Pourquoi cette peur des vaccins ?

par Ronan Rouxel - SPS n°319, janvier 2017

Le bilan de la vaccination sur la santé publique est plus que positif, il s’agit même d’une des plus grandes avancées scientifiques en médecine [1]. Pourtant, la vaccination se heurte toujours à de vives critiques de la part d’opposants déclarés et fait l’objet de craintes diffuses de la part d’une partie de l’opinion. Les enjeux des choix de non-vaccination et les conséquences des actions des mouvements « anti-vax » ont déjà été en partie abordés dans plusieurs articles de la revue Science et pseudo-sciences (SPS) [2,3,4].

Les critiques, très souvent infondées, ont semé le doute sur la validité des vaccins dans l’esprit de près de 20 % des français en 2015 (contre 8 % en 2005)1. Certains vaccins, tels que ceux contre l’hépatite B, la grippe et le ROR (rougeole, oreillons, rubéole) atteignent les 40 % de réticences [5,6,7,8]. Pourtant, les opposants déclarés à la vaccination ne représentent que 2 % de la population selon l’Institut de veille sanitaire. Qui sont donc ces 20 à 40 % de Français qui remettent en doute l’efficacité des vaccins ? Comment expliquer une telle attitude au regard du consensus médical et scientifique international sur la question ?

Il s’agit d’indécis ou d’hésitants, de « citoyens lambda » sans aucune intention militante, très souvent instruits et diplômés. Submergés par l’abondance d’informations contradictoires dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans leur entourage, ils font parfois le choix de la non-vaccination ou de la « vaccination » alternative (« vaccins » homéopathiques).

Cette attitude vis-à-vis de la vaccination peut en partie s’expliquer par des biais cognitifs qui interviennent dans la prise de décision. Un biais cognitif est un mécanisme inconscient de pensée déterminé par notre culture, notre âge ou nos croyances et qui influence de nombreux choix que nous devons faire au quotidien. Cet article peut d’ailleurs tout à fait être relu en remplaçant les termes liés à la vaccination par d’autres mots-clefs tels que les OGM, les aliments bio, le clonage, etc.

L’émergence d’Internet et l’effet Dunning-Kruger

L’un des principaux biais cognitifs applicables est l’effet Dunning-Kruger, ou effet de sur-confiance [9] : les gens ont tendance à avoir des opinions trop favorables de leurs capacités dans de nombreux domaines sociaux et intellectuels, particulièrement quand ces derniers sont mal connus. Ainsi une personne qui étudiera la physique quantique pendant une heure pourra penser en avoir acquis les bases importantes, et ce n’est qu’après plusieurs années d’étude qu’elle se rendra compte qu’elle n’en sait que peu de choses. C’est ce principe qui fait en sorte que l’individu lambda, après avoir passé plusieurs heures sur Internet, se croira plus à même de vous conseiller sur un sujet qu’une personne qui y a voué sa carrière professionnelle. Or le développement d’Internet depuis la fin des années 1990 a entraîné la disponibilité de l’opinion et de l’avis de tout un chacun sur tout et n’importe quoi, et a augmenté de manière exponentielle le nombre de « spécialistes » sur un sujet considéré.

Alors qu’il y a à peine trente ans, la diffusion du savoir était réservée aux élites de leurs domaines, désormais, n’importe quel passionné d’un sujet peut, parfois anonymement, publier des articles fondés sur ses croyances en s’autoalimentant de références mutuelles entre prêcheurs et convaincus. C’est ainsi, face à l’abondance des sites de spécialistes autoproclamés, que les hésitants viennent chercher leurs informations et amorcent leur processus décisionnel [10].

La psychologie décisionnelle en cascade

Souvent, le choix moral établi est la résultante d’une cascade de biais cognitifs. C’est particulièrement vrai dans la genèse de la peur des vaccins.

