Regards sur la science

L’élimination par transgénèse de moustiques vecteurs de pathogènes

par Louis-Marie Houdebine - SPS n°318, octobre 2016

De nombreux moustiques sont des porteurs d’organismes pathogènes. C’est le cas de l’Aedes aegypti qui transmet plusieurs maladies dont la dengue, la fièvre Zika, la fièvre jaune et la maladie du chikungunya. L’élimination de ce moustique est donc hautement souhaitable. Il vit au voisinage de l’homme et ne pique que cette espèce. Seules les femelles piquent leurs victimes dans le but de leur prélever du sang indispensable pour leur reproduction. Ce moustique se reproduit dans les eaux stagnantes petites ou grandes. Il est devenu résistant à divers pesticides.

Pour contourner ce problème, des mâles stériles ont été obtenus par irradiation et dispersés massivement dans des lieux infestés par le moustique. L’accouplement de ces mâles stériles avec les femelles sauvages se traduit par une forte diminution du nombre de moustiques. Cette méthode est laborieuse dans la mesure où l’irradiation élimine une bonne partie des animaux et où les survivants ne sont pas sexuellement très actifs [1].

Une entreprise britannique (Oxitec) a développé une méthode qui permet une bonne survie conditionnelle des géniteurs mâles et une mort programmée de leurs descendants. Pour ce faire, un gène tueur est transféré dans des embryons. Ce gène a été construit de manière à ce que son expression soit bloquée en présence de tétracycline (qui n’agit pas dans ce cas via son activité antibiotique). Les mâles se développent très bien et massivement dans ces conditions. Lorsque les mâles en question sont sexuellement matures, ils sont lâchés dans des lieux où se trouvent les moustiques à éliminer. Les mâles s’accouplent avec les femelles sauvages puis meurent dans les 3-4 jours qui suivent de mort naturelle. En l’absence de tétracycline, le gène tueur n’est plus réprimé. Il élimine les larves en cours de développement, avant donc que les moustiques aient atteint le stade où ils piquent et se reproduisent.

Des lâchers de mâles transgéniques ont été effectués à titre expérimental dans les Îles Caïmans, au Brésil et au Panama. Les essais étaient concluants et les agences locales de sécurité ont considéré que des effets secondaires indésirables étaient improbables. L’expérience brésilienne a été poussée plus loin. Le même protocole a été appliqué dans deux des régions du Brésil infestées par la dengue. Dans le site urbain, une baisse de 50 % des cas de dengue a été observée et de 90 % dans le site non urbain. La méthode ne fait pas qu’éliminer une partie des moustiques, elle permet de diminuer effectivement le nombre de personnes atteintes par la maladie.

Ces succès ont incité les États-Unis à tester la méthode en Floride. Le lâcher de moustiques génétiquement modifiés dans l’environnement serait une première dans ce pays. La FDA a minutieusement examiné le dossier Oxitec et a répondu avec un soin particulier aux milliers de commentaires et de questions provenant du public. Oxitec pense obtenir l’accord de la FDA pour procéder à des lâchers de moustiques transgéniques avant la fin de cette année [2,3].

Le procédé décrit ici est le premier du genre capable d’éliminer des moustiques et de sauver des vies humaines. Un des points importants est que les moustiques sont de toute façon voués à une mort précoce, ce qui diminue les risques de dissémination incontrôlée des transgènes.

Une autre méthode mettant en œuvre l’outil CRISPR-Cas9 permet à un transgène de se disséminer préférentiellement et en peu de générations dans tous les individus d’un groupe d’animaux par un mécanisme de guidage de gènes. Cette méthode est d’une efficacité très élevée mais elle repose sur la diffusion massive de transgènes. Elle convient pour disséminer des gènes tueurs de moustiques et pour transférer des gènes capables d’inactiver des gènes pathogènes portés par des moustiques [4]. Cette méthode comporte des risques de dissémination incontrôlée. Elle ne paraît donc pas suffisamment mature pour sortir des laboratoires [5].

Références
[1] Houdebine LM. « Des insectes génétiquement modifiés pour prévenir la transmission de maladies », 2015. Sur www.pseudo-sciences.org
[2] Milius S. “FDA OKs first GM mosquito trial in U.S. but hurdles remain”, 2016. Sur www.sciencenews.org
[3] “US finds GMO mosquitoes won’t harm environment”, 5 août 2016. Sur le site phys.org
[4] Gantz VM, et al.“Highly efficient Cas9-mediated gene drive for population modification of the malaria vector mosquito Anopheles stephensi”. PNAS,2015, 23:E6736–E6743. Sur le site www.pnas.org
[5] Esvelt K. “Gene editing can drive science to openness”. Nature, 2016, 534(7606):153.
Mis en ligne le 17 mars 2017
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