevant le prix Nobel de médecine en 1982 pour ces travaux). Ces patients épileptiques ayant subi une intervention consistant à sectionner l’épais faisceau de fibres reliant les deux hémisphères (le corps calleux), l’information parvenue dans un hémisphère ne pouvait être communiquée à l’autre.

Si l’hémisphère gauche, qui contrôle l’expression orale, peut signifier verbalement ce dont il a connaissance, les connaissances de l’hémisphère droit ne peuvent être déduites que de ce que la main gauche fait. Gazzaniga et Sperry firent de nombreuses observations, que l’on peut résumer sommairement ainsi : (1) les compétences des deux hémisphères sont préservées lorsqu’ils sont séparés ; (2) ces compétences diffèrent dans le type d’informations recueillies ainsi que par les modalités de leur traitement. D’autres types de données vinrent plus tard affiner ces connaissances, notamment les études réalisées sous narcose hémisphérique (test de Wada), au moyen de l’électrophysiologie de surface (électro-encéphalogramme ou EEG) ou de profondeur (EEG intracrânien) et de l’imagerie fonctionnelle par tomographie par émission de positrons (PET) ou imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM) [2]. Dans ses mémoires [10], Gazzaniga revint sur ces études et les débats qui suivirent. Les données les plus spectaculaires avaient été observées chez de rares patients, notamment du fait de la difficulté à séparer complètement les deux hémisphères, d’autres voies de communication (commissurales, par exemple) ayant été préservées par la chirurgie. De sorte que le cerveau divisé, s’il a permis de mieux comprendre les modalités appliquées par chaque hémisphère au traitement d’une information, ne pouvait évidemment rien apprendre sur le fonctionnement du cerveau intègre.

L’homme bicaméral

Parmi les premières interprétations des travaux réalisés sur le cerveau divisé, on trouve un ouvrage d’une ambition folle, publié en 1976 par un psychologue américain, Julian Jaynes [11]. L’auteur postule que l’unité de la conscience que nous connaissons aujourd’hui et qui repose sur le fonctionnement coordonné et harmonieux des deux hémisphères est le produit d’un pas évolutif récent pour l’homme, qu’il fait remonter seulement 3000 ans en arrière. Dans sa théorie de l’homme bicaméral, Jaynes propose que l’absence d’intégration du fonctionnement des deux hémisphères amène l’hémisphère gauche à être asservi par un hémisphère droit hallucinatoire, ce dernier dictant à l’hémisphère gauche ses actes. L’hémisphère gauche, qui formule le langage et doit rendre compte du comportement, recourt alors à une interprétation qui postule une instance divine dirigeant les actions humaines. D’après Jaynes, les héros d’Homère témoignent encore de cette absence de subjectivité réflexive, de conscience autonome capable d’analyser ses propres motifs. Ils ne font preuve d’aucun libre arbitre et obéissent à des divinités qui leur apparaissent soudainement et se montrent autoritaires. La théorie de Jaynes s’appuyait sur le brassage culotté de données anthropologiques, archéologiques, historiques et neurologiques, brassage parfois confus qui fit l’objet de nombreuses critiques. Presque vingt ans plus tard, pourtant, le cancérologue Lucien Israël publia un livre qui reprenait la thématique d’un partage culturel, cerveau droit/cerveau gauche, en abandonnant cependant la théorie de l’émergence de la conscience de Jaynes [12]. Ce faisant, il est probable qu’il renforce la voie à des conceptions encore plus générales qui font le miel d’innombrables techniques de développement personnel et de coaching.

Bancal du côté cérébral

On peut dire que c’est une certaine vogue éditoriale qui, à partir du milieu des années 1990, se mit à donner de l’asymétrie cérébrale une image de plus en plus caricaturale : le cerveau gauche serait donc analytique, logique, occidental et masculin tandis que le cerveau droit serait intuitif, créatif, oriental et, évidemment, féminin. Cette distinction va permettre de qualifier le comportement d’une personne en fonction de traits qui sont plus généreusement exprimés, comme « dominée » par son hémisphère droit ou gauche. Il y aurait donc dans la société des « cerveaux gauches » et des « cerveaux droits ». Le coaching d’entreprise recommanderait de les faire travailler ensemble, pour plus d’efficacité3. Dans un monde dominé aujourd’hui par les cerveaux gauches, l’avenir serait aux cerveaux droits que l’intuitivité et la créativité rendraient plus adaptés aux défis futurs (par exemple [13]). En faisant l’éloge de la lenteur, du recours à l’archaïque langage (opposé à la fluidité des images virtuelles), le neurobiologiste italien Lamberto Maffei se pose en défenseur du laborieux hémisphère gauche dans un monde numérique qui lui serait désormais défavorable [14]. Comme l’écrit Jean-Pierre Changeux, le romantisme signe la rupture de l’adéquation au réel qui a longtemps réuni l’art et la science [15].