Le premier élément est le biais négatif. Par exemple, tous les matins vous démarrez votre voiture sans questionnement sur sa mécanique et sans vous dire « aujourd’hui, tout va bien ». Mais le jour où elle cesse de fonctionner, vous vous dites « aujourd’hui, quelque chose ne va pas ! ». Cela s’applique aussi à la parentalité. Ainsi, un parent qui comparera son enfant de un ou deux ans aux autres enfants du parc pourra s’inquiéter, au choix, d’un retard dans la motricité, la propreté, le langage ou d’un tempérament isolé. En réalité, rien d’inquiétant en général : aucun enfant n’évolue à la même vitesse sur tous les plans. Mais plutôt que de se dire « mon enfant est plus en avance sur la motricité », il se focalisera sur l’aspect le plus négatif et pensera « mon enfant à un retard intellectuel par rapport à son âge ! ».

Un deuxième biais cognitif intervient : l’attribution explicative. Inconsciemment, l’individu recherchera des explications. L’idée est que, pour chaque situation, il doit y avoir une cause. Quels peuvent être les facteurs impactant le développement d’un enfant de un ou deux ans ? Passée la liste subjective de la mauvaise alimentation, du déménagement ou de la maladie, les parents se tournent vers l’un des seuls éléments étrangers au noyau familial ayant affecté la vie de leur enfant : la vaccination.

Recherchant par eux-mêmes dans la mine d’information numérique, ces parents sont influencés par le troisième biais cognitif : le biais de confirmation. Une personne qui cherche des articles sur les complications suite aux vaccins trouvera des articles liés au sujet. Ainsi son processus décisionnel sera auto-alimenté par ce qu’il cherche. Personne, en se demandant si la Terre est plate, ne tapera « la Terre est-elle ronde ? ». Le biais de confirmation conforte notre choix décisionnel en favorisant les arguments qui vont dans notre sens de logique. Et sur ces sites Internet, le parent inquiet pourra trouver des milliers d’anecdotes d’autres parents pour lesquels leur enfant a été diagnostiqué (preuves à l’appui ?) avec des troubles moteurs/sociaux/intellectuels après vaccination. Et ainsi, alors que leur bambin était ce jour-là juste plus concentré à attraper le lapin en peluche qu’à dire « Maman dodo », une simple suspicion et une connexion Internet viennent remettre en doute plus d’un siècle de connaissances sur la vaccination [11].

Malheureusement, une fois le doute implanté, il est difficile de retrouver la confiance. Intervient alors en cascade le quatrième biais, le biais primitif (anchoring bias), qui veut que lors d’un choix décisionnel, lors d’un conflit moral, le premier argument intervenu fait office de référence et prime sur la décision finale et ce, quels que soient les arguments, les preuves ou les références. C’est pour cette même raison qu’il est difficile de discuter théologie ou politique en espérant faire changer quelqu’un d’avis [12].

« Dans le doute, abstiens-toi », ces biais qui nous incitent à l’inaction

Ainsi, entre 20 et 40 % des Français s’estiment inquiets ou réticents face à la vaccination. Et la grande majorité d’entre eux va opter, dans le cas des vaccinations simplement recommandées, pour la non-vaccination. En situation d’incertitude, le fait de franchir le pas en prenant une décision implique des biais cognitifs qui faussent notre raisonnement.

Le biais d’omission stipule qu’en cas de doute, la solution intellectuelle la plus simple est de ne rien faire [13]. Prendre le risque d’une action dangereuse est jugé moins acceptable que l’inaction. Un parent s’en voudra plus d’avoir fait courir un risque à son enfant de par son action, plutôt que de n’avoir rien fait et qu’un problème survienne. Cela est d’autant plus vrai dans les familles croyantes où les événements à venir sont supposés régis par une entité céleste et donc indépendants de leur volonté.

Le biais d’individualité (egocentric bias and « Somebody Else’s Problem » effect) consiste à mettre inconsciemment sa personne en dehors de la société lors d’une prise de décision pouvant affecter la collectivité. La décision qui résulte de l’influence de ce biais est une sorte d’égoïsme : favoriser l’inaction pour soi plutôt que le bien pour la communauté. Ce biais est particulièrement présent dans le cas de la grippe saisonnière au sein des professions médicales et de soins qui, avec une couverture vaccinale de seulement 25,6 % (grippe 2008-2009 [14]), en oublient leur rôle potentiel comme vecteurs de pathogènes [15,16].

