La liste de Freud

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - janvier 2017

La liste de Freud

Goce Smilevski

Belfond, Coll. 10/18, 2013 (réédition 2016), 264 pages, 20,50 €

Le roman de l’écrivain macédonien Goce Smilevski a connu un succès considérable. Il est traduit en vingt-cinq langues et a été récompensé par le Prix européen pour la Littérature et le Prix pour la Culture méditerranéenne. L’auteur a imaginé un récit fait par Adolphina, une des cinq sœurs de Freud. Il a voulu donner la parole à cette femme restée dans l’ombre, abandonnée, et à d’autres qui ont subi le même sort : Ottla Kafka et Clara Klimt.

Le récit commence par l’entrée des Nazis en Autriche. De nombreux flashbacks racontent les relations d’Adolphina avec Sigmund et évoquent les théories du célèbre Viennois. L’auteur évoque, entre autres thèmes, diverses formes de troubles mentaux, la vie dans les hôpitaux psychiatriques de l’époque, l’éducation juive des femmes, les souffrances subies par les Juifs, l’atmosphère des prisonniers dans les camps de concentration, la mort dans les chambres à gaz.

Le titre original de l’ouvrage est La sœur de Freud. Les éditions Belfond, peut-être par souci commercial, ont titré : La liste de Freud (rappelons que c’est généralement l’éditeur, plutôt que l’auteur, qui décide in fine d’un titre). Cette expression rappelle le roman et le film La liste de Schindler, ce qui a un effet choquant. Elle se justifie par un fait peu connu, mis ici en évidence par Smilevski.

En mars 1938, les Nazis entrent en Autriche. L’appartement de Freud et les archives des publications psychanalytiques sont fouillés par la Gestapo à la recherche de documents antinazis. Anna Freud est détenue une journée entière par la Gestapo. Ernest Jones, le biographe attitré de Freud, assure que « ce fut certainement le jour le plus sombre de la vie de Freud » [1]. Voyant les désastres qui s’annoncent, Freud, d’abord réticent à quitter Vienne, finit par vouloir fuir en Angleterre. L’historien Peter Gay, auteur d’une des plus célèbres biographies de Freud, a longuement décrit ce qui s’imposait alors à sa vue : « Le règne de la terreur s’instaure, un mélange immonde de purges ordonnées par l’envahisseur et d’un déchaînement de terrorisme spontané de la population locale : la traque aux sociaux-démocrates et aux dirigeants modérés de l’ancienne droite, et surtout la chasse cruelle aux Juifs. […] Les bandes de voyous qui pillaient les appartements juifs et persécutaient les commerçants agissaient de leur propre chef et y prenaient le plus vif plaisir. […] Les incidents qui se multiplièrent dans les rues des villes et des villages d’Autriche au lendemain de l’invasion dépassèrent en horreur tout ce qu’on avait pu voir dans le Reich hitlérien  » [2].

Jones et la princesse Marie Bonaparte, arrivés à Vienne, cherchent à obtenir des visas pour Freud et pour des personnes qui lui sont chères. Ils prennent contact notamment avec l’ambassadeur des États-Unis en France, William Bullitt (avec qui Freud avait écrit un livre). Le président Roosevelt demande à son ambassadeur à Berlin de s’occuper personnellement du départ de la famille Freud pour Paris [3]. Mussolini, « qui s’était probablement souvenu du compliment que Freud lui avait fait quatre ans auparavant  », intervient directement auprès d’Hitler ou de son ambassadeur à Vienne [4].

Ainsi, Freud put partir, accompagné d’une quinzaine de personnes de son choix : notamment sa femme, sa chère belle-sœur, sa fille et sa compagne, ses gendres, deux bonnes, un médecin et sa famille. De plus, écrit Jones, « tous ses meubles, ses livres et ses antiquités arrivèrent sans encombre à Londres, le 15 août, et dans son vaste cabinet de consultation, ou bureau, tout était merveilleusement bien arrangé pour mettre en valeur les objets qu’il aimait tellement ; la maison était plus spacieuse que leur appartement de Vienne et Ernst s’était même arrangé pour installer un ascenseur  » [5]. Mme Roudinesco précise, dans sa biographie de Freud, que des trois milliers d’antiquités grecques, romaines et égyptiennes, deux mille seront emportées en Angleterre [6]. Ces antiquités, évidemment, valaient une fortune.

