Phosphénologie : des petits éclairs sans grand génie

SPS n°319, janvier 2017

Les phosphènes sont des taches lumineuses apparaissant dans le champ de vision, lorsque la rétine ou le cortex visuel1 sont soumis à certains stimuli mécaniques, électriques ou encore magnétiques2. Ils apparaissent aussi par persistance rétinienne en cas d’exposition à une source de lumière de forte intensité et peuvent provoquer un phénomène d’éblouissement aveuglant. Rien d’extraordinaire ? Détrompez-vous : en pratiquant la phosphénologie, vous devriez parvenir à transformer cette énergie lumineuse en énergie mentale… ou peut-être simplement à perdre votre temps et vous abîmer la vue. Lumière sur ce que l’on en apprend sur la Toile.

Une pratique ancestrale…

La phosphénologie, également connue sous le nom commercial « phosphénisme », serait la redécouverte « d’une Pratique et d’un Enseignement Ancestral Commun à Toute l’Humanité »[2] par le Dr Lefebure, que les promoteurs de la phosphénologie considèrent comme le père « de plusieurs grandes découvertes scientifiques capitales pour l’humanité ». On apprend en effet qu’après avoir été « initié par Arthème Galip, à l’issue d’une imposition des mains qui provoqua chez lui des voyances, des visions et des phénomènes de dédoublement », ce monsieur Lefebure « découvrit des phénomènes psychiques qui allaient transformer sa vie et le projeter dans une recherche » [3] lui ayant permis de comprendre que c’est l’observation du feu associée à des balancements du corps qui, en augmentant la quantité de connexions neuronales, aurait permis à nos ancêtres préhistoriques de passer « du sauvage à l’humain ». Notons cependant que la fabrication des premiers outils était déjà réalisée par Homo habilis voilà plus de deux millions d’années et que les spécialistes considèrent que l’aire de Broca3 était chez lui suffisamment développée pour lui permettre d’avoir un langage articulé [4]. Tout cela bien avant Homo erectus et sa maîtrise du feu… Mais au diable les parachronismes encombrants ! Même les « poules élevées en batterie, sous lumière artificielle toute la journée, afin d’activer la ponte des œufs, présentent des connexions neurologiques bien plus importantes que des poules semblables élevées à l’air libre » [5] !

Mais comment l’observation d’une source lumineuse pourrait-elle ainsi améliorer nos capacités cérébrales et celles de nos galliformes industriels ? Tout bonnement, nous dit-on, en créant ces petits phosphènes qui donnent naissance à un « dégagement supplémentaire d’énergie qui s’accumule au niveau de toute la masse cérébrale » et rend « les images et les pensées […] beaucoup plus nettes, plus vives et d’une intensité plus forte » [6]. On recommande donc, notamment aux enfants, de pratiquer une « thérapie », le mixage phosphénique, c’est-à-dire de penser à quelque chose pendant la visualisation des phosphènes. Ce mixage phosphénique augmenterait « l’attention, la concentration et la mémoire, donc l’intelligence dans son ensemble » [7] en sollicitant « l’hémisphère droit et en faisant fonctionner les deux hémisphères cérébraux de façon rythmée et équilibrée, au niveau Alpha » [6]. On lit ainsi que « dès les premières séances, l’enfant constate que son travail est plus fructueux, l’amélioration de ses notes au carnet scolaire est visible en un mois, certains retards importants sont rattrapés de façon spectaculaire en quelques semaines » [7]…

Enseignants, pédagogues et autres pédo-psychologues peuvent rempaqueter leurs science, et avec elle les travaux de Pavlov, Miller et autres théoriciens de l’apprentissage. Pour bien apprendre et devenir un petit génie, il n’y a pas de secret, il faut mixer…

Avec des technologies d’aujourd’hui…

Bien entendu, hors de question d’être « rétro » et de contempler un feu de cheminée en rêvassant. Le mixage phosphénique se veut une thérapie bien dans son temps. On utilise donc une lampe artificielle spéciale, que l’on prétend conçue selon des « normes établies par plus de 50 ans d’expériences sur des milliers de sujets », constituée d’une ampoule à incandescence dépolie de 75 W et d’un projecteur « de type photo mais conçu pour le phosphénisme, afin d’assurer une parfaite diffusion de la lumière » [8] ; le tout vendu, la santé n’ayant pas de prix, pour à peine moins de 200 euros… Hélas ! Parce qu’elles émettent plus de rayonnement invisible que visible, les ampoules à incandescence ont été progressivement retirées du marché. Va-t-on assister à la fin de la phosphénologie ou voir apparaître des ampoules fluocompactes ou LED dans cette « thérapie » ? Certains utilisateurs y pensent déjà [9]… À moins d’un retour aux sources en utilisant le soleil, considéré comme une « source de phosphène […] extrêmement importante [qui] explique beaucoup de faits mystiques et religieux ». On vous a toujours dit que le soleil est un spectacle dangereux à contempler ? C’est vrai mais les promoteurs de la phosphénologie ont un conseil : il faut « boire beaucoup d’eau [...] ne commencer à fixer le soleil que pendant deux à trois secondes […] et ne pas porter de lunettes. Si ces conditions sont remplies, c’est très bon pour la vue » [10].