Le biais naturaliste (naturalness bias) veut qu’on ait tendance à préférer le naturel à l’artificiel pour une fonctionnalité identique. C’est en exploitant ce biais que les naturopathes et homéopathes incitent les gens à acheter leurs vaccins homéopathiques [17].

Le biais de perception (framing effect and perception risk) est le fait que l’évaluation du rapport entre bénéfices et risques est affectée par notre contexte culturel. Un jeu de loterie présenté avec 5 % de chance de gagner est plus attractif qu’un jeu avec 95 % de risque de perdre. Dans notre société, où les principales maladies infectieuses ont disparu grâce à une meilleure hygiène et à la vaccination, nous avons oublié les séquelles physiques dues à des maladies telles que la rougeole, les oreillons, la variole ou la poliomyélite. En revanche, des maladies très médiatisées, comme la sclérose en plaques, la maladie d’Alzheimer ou l’autisme, sont plus anxiogènes mais moins connues et moins comprises par le public. Alors nous préférons nous baser sur une crainte hypothétique de liens de causalité avec les vaccins, et prendre le risque de maladies « disparues », risque souvent amoindri par les sites de propagande « anti-vax » [18,19].

Pas de lien entre adjuvants aluminiques des vaccins et myofasciite à macrophages.

Dans un rapport publié en mars 2016, l’Académie de Pharmacie fait le point sur l’impact des adjuvants aluminiques. Elle a étudié les données les plus récentes. 445 cas de myofasciite à macrophages, une lésion histologique post-vaccinale, ont été notifiés aux centres de pharmacovigilance, alors que 160 millions de doses de vaccins contenant un adjuvant aluminique ont été administrées sur la même période. Les académiciens observent que le phénomène ne touche presque que la France qui totalise plus de 95% des cas. L’Académie, tout en reconnaissant la souffrance endurée par les patients présentant une myofasciite à macrophages, souligne qu’«  aucun lien de causalité n’a pu être établi, à ce jour, avec les adjuvants aluminiques, d’autant que ces manifestations paraissent limitées dans le temps (non identifiées avant 1990 et semblant en extinction depuis 2012) et dans l’espace (la France a cumulé la quasi-totalité des cas décrits dans le monde) ». Ces conclusions, contestées par l’association E3M d’entraide aux malades, confirme celles de l’Académie nationale de médecine en 2012, de l’AFSSAPS (maintenant, ANSM, Agence Nationale du Médicament) en 2004 et du Comité scientifique pour la Sécurité des Vaccins de l’Organisation Mondiale de la Santé en 2003.

« Il n’y aurait pas de fumée sans feu » ?

Très souvent, lorsque le débat sur la vaccination est lancé, le premier argument apporté est : « mais il y a tellement de preuves du danger des vaccins sur Internet, des films, des témoignages d’experts qu’il doit bien y avoir un lien ! ». La théorie du complot des vaccins peut être comparée à toutes les autres théories du complot ou mythes existants. Cette théorie suppose que les vaccins sont inefficaces ou nocifs et que les gouvernements, l’OMS, les médecins le savent mais, que pour des raisons politiques ou mercantiles, tout est passé sous silence.

Lectures complémentaires suggérées
  • La démocratie des crédules, Gérald Bronner, PUF, 2013.
  • Cognitive Illusions : A Handbook on Fallacies and biases in thinking, judgement and Memory, Rudiger Pohl, Psychology Press, 2004.
  • Parental Decision Making and Childhood Vaccination, J Highland, Case Western Reserve University, 2009 (en accès libre sur Internet).
  • De source sûre, nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, Éditions Payot, 2002.

Toutes les théories du complot sont fondées sur une apparente abondance de preuves variées, de photos ou de propos détournés et scientifiquement trop pointus pour un individu lambda. Bigfoot, Nessie, les attentats du 11 septembre ou encore l’apocalypse de décembre 2012 fonctionnent selon la même logique. Mais que l’on y croie ou pas, il est impossible de démontrer que quelque chose n’existe pas. Brûlerions-nous toutes les forêts du globe, quand bien même nous ne trouverions aucune trace de Bigfoot, nous n’aurons pas cherché correctement dans les cavernes. Il y aura toujours de nouvelles théories du complot car il y aura toujours des faits inexpliqués, mais les complots vont et viennent jusqu’à ce qu’ils soient expliqués ou passés de mode [20].

