L’exploitation d’une affaire de mémoire « récupérée »

par Brigitte Axelrad - SPS n°319, janvier 2017

« Il existe entre l’Europe et l’Amérique un véritable gouffre culturel. Tout observateur européen côtoyant de près les milieux universitaires américains aura de nombreux sujets d’étonnement, justement, par exemple, le contraste saisissant entre l’importance donnée par les enseignants et leurs étudiants à cette hantise du viol et du harcèlement sexuel sur les campus et leur taux d’incidence réel. [...] Il n’y a pas que dans les universités américaines que la mémoire récupérée soit considérée comme quasiment sacrée. Le système pénal et judiciaire américain traite de cas d’abus sexuel infantile à peu près de la même façon. Dans vingt-trois des cinquante États de l’Union (dont ceux de Washington et de Californie), des plaintes fondées sur des faits ayant trait à des souvenirs dus à la mémoire récupérée sont recevables sur une période de trois ans suivant la date à laquelle un tel souvenir s’est manifesté pour la première fois. En d’autres termes, la prescription est à peu près nulle. »
Edward Behr, Une Amérique qui fait peur,

Plon, 1995, p. 31 et 63

Le 16 septembre 2016, dans le magazine Gala, Flavie Flament annonce la publication de son livre, La Consolation [1] : « Je n’aurais jamais imaginé l’enquête sur ma propre vie. J’ai fait un long voyage [...] le trajet fut long, solitaire, douloureux et angoissant. »

Elle confie : il s’agit d’« un voyage dans une mémoire enfouie, quelque part, au fond de moi, un coffre à secrets scellé du sceau de la honte, de la protection, des mensonges et des aveuglements. On l’appelle la “mémoire traumatique”. C’est un fantôme qui vous poursuit, assaillant invisible de vos nuits blanches et de vos bonheurs troublés ». Elle poursuit : « J’ai laissé remonter les images de l’enfance dans un désordre fou [...] assurée par des gardiens de la psychiatrie, j’ai recomposé ce film dont la projection m’était, depuis mes 12 ans, interdite, (ndlr : elle en a 42 aujourd’hui). J’ai assemblé une à une les séquences du saccage d’une innocence, comme on recompose une photo que les coupables ont un jour sciemment déchirée. »

Flavie Flament dit bien : « comme on recompose une photo que les coupables ont un jour sciemment déchirée… ». Cette « recomposition d’une photo » peut-elle être objective ? La mémoire est-elle un ensemble de photos que la remémoration reconstituerait à l’identique des faits passés ?

Jean Piaget, pionnier en matière de psychologie, connu pour ses travaux sur le développement de l’intelligence chez l’enfant, raconta son premier souvenir dont il ne douta pas jusqu’au jour où, à sa grande surprise, il se révéla faux. Son premier souvenir d’enfance était la tentative d’enlèvement dont il croyait avoir fait l’objet à l’âge de deux ans. Il était convaincu qu’il se souvenait de l’événement, il était capable d’en donner tous les détails… alors qu’il n’avait finalement jamais eu lieu. Treize ans après la prétendue tentative d’enlèvement, sa nurse avait écrit à ses parents pour leur avouer qu’elle avait inventé cette histoire qu’ils avaient, à l’époque, crue. Bien plus tard, ce dernier écrira : « J’ai donc dû entendre comme enfant le récit des faits auxquels mes parents croyaient, et l’ai projeté dans le passé sous la forme d’un souvenir visuel, qui est donc un souvenir de souvenir, mais faux ! Beaucoup de vrais souvenirs sont sans doute du même ordre ».

En effet, il arrive que certains souvenirs considérés comme fidèles ne soient souvent que des reconstructions mêlant imaginaire et réalité dans des proportions qui peuvent être très variables [2].

Le point de vue du frère de Flavie Flament

Flavie Flament a écrit que ce n’est que lors d’une séance chez un psy, en voyant une photo d’elle datant de cette fameuse époque, que son souvenir d’avoir été violée lui est revenu1. Le frère de Flavie Flament remet en cause ses propos sur son enfance abusée [3] : « Ma sœur ne va pas bien ». Il ajoute : « Contrairement à ce qu’elle dit, tout cela ne lui est pas revenu subitement, on en parle dans la famille depuis longtemps. On savait qu’il s’était passé quelque chose. Elle évoque aujourd’hui un viol. À l’époque, Flavie s’est plainte de gestes déplacés à ma mère et mes parents ont aussitôt interrompu les séances chez ce photographe [...] C’est pour nous totalement hallucinant ! Elle entremêle des faits réels et des passages complètement romancés. Cette façon de réécrire l’histoire, c’est de la folie pure ». Il poursuit : « Je l’ai revue avec ce type des années plus tard. Pourquoi traînait-elle à nouveau avec lui, si elle en avait été dégoûtée ? »