L’homme qui n’avait qu’un cerveau

Force est pourtant de constater que nous n’avons qu’un cerveau. Et, qui plus est, que les fonctions cérébrales reposent sur l’intégration d’informations dont les modalités sensorielles sont diverses et dont le trajet neuronal peut être recomposé au grès des apprentissages ou des accidents de la vie grâce à la plasticité. Hémisphères droit et gauche font mieux que collaborer, ils partagent et traitent la même information, en la colorant simplement différemment [16]. Cette asymétrie, qui semble accompagner le développement du monde biologique dans sa complexité, se conçoit dans la complémentarité et non la concurrence [17]. Les compétences individuelles, les propensions de chacun, ses qualités et ses défauts, sont l’expression de l’individu dans sa singularité, et non celles d’un hémisphère ou de l’autre.

Références

[1] LeMay M., “Morphological cerebral asymmetries of modern man, fossil man, and nonhuman primate”, Ann NY AcadSci, 1976, 280:349–366.
[2] Toga A.W., Thompson P.M., “Mapping Brain Asymmetry”, Nature Rev Neurosciences, 2003, 4:37–48.
[3] Bisazza A., Rogers L.J., Vallortigara G., “The Origins of cerebral asymmetry : A review of evidence of behavioural and brain lateralization in fishes, reptiles and amphibians”, Neuroscience Biobehavioural Reviews, 1998, 22:411–42.
[4] Porac C., Laterality. Exploring the enigma of left-handedness, Elsevier, 2016.
[5] Broca P., « Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, suivies d’une observation d’aphémie (perte de la parole) », Bull Soc Anthropol, 1861, 6:330–357.
[6] Wernicke C., Der Aphasische Symptomencomplex : eine psychologisicsche Studie auf anatomischer Basis, Max Cohn und Weigert, Breslau, 1874.
[7] Finger S., Minds behind the brain. A history of the pioneers and their discoveries, Oxford University Press, 2000.
[8] Jackson J.H., “Case of disease of the brain. Left hemiplegia – mental affection”, Medical Times and Gazette, 1872, 1:514–515.
[9] Pommier G., Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, 2004.
[10] Gazzaniga M.S., Tales from both sides of the Brain. A life in Neuroscience, HarperCollins, 2015.
[11] Jaynes J., The Origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind, First Mariner Books, édition 2000 (première edition : 1976).
[12] Israël L., Cerveau droit, cerveau gauche, Cultures et civilisations, Plon, 1995.
[13] de Brabandère L., Pensée magique, pensée logique – Petite philosophie de la créativité, Le Pommier, 2012.
[14] Maffei L., Hâte-toi lentement. Sommes-nous programmés pour la vitesse du monde numérique ? FYP, 2016.
[15] Changeux J.-P., La Beauté dans le cerveau, Odile Jacob, 2016.
[16] Cambier J., « L’alternance des hémisphères, une affaire de présence au monde, est un fruit de l’évolution », Pratique Neurologique, 2016, doi : 10.1016/j.praneu.2016.10.002.
[17] Flamant F., La science insolite de l’asymétrie, Seuil, 2016.

1 Cette asymétrie macroscopique imprime une rotation au cerveau : l’hémisphère gauche est plus développé dans sa région postérieure, tandis que le droit l’est en région frontale. Cette augmentation respective de volume rend compte des empreintes endocrâniennes asymétriques relevées sur les fossiles humains [1].

2 Il n’est pas innocent de reconnaître déjà certains des éléments de ce que Freud formalisera, quelques années plus tard, sous le nom d’inconscient et de psychanalyse.

3 Voir par exemple les ouvrages de Béatrice Millêtre, s’intéressant à l’éducation ou à l’entreprise à travers le prisme des « deux cerveaux ».

Mis en ligne le 14 mai 2017
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