L’astronome - Du chapeau pointu à l’ordinateur

Note de lecture de Suzy Collin-Zahn - SPS n°319, janvier 2017

L’astronome - Du chapeau pointu à l’ordinateur 
Laurent Vigroux
CNRS éditions, Coll. Le Banquet scientifique, 2016, 267 pages, 23 €

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit pas d’une énième histoire de l’astronomie depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Ce livre raconte comment le métier d’astronome a évolué au cours des siècles, ce qu’il est devenu et même ce qu’il sera probablement dans le futur. Il le fait d’une façon documentée en proposant de nombreuses anecdotes éclairant les problèmes que les astronomes ont rencontrés à chaque époque, avec une vision vivante et personnelle et un ton humoristique.

L’astronomie a eu dans le passé un statut particulier parmi les sciences. En particulier, elle est l’une des plus anciennes, sinon la plus ancienne. Cette situation est évidemment due aux besoins maritimes, mais surtout au fait que l’astrologie, avec laquelle elle a été confondue jusqu’au XVIIe siècle (Kepler lui-même faisait des prédictions astrologiques…), est devenue rapidement partout une affaire d’État (avec ses aléas évidents : on pouvait être décapité ou devenir très riche en fonction d’une prédiction astrologique). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’engouement pour les sciences a suscité des vocations de « scientifiques aventuriers » qui n’hésitaient pas à partir, à la demande de leur souverain, arpenter le globe dans des voyages insensés où ils laissaient parfois la vie. Les astronomes étaient sans doute les plus passionnés parmi ces globe-trotteurs. Par la suite, le montage des premiers télescopes en haute montagne a été aussi une véritable épopée, dont Laurent Vigroux donne des descriptions haletantes. Il raconte également combien le respect des populations autochtones et de leur religion fut foulé aux pieds au cours de ces sagas (voir par exemple l’installation du télescope du Vatican en Arizona sur le Mont Graham, montagne sacrée pour les indiens Apaches).

Laurent Vigroux a fait ses débuts dans la recherche à la fin des années 1970, qui sonnaient le glas des trente glorieuses. La recherche était alors locale, personnelle et encore très traditionnelle dans ses méthodes, parfois sportive en ce qui concerne les observations. Il a par la suite participé activement à la construction de plusieurs instruments spatiaux et a été directeur de deux laboratoires prestigieux. Il a donc eu tout loisir d’observer les problèmes sociaux et psychologiques générés par les nouveaux modes de travail des chercheurs : difficultés financières, dépersonnalisation au sein de très grosses équipes, hyperspécialisation, forte concurrence internationale, programmation à long terme souvent mondialisée, nécessité de publier rapidement, médiatisation… Et comme il le résume dans l’introduction : « un astronome des années 1960 a plus de différences dans sa pratique quotidienne avec l’astronome d’aujourd’hui qu’il n’en avait avec un astronome du XVIIIe siècle » (p. 9). Cette constatation est valable pour la plupart des sciences. L’évolution exponentielle est perceptible dès le début de l’ouvrage, qui rappelle qu’on est passé en deux mille trois cents ans des premiers catalogues d’un millier d’étoiles à celui d’un million d’étoiles établi dans les années 1980 par le satellite HIPPARCOS, et enfin à l’immense catalogue de GAIA dont une première version contenant plus d’un milliard d’étoiles vient d’être publiée. Tout ceci avec des précisions de position différant dans les mêmes proportions !

Laurent Vigroux a une vision assez pessimiste du futur. Il se demande si la « Big Science », certes génératrice de grandes découvertes et dont l’astronomie est devenue l’un des exemples les plus représentatifs, ne va pas conduire à la disparition de la « Small Science », imaginative et créative. Il remarque aussi que la mutation subie par le métier d’astronome est la même que celle de tous les métiers utilisant une technologie sophistiquée, tels que la médecine, mais que ces transformations sont moins bien acceptées par le public pour l’astronomie. Pourtant, celui-ci désire apparemment que se développent les études sur les planètes extra-solaires ou l’histoire de l’Univers, mais la nécessité de faire désormais appel à des opérations pouvant coûter jusqu’à un milliard d’euros pour faire avancer ces champs de la connaissance ne paraît pas évidente. C’est effectivement un débat qu’il faudrait avoir.

Pour résumer, ce livre est captivant et jubilatoire. Il se lit d’un seul trait, grâce à son style alerte, aux nombreuses remarques pertinentes dont il est ponctué, à celles souvent ironiques qui concluent chaque chapitre et sous-chapitre, telles la morale d’une fable, et aux exemples personnels et familiaux parfois chargés d’autodérision qui rendent l’histoire proche et humaine.

Mis en ligne le 29 mars 2017
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