Gay a consacré vingt des neuf-cent-deux pages que compte son ouvrage aux derniers jours de Freud à Vienne. Pas un mot sur les quatre sœurs laissées en Autriche. Jones, lui, a écrit : « N’ayant aucun espoir de pouvoir subvenir à leurs besoins à Londres, Freud avait dû laisser ses vieilles sœurs, Rosa Graf, Dolfi Freud, Marie Freud et Paula Winternitz à Vienne, mais lorsque le danger nazi se fit plus proche, son frère Alexander et lui leur donnèrent la somme de 160 000 schillings autrichiens (environ 22 400 dollars) somme qui devait suffire pour leur vieillesse, à condition de ne pas être confisquée par les nazis  ». Il a ajouté : « Par bonheur, il ne sut jamais ce qu’il advint d’elles : elles moururent dans les fours crématoires quelque cinq années plus tard  » [7]. Quelques semaines après son arrivée à Londres, Freud fit son testament. Rien pour les pauvres sœurs restées dans l’enfer nazi : « Dans le testament que Freud signe le 28 juillet 1938, et qui fut authentifié le 1er décembre 1939, dont les exécuteurs testamentaires sont Martin, Ernst et Anna Freud, il distribue ses biens entre sa veuve et ses enfants, en faisant part égales : il laisse par ailleurs trois cents livres sterling à sa belle-sœur Minna, et à Anna, toute sa collection d’antiquités et sa bibliothèque de psychologie et de psychanalyse  » [8].

Les quelques caciques de l’intelligentsia parisienne outrés par le livre de Smilevski sont ceux qui avaient été scandalisés, il y a quelques années, par les révélations sur la liaison de Freud avec sa belle-sœur vivant sous son toit. À leur tête, l’historienne-psychanalyste Élisabeth Roudinesco. Michel Onfray ayant évoqué ce qui était, déjà du vivant de Freud, un secret de Polichinelle, Mme Roudinesco a consacré à peu près un quart de ce qu’elle a écrit dans l’opuscule censé objecter à Onfray à nier cette possibilité [9]. Comme l’écrit Borch-Jacobsen, « il n’y a de scandale que pour les freudiens  » [10]. On peut préciser : pour certains freudiens, car par exemple Jacques-Alain Miller déclare à ce sujet : « La morale de Freud se dégage de sa forme de vie : une vie de travail acharné, d’ambition, assez étriquée sur le plan sexuel, qu’il ait ou non couché avec sa belle-sœur (ce que je lui souhaite)  » [11].

Les freudiens offusqués sont ceux qui ont alimenté le mythe d’un Freud modèle absolu de vertu. La raison de l’importance d’affirmer envers et contre tout que Freud était un homme parfaitement fiable et intègre, à tous points de vue, est d’assurer la validité de ce qu’il a dit et écrit, la fiabilité de ses observations, la rigueur de ses interprétations, la vérité des prétendues guérisons. La psychanalyse freudienne étant une discipline qui repose essentiellement sur le témoignage du fondateur, « il est crucial pour la théorie qu’il ait été un témoin d’une probité et d’une impartialité absolues, faute de quoi tout l’édifice s’écroulerait  » [12].

Mme Roudinesco n’a pas hésité à calomnier Smilevski, sans doute dans l’espoir de décourager la lecture du livre. C’est la stratégie qu’elle avait utilisée pour Le Livre noir de la psychanalyse, avant même sa parution. Sous le titre « L’épouvantable Dr. Freud », elle écrit dans Le Monde, un journal où elle règne sur la rubrique psy depuis des années : « Smilevski prend appui dans son roman sur un prétendu épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud afin de montrer que le fondateur de la psychanalyse était un misogyne pervers, fasciné par le nazisme, obsédé par l’argent et la masturbation : en bref, un répugnant personnage  » [13].