Le 25 octobre, quand le journaliste du magazine Gala lui demande [4] : « Pensez-vous que ses souvenirs aient été manipulés ? », il répond : « Flavie est certainement une bonne cliente pour les psys ». Sa mère Catherine ajoute : « J’espère que ma fille trouvera le bon médecin qui lui donnera le bon traitement. Ma famille, mes amis pensent tous la même chose. »

Bien entendu, nous ne prenons parti ni pour l’un ni pour l’autre. La question ici n’est pas de dire si Flavie Flament a réellement subi un viol dans son enfance ou si la version du frère et de la mère est la bonne. Il s’agit seulement de rappeler que la théorie de la mémoire traumatique mise en avant par Flavie Flament, l’idée que le souvenir d’un tel événement peut disparaître du fait de la violence de ce dernier et qu’il peut remonter petit à petit par introspection ou cure thérapeutique n’est pas fondée scientifiquement. La demande d’allongement de la durée de non prescription ne peut pas légitimement s’appuyer sur cette vision.

La théorie de la « mémoire traumatique »

Bien avant que Flavie Flament, animatrice d’émissions radiophoniques et télévisées, n’en fasse le sujet de La Consolation, le thème de l’abus sexuel était déjà revenu plusieurs fois au cours de son émission, « On est fait pour s’entendre », sur RTL [5]. Invitée de ces débats,une psychiatreavait développé l’importance de la reconnaissance du statut de victime par les victimes elles-mêmes, leurs proches et la législation française.

À défaut d’obtenir l’imprescriptibilité, comme pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, ce médecin et son association [6] militent pour le rallongement de dix ans du délai de prescription2 pour les viols et abus sexuels commis sur mineurs, afin qu’il passe des vingt ans actuels après la majorité à trente ans. Bien sûr, les crimes sexuels sur mineurs doivent être sévèrement punis et les auteurs de ces crimes poursuivis sans relâche quand on a des preuves de leur culpabilité. Mais lorsque ces accusations reposent sur des souvenirs retrouvés des décennies plus tard, la plupart du temps en thérapie, Flavie Flament dit : « assurée par les gardiens de la psychiatrie », le problème n’est-il pas tout autre ?

Selon la théorie de la « mémoire traumatique », les victimes de viols et d’agressions sexuelles subissent tout d’abord l’état de « sidération psychique », une paralysie du corps et de l’esprit pour éviter la surproduction des hormones du stress et protéger ainsi le cœur et le cerveau. Survient ensuite le phénomène de la « dissociation », qui se traduit par un manque de ressenti, ou, plus exactement, un sentiment de déconnexion et de dépersonnalisation par rapport à ce qui s’est passé. Le risque de cette disjonction émotionnelle est la « mémoire traumatique », évoquée par Flavie Flament. Ailleurs, elle parle d’« amnésie dissociative traumatique ».

Une théorie contestée

Dans les années 95, des chercheurs américains tels que Brière (1993), Williams (1995), Widom (1996) et d’autres (cf. plus loin), ne font pas référence au concept de refoulement freudien, qui n’a jamais pu être scientifiquement prouvé, mais à celui de « mémoire traumatique », dont on prétend apporter des « preuves » grâce à la description d’effets ou de symptômes, les mêmes qui sont rapportés dans The Courage to Heal, d’Ellen Bass et Laura Davis [7]. Les victimes d’agressions sexuelles seraient sujettes à un trouble de la mémoire, conséquence psychotraumatique des violences, et notamment à une amnésie appelée par ces auteurs « amnésie traumatique » ou « amnésie dissociative traumatique ». Ce terme est souvent confondu [8] avec l’« amnésie post-traumatique », état de confusion qui se produit immédiatement après une lésion cérébrale traumatique dans laquelle la personne blessée est désorientée et incapable de se rappeler les événements qui se sont produits au moment de l’accident et après la blessure. Cet état est généralement temporaire, de quelques heures ou semaines, et plus rarement de quelques mois [9].

Richard McNally3, que nous avions interrogé au sujet de cette théorie, nous avait répondu [10], à propos des termes refoulement, amnésie traumatique, amnésie dissociative, amnésie dissociative traumatique : « Les différences entre ces termes sont insignifiantes et sans rapport avec le débat sur les souvenirs refoulés et retrouvés de traumatismes. Tous ces termes impliquent que quelqu’un encode une ou des expériences traumatiques, puis devient incapablede rappeler le souvenir du traumatisme parce qu il a été trop traumatisant. Pourtant, comme l’illustre le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) de façon si spectaculaire, les personnes gravement traumatisées ne se souviennent que trop bien de leur traumatisme. Elles en éprouvent des souvenirs intrusifs, des souvenirs bouleversants, mais pas une incapacité à s’en souvenir [...] La majeure partie de la communauté scientifique aux États-Unis et en Europe considère que l’amnésie dissociative traumatique, autrement appelée refoulement, est un morceau de folklore dénué de tout fondement scientifique convaincant ».

