La nature à l’épreuve de l’homme

Note de lecture de Christian Lévêque

La nature à l’épreuve de l’homme

Valérie Chansigaud

Delachaux et Niestlé, 2015, 240 pages, 19 €

Il s’agit d’un travail documentaire qui vise à conforter, par des exemples, l’affirmation selon laquelle nous vivons une crise environnementale. Dans cet esprit, l’ouvrage nous propose une approche assez originale basée sur des chapitres caractérisés par mots clés : adaptation, frontières, inégalités, gestion, indicateur, indifférence, réitération et désordre. Ces termes, qui sont censés décrire notre relation au monde et notre relation aux autres, permettent, selon l’auteure, de caractériser la crise actuelle. Elle mentionne néanmoins qu’elle ne se livre à aucune annonce apocalyptique et que son ambition est de permettre aux lecteurs de prendre la mesure du présent afin de réfléchir aux causes et aux conséquences de la situation environnementale.

Pour illustrer ses propos, V. Chansigaud a choisi de nous présenter une série de cas, centrés sur les questions de santé des hommes, des plantes et des animaux, qui s’appuie sur une bibliographie de seize pages. À titre d’exemple, dans le chapitre Adaptation, elle avance l’idée que les maladies émergentes seraient le résultat de l’adaptation du vivant aux transformations de l’environnement par l’homme : résistance aux pesticides et aux antibiotiques, vulnérabilité face à la maladie de Carré, émergence de nouveaux pathogènes humains. Rien de bien nouveau ici, on retrouve un certain nombre de questions qui ont été largement traitées par ailleurs, telles que la pollution par le DDT. Par contre, on s’interroge sur : « On sait ainsi que les plants OGM peuvent s’avérer mortels pour des papillons s’ils consomment leur pollen, mais leur influence sur la sélection génétique des populations est tout à fait inconnue. » (p. 17). Certes l’auteure semble prudente, mais s’il s’agit du papillon Monarque (ce qui n’est pas précisé mais auquel on pense spontanément), plusieurs études ont depuis démontré que le risque était négligeable1.

Dans le chapitre Inégalités on retrouve l’idée que les différences économiques entre les individus contribuent à l’émergence ou à l’aggravation de la crise environnementale : relation entre maladie infectieuse et pauvreté, émergence de nouveaux pathogènes expliquée par la richesse, etc. L’exemple de la “grande faim irlandaise” de 1845 est intéressant et bien développé. Pour l’auteure, ce sont les dysfonctionnements sociaux et économiques (indéniables) de la société irlandaise de l’époque qui expliqueraient cette famine mythique, non pas le manque de pommes de terre, ni le mildiou, qui n’en ont été que les déclencheurs…

Le chapitre Gestion traite de l’action des hommes sur l’environnement et les ressources naturelles. Avec l’idée sous-jacente, un peu surprenante, que la gestion ne sert qu’à corriger les conséquences des gestions précédentes. Curieusement, on n’y trouve que des cas anecdotiques, comme l’introduction de la peste en Amérique du nord, la rage et le chien domestique, la rage et le renard, la rage et les espèces envahissantes. Rien sur la gestion des systèmes écologiques, ni sur le rôle de l’agriculture dans la gestion de la nature. Et des remarques que je qualifierais de naïves : « la prévention des introductions est simple et repose sur le contrôle des marchandises et des voyageurs et des mesures de quarantaine » (p. 112). “Simple” n’est certainement pas le meilleur qualificatif quand on connaît un peu le problème !

Le chapitre Désordre décline, entre autres, les désordres dus aux excès de la consommation de viande, les désordres dus aux espèces introduites, ainsi que les famines et désordres sociaux. Lire néanmoins que l’agriculture est une activité très destructrice de l’environnement laisse songeur car on semble oublier que l’agriculture a créé nos paysages et contribue encore en grande partie à les entretenir. Par contre il est juste de dire que certaines pratiques agricoles, issues de la Révolution verte, ont été défavorables au maintien d’une nature que l’agriculture avait contribué à créer durant des siècles. On ne devrait pas oublier en critiquant la consommation de viande, que l’élevage extensif encore largement pratiqué dans notre pays, contribue à entretenir nos paysages, à l’exemple des alpages ou des bocages. La mise en accusation systématique de l’agriculture est donc à nuancer.

Difficile de porter un avis univoque sur cet ouvrage où l’on retrouve des vieux poncifs, mais aussi quelques analyses documentées sur les épidémies par exemple, ou des réflexions intéressantes dans le chapitre Indifférence sur le fait que l’indifférence par rapport à la destruction de l’environnement ne résulte pas d’un manque de connaissances mais s’enracine souvent dans des pratiques et valeurs culturelles. On peut néanmoins regretter que l’auteure, docteur en sciences de l’environnement et historienne, trahisse par ses propos une forme d’engagement militant. À chacun d’apprécier cet engagement en fonction de l’état de sa réflexion.

En réalité, ce que je déplore fondamentalement, et de manière générale, c’est que cet ouvrage nous présente systématiquement la face sombre des relations de l’homme à la nature. C’est un livre de plus dans la mouvance de la sixième extinction et du human-bashing. Certains, apparemment, se complaisent dans cette litanie des exactions sans faire allusion aux activités humaines qui sont pourtant considérées comme positives, du moins aux yeux de certains, à l’exemple de la régression des grandes endémies ou de la création de milieux considérés comme des lieux de naturalité, tels que la Camargue ou nos bocages. Quand on agit sur la nature, on gagne et on perd tout à la fois en diversité biologique, ce n’est pas à sens unique. Ainsi la construction du lac du barrage réservoir de la Marne (le lac du Der-Chantecoq), a détruit un bocage (construit par l’homme) mais a créé une vaste zone humide très accueillante pour les oiseaux migrateurs au point qu’elle a été érigée en site Ramsar2. La diversité biologique du lieu a changé mais le nouvel écosystème ainsi créé n’est pas pour autant sans intérêt !

Il est regrettable que certains courants de pensée actuels en matière d’environnement s’inscrivent dans une démarche systématiquement manichéenne, ne relevant que les éléments à charge contre l’homme. On aimerait que soit mise en application la démarche systémique (ou intégrée) qui consiste à considérer toutes les implications (écologiques, économiques, sociales, etc..) de nos actions, accompagnée d’une réflexion coût/avantage, qui est le fondement de ce que l’on a appelé le développement durable. Il reste à écrire la longue histoire de « l’homme à l’épreuve de la nature », celle que l’on rencontre encore le plus souvent dans les pays en développement. Car c’est bien pour se nourrir, pour se protéger des éléments naturels et des maladies que les hommes ont lutté et aménagé leur environnement, pas par désir inconsidéré de détruire la nature.

1 Voir Joudrier P., 2010. OGM : pas de quoi avoir peur ! Le Publieur, pour l’historique de cette question.

2 La Convention de Ramsar, relative aux zones humides, est un traité international adopté en 1971 visant à enrayer leur dégradation ou disparition. Voir à ce sujet le site http://www.zones-humides.eaufrance....

Mis en ligne le 15 janvier 2017
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