Sans bénéfice mais non sans risque

Comme l’écrivait déjà en son temps Euclide de Mégare, ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve, et nous ne ferons pas l’exercice de démonter scientifiquement la phosphénologie dont, bien entendu, il n’y a rien à attendre. Elle n’a aucune base scientifique et contrairement à ce qu’on nous laisse entendre, il n’existe pas de normes internationales ou nationales de conception des lampes phosphéniques…

Mais si cette pratique est sans intérêt pour la cognition, elle n’est pas sans danger. J’ai déjà eu l’occasion d’exposer (par exemple [11]) les risques que font courir, pour la santé oculaire des utilisateurs, certaines pseudo-thérapies lumineuses, comme la chromothérapie. La pratique de la phosphénologie expose ses adeptes au même type de risque. Des normes d’exposition existent en effet pour qualifier et quantifier les risques rétiniens liés aux sources de lumières artificielles [12,13], mais ces normes n’ont pas été pensées pour prendre en compte le détournement technologique qu’en font les pseudo-thérapies basées sur la lumière.

L’absence chez l’utilisateur de connaissance des risques, la non-maîtrise des paramètres d’exposition comme la distance ou le temps d’exposition peuvent rendre dangereuse une ampoule pourtant sans risque en utilisation normale. Ce risque est d’autant plus important que la source possède une luminance élevée dans les longueurs d’onde courtes, comme les lampes à LED blanches ou bleues, en particulier pour les enfants ayant moins d’une dizaine d’années chez qui le cristallin est bien plus transparent à la lumière que ne l’est celui de l’œil adulte.

Quant au soleil, encourager à son observation directe, c’est aussi faire courir un risque bien inutile… Et cela même lors d’observations courtes : des auteurs ont déjà rapporté des cas de rétinopathies solaires développées par des personnes ayant fixé le soleil quelques minutes pendant des séances de prières pour tenter d’y apercevoir le visage de la Vierge Marie [14]… Et plusieurs études ont suggéré [15,16] la possibilité d’apparition de rétinopathie après des expositions solaires beaucoup plus courtes, de l’ordre de trente secondes à une minute, à cause d’une sensibilité plus prononcée de l’observateur ; ces jeux de lumières n’en valent visiblement pas la chandelle.

Références

[1] Souques M. et al., “Anecdotal report of magnetophosphene perception in 50 mT 20, 50 and 60 Hz magnetic fields”, Radioprotection, 2014, 49(1):69-71.
[2] www.phosphenisme-physique-quantique.com/techniques-energie-interne.html
[3] www.ecole-de-la-voie-sensorielle.com/le-phosphenisme-dans-lhistoire/
[4] www.hominides.com/html/ancetres/ancetres-homo-habilis.php
[5]www.phosphenisme.com/genese.html
[6] phosphenisme.eu/index.html
[7] www.mon-enfant-hyperactif.com/le-mixage-phosphnique-du-dr-lefebure/
[8] www.phosphenisme.com/appareils.html
[9] www.phosphenisme.com/forum/viewtopic.php ?t=1162
[10] www.revue3emillenaire.com/blog/les-phosphenes-et-le-mixage-phosphenique-par-le-docteur-lefebure/
[11] Point S., « Exemple d’utilisation inappropriée des lampes à LED : la chromothérapie », colloque Effets biologiques et sanitaires des rayonnements non ionisants, SFRP, 4 octobre 2016, Bordeaux.
[12] Sécurité photobiologique des lampes et des appareils utilisant des lampes, IEC 62471-1:2008.
[13] Application de la CEI 62471 aux sources de lumières et aux luminaires pour l’évaluation du risque lié à la lumière bleue, IEC/TR 62778 2012.
[14] Mwanza J.-C. et al., « Rétinopathie solaire acquise durant des séances de prières », Bull. Soc. Belge Ophtalmol., 2000, 275:41-45.
[15] Gadstone G.J., “Tasman W, solar retinis after minimal exposure”, Arch. Ophthalmol. 1978, 96(8):1368-9.
[16] Hope-Ross M.W. et al., “Ultrastructural findings in solar retinopathy”, 1993, 7:29-33.

1 Aire du cerveau chargée de traiter les informations visuelles.

2 Voir par exemple, au sujet des phosphènes magnétiques, les travaux du Dr. Martine Souques et de son équipe [1].

3 Une des aires cérébrales impliquées dans le traitement du langage.

Mis en ligne le 22 mars 2017
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