La mémoire manipulée

Dossier à lire en ligne sur www.pseudo-sciences.org

Et à propos du projet de prolongation des délais de prescription envisagé en France, il ajoutait : « Oh, my... ; I had no idea this was occurring in France ! (traduction : Je ne pensais pas que c’était en train d’arriver en France !). Le problème, c’est qu’il n’existe pas de preuve convaincante que des personnes soient incapables de se rappeler les événements vraiment traumatiques, c’est-à-dire de preuve convaincante de l’existence de l’amnésie dissociative traumatique. En conséquence, le projet de loi repose apparemment sur des hypothèses sur la mémoire qui ne sont pas étayées par des preuves. »

Scott O. Lilienfeld4, à qui nous avions demandé son avis sur la prise en compte des souvenirs retrouvés comme preuves, pour justifier l’allongement du délai de prescription dans la loi française, nous avait répondu ceci : « Si le Parlement français modifie la loi pour permettre la présentation de la mémoire retrouvée comme preuve, il ira à l’encontre d’énormes quantités de données et de connaissances scientifiques bien établies en ce qui concerne les mécanismes de la mémoire. Les dernières décennies de recherche médicale et psychologique nous ont apporté un enseignement puissant, mais largement négligé : une tradition clinique bien établie n’est pas toujours équivalente à la preuve scientifique. Nous devons nous tourner vers des données bien établies, pas vers des intuitions viscérales (« gut hunches »). Nous devons distinguer les faits scientifiques de la fiction scientifique. Si nous ne le faisons pas, nous risquons de faire subir un préjudice grave à des personnes innocentes et à leurs familles. »

La reprise du débat au Parlement

La parution du livre de Flavie Flament a été précédée depuis le mois de septembre d’une forte couverture médiatique alors que le Parlement français débattait dans le même temps de la proposition de loi de MM. Alain Tourret et Georges Fenech portant réforme de la prescription en matière pénale [11]. Des associations ont réitéré l’amendement de Mme Jouanno pour prolonger le délai de prescription de 20 à 30 ans pour les crimes sexuels commis sur mineurs. Cet amendement a été repoussé en première lecture à l’Assemblée nationale, le 10 mars 2016.

Lors de la séance du Sénat du 13 octobre 2016 [12], M. François-Noël Buffet, rapporteur de la commission des lois, a résumé les travaux menés : « Nous avons auditionné des associations de victimes, La Parole Libérée et Stop aux violences sexuelles, ainsi que Mme Violaine Guérin, spécialiste de l’amnésie traumatique [13]. Nous avons également entendu des magistrats et le docteur Caroline Rey-Salmon, chef de service de l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu [...] J’ai proposé à la commission de maintenir le délai de prescription à vingt ans, rejoignant ainsi la proposition de l’Assemblée nationale, laquelle s’inscrit d’ailleurs dans ce qui est une constante du droit depuis maintenant plusieurs années. »

Lui-même a changé d’avis, initialement favorable à porter les délais à 30 ans, s’appuyant sur des « témoignages [qui] indiquent qu’une personne ayant été agressée sexuellement lorsqu’elle était mineure aura besoin de temps et d’un cadre familial stable pour révéler les faits ». Il s’en explique ainsi : « Ce qui m’a convaincu, c’est que les magistrats et surtout les médecins considèrent qu’il n’y a pas, très honnêtement – et je pèse mes mots –, sur le plan judiciaire et sur le plan de la procédure, d’avantage particulier à prolonger la prescription dans la mesure où plus le temps passe, plus il est difficile, voire quasiment impossible, de rapporter la preuve des faits commis. »

Julie Klein, professeure de droit à l’université de Rouen, auteure du Point de départ de la prescription (Éditions Economica, 2013) a défendu son propre point de vue : « En tant que citoyenne, je trouve qu’il est d’une injustice absolue que certains violeurs ne soient jamais condamnés. Mais il faut se poser la question du rôle de la loi. Et en tant que juriste, je me demande ce que vaut un procès qu’on intente trente ou quarante ans après les faits. » Si longtemps après, le manque de preuves est au cœur du problème : « Soit on demande au droit pénal de sacraliser la parole de la victime, sachant que ce n’est pas son rôle. Soit la victime sera déboutée faute de preuve, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques sur sa reconstruction. » [14]