J’ai cherché en vain des passages où Freud apparaît comme « un misogyne pervers, fasciné par le nazisme, obsédé par l’argent ». Je n’ai trouvé qu’un seul petit passage où il est question de masturbation : neuf lignes exactement, où il n’y a qu’une phrase explicite sur cette activité de Freud adolescent, observé par Adolphina : « sa main droite glisse sur son ventre à un rythme régulier » (p. 61, éd. 2013). Cela dit, Freud était effectivement obsédé par la masturbation, mais Smilevski n’a absolument pas évoqué cette obsession, que chacun peut lire chez Freud. Ainsi, il écrit en 1897 à son ami Fliess : « La masturbation est l’unique grande habitude, l’“addiction originaire” [Ursucht], et c’est seulement en tant que substitut et remplacement de celle-ci qu’apparaissent les autres addictions – à l’alcool, à la morphine, au tabac, etc.  » [14]. L’année suivante, il explique par la seule masturbation toutes les neurasthénies (on dirait aujourd’hui « dépression » ou « syndrome de fatigue chronique ») [15]. En 1908, il affirme : « Si une hystérique est mise en colère, elle a une crise. C’est un substitut de la masturbation. Elle a une crise d’hystérie dans les mêmes circonstances qui la poussaient avant à se masturber  » [16]. Il affirme que la masturbation corrompt le caractère (« car elle apprend à atteindre des buts importants sans se fatiguer  », prédispose à la névrose et même à la psychose [17]. Trente ans plus tard, même discours : ses toutes dernières lignes contiennent cette phrase : « L’ultime fondement de toutes les inhibitions intellectuelles et des inhibitions au travail semble être l’inhibition de l’onanisme enfantin » [18].

En 1901, Fliess faisait à son ami Freud cette critique (qui allait le fâcher au lieu de le faire réfléchir) : « Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées » [19]. On se demande si, en écrivant que Smilevski fait de Freud un obsédé de la masturbation, Mme Roudinesco n’a pas cru lire chez cet auteur les pensées de Freud ou ses pensées à elle.

Références

[1] La vie et l’œuvre de Sigmund Freud. Trad., PUF, 1969, vol. III, p. 255.
[2] Freud. Une vie. Trad., Hachette, 1991, p. 712.
[3] Ibidem, p. 717.
[4] Jones, Op. cit., p. 252.
[5] Ibidem, p. 265. On peut facilement voir cette magnifique demeure en tapant dans un moteur de recherches : « Freud + London + maison ».
[6] Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre. Seuil, 2014, p. 314.
[7] Jones, Op. cit., p. 263.
[8] Gay, Op. cit., p. 705.
[9] Mais pourquoi tant de haine ? Seuil, 2010. L’ouvrage comporte quatre-vingt-dix pages, mais seulement soixante-deux sont de Mme Roudinesco. Quatorze pages sont consacrées à ce qu’elle appelle « une rumeur ».
[10] Borch-Jacobsen, M. (2010) D’Œdipe à Tartuffe : l’affaire Minna. In C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse. Les Arènes, 2e éd., p. 163.
[11] J.-A. Miller. & M. Onfray, M. (2010) Débat “En finir avec Freud ?”. Philosophie magazine, n° 36, p. 15.
[12] Borch-Jacobsen, Op. cit.
[13] L’épouvantable Dr Freud, Le Monde
[14] Lettre du 22-12-1897, p. 365.
[15] La sexualité dans l’étiologie des névroses (1898). Œuvres complètes. PUF, III, p. 215-240.
[16] 11-11-1908. In Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. 2, Gallimard.
[17] La morale sexuelle “culturelle” et la nervosité moderne (1908). Œuvres complètes, PUF, 2007, VIII, p. 214s.
[18] Résultats, idées, problèmes (1941). Trad., Œuvres complètes, PUF, 2010, XX, p. 320.
[19] S. Freud, Lettres à Wilhelm Fliess. Trad., PUF, 2006, p. 564.

Mis en ligne le 20 février 2017
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