Former, se former et s’informer

Le seul moyen de ne plus avoir peur de ce qui se cache dans l’obscurité est d’allumer la lumière et d’aller voir l’origine du bruit. Argumenter avec un convaincu de l’anti-vaccination est souvent vain. Mais au niveau individuel, il est possible de contribuer à amoindrir les craintes collectives, à convaincre les hésitants. Dans les familles et en collectivité, il faut aborder les discussions, amener les arguments raisonnés et scientifiques, appuyer la discussion avec des photos d’individus malades pour visualiser ce que sont ces maladies disparues, interroger les plus âgés d’entre nous sur la vie au temps de la coqueluche et de la poliomyélite. Les médecins, personnels soignants, professeurs et enseignants, se doivent d’éduquer leurs patients, leurs étudiants, conformément à leur éthique professionnelle et à l’état de la connaissance. Il n’y a qu’en apportant une information éclairée, individuelle, que l’on pourra diminuer cette crainte des vaccins.

Références

[1] Worboys M. “Conquering untreatable diseases”, BMJ, 2007, 334.
[2] L’origine du refus des vaccinations, Pr Pierre Bégué, SPS 302, octobre 2012.
[3] Les enragés de l’anti-vaccination, SPS 237, février 1999.
[4] Vaccination : peurs, rumeurs et obscurantisme, Jean-Paul Krivine, SPS 289, janvier 2010.
[5] Baromètre santé 2014, étude INPES.
[6] Guthmann et al. « Mesure de la couverture vaccinale en France », InVS, 2012.
[7] Limousi et al. « Les réticences des parents face à la vaccination contre l’hépatite B en France : une enquête en ligne auprès de 5 922 parents en 2013 ». Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire, 2015. Sur le site invs.santepubliquefrance.fr].
[8] « Guide des vaccinations 2012 : Opinions et comportements vis-à-vis de la vaccination ». INPES.
[9] Kruger and Dunning. “Unskilled and Unaware of it : How difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments”. Journal of Personality and Social Psychology, 1999.
[10] Kata A. “Anti-vaccine activists, Web 2.0, and the postmodern paradigm – An overview of tactics and tropes used online by the anti-vaccination movement”. Vaccine, 2012.
[11] Ward et al. “Vaccine-criticism on the internet : New insights based on French-speaking websites”. Vaccine, 33(8), 2015.
[12] Senay and Kaphingst.Anchoring-and-adjustement bias in communication of disease risk”. Med Decis Making., 29(2), 2009.
[13] Ritov and Baron. “Reluctance to vaccinate : omission bias and ambiguity”, Journal of Behavioral Decision Making, 1990.
[14] « Vaccinations chez les soignants des établissements de soins de France », GERES, InVS rapport 2009 – Sur le site opa nvs sante.fr.
[15] Stone et al. “I can take the risk, but you should be safe : Self-other differences in situations involving physical safety”, Judgement and Decision Making, 2013.
[16] Burger and Rodman, “Attributions of responsibility for group tasks : the egocentric bias and the actor-observer difference”, JPSP, 1983.
[17] Dacosta DiBonaventura and Chapman. “Do decision biases predict bad decisions ? Omission Bias, Naturalness Bias and Influenza vaccination.” Med Decis Making, 2008.
[18] Tour et al.. “Knowledge and risk perception of measles and factors associated with vaccination decisions in subjects consulting university affiliated public.” HVI, 2014.
[19] Gurm and Litaker. “Framing procedural risks to patients : is 99 % safe the same as a risk of 1 in 100 ?” Academic medicine, 2000.
[20] Grimes. “On the Viability of conspiratorial beliefs.”, Plos One, 2016.

1 Une nouvelle enquête place même la France en première place mondiale, avec 40% de personnes indiquant ne pas considérer les vaccins comme sûrs.

Mis en ligne le 6 juin 2017
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