Sans parler des cas d’abus intégralement fantasmés, où c’est la reconstruction d’une personne accusée à tort qui risque d’être difficile…

Une conclusion raisonnable

Les parlementaires parviennent donc à une conclusion raisonnable sans toutefois tenir compte de l’avis de la communauté scientifique dans son ensemble, qui considère que l’amnésie dissociative traumatique n’a jamais pu être validée scientifiquement [10]. Il est regrettable qu’aucun expert scientifique de la mémoire n’ait été entendu. Le 25 novembre 2014, l’AFIS avait d’ailleurs publié un communiqué en ce sens « Abus sexuels, “souvenirs retrouvés” et manipulation mentale : la loi peut-elle ignorer la science ? » [14],peu avant la discussion à l’Assemblée nationale qui avait eu lieu fin 20145.

Références

[1] Flament F., La Consolation, J.-C. Lattès, 2016.
[2] Loftus E., Les illusions de la mémoire, conférence, Université Dufour, 2009.
[3] PurePeople, 26 octobre 2016.
[4] Gala, 26 octobre 2016.
[5] RTL : « On est fait pour s’entendre : Flavie Flament, les auditeurs de la station partagent leurs expériences et les experts prodiguent leurs conseils sur les questions sociétales, relationnelles ou encore médicales ».
[6] Mémoire traumatique et victimologie, sur le site www.memoiretraumatique.org
[7] Bass E. et Davis L., The Courage to Heal, trad. Le courage de guérir, sous-titré Un guide pour les femmes survivantes de l’abus sexuel dans l’enfance, Harper Perennial, publié en 1988, réédité pendant 20 ans jusqu’en 2008 et conseillé par les thérapeutes de la mémoire retrouvée à leurs patientes.
[8] Comme dans cet article de Danièle Bousquet dans Libération, « Faut-il rendre imprescriptibles les crimes sexuels sur mineurs ? », 24 octobre 2016.
[9] Loftus E., Le syndrome des faux souvenirs, Éd. Exergue, p. 279 et suivantes.
[10] La mémoire manipulée - Souvenirs refoulés, faux souvenirs et délai de prescription , SPS n° 312, avril 2015.
[11] Proposition de loi portant réforme de la prescription en matière pénale, séance du 25/05/2016, www.senat.fr
[12] Séance du 13 octobre 2016, www.senat.fr
[13] L’Obs Le Plus : Ma bio : « Violaine Guérin, docteur en médecine [...] est spécialisée en endocrinologie et gynécologie médicale. Elle est aussi présidente de l’association Stop aux Violences Sexuelles [...]. Auteure de « Comment guérir après des violences sexuelles ? », Editions Tanemirt, 2014 et de « Stop aux violences sexuelles ! Écoutons donc ces corps qui parlent ! » en 2011.
[14] Condomines A., « Viols sur mineurs : faut-il allonger les délais de prescription ? », LCI, 27 octobre 2016.
[15] Communiqué de l’AFIS Abus sexuels, « souvenirs retrouvés » et manipulation mentale : la loi peut-elle ignorer la science ?, 25 novembre 2014.

1 Flavie Flament, depuis la sortie de son ouvrage, a nommément accusé le photographe David Hamilton. Celui-ci a nié toutes les accusations et a été retrouvé mort le 25 novembre 2016.

2 La prescription, c’est le principe selon lequel au-delà d’un certain délai l’auteur d’une infraction ne peut plus être poursuivi. Le délai de prescription est de vingt années quand la victime est mineure et ce délai ne commence à courir qu’à partir de sa majorité. De ce fait, quand un viol est commis sur une personne mineure, celle-ci peut déposer plainte jusqu’à la veille de ses 38 ans.

3 Richard McNally est professeur de psychologie à l’Université Harvard, expert des troubles de l’anxiété. Il a effectué des recherches sur le fonctionnement cognitif des adultes qui rapportent des histoires d’abus sexuel infantile.

4 Scott O. Lilienfeld est professeur de psychologie à l’Université Emory à Atlanta. Ses principaux domaines de recherche sont les désordres de la personnalité, les diagnostics et classifications psychiatriques, les pratiques en psychologie basées sur les preuves et les challenges posés par la pseudoscience en psychologie clinique.

5 Notons que la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes vient de confier à Flavie Flament, considérée comme « victime et experte », une mission pour « comprendre et faire avancer un consensus sur l’allongement ou pas de la durée de prescription ». Elle sera accompagnée par un pénaliste.

Mis en ligne le 5 mars 2017
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