La science au pluriel

Note de lecture de Marcel Kuntz - SPS n°318, octobre 2016

La science au pluriel

Essai d’épistémologie pour des sciences impliquées

Léo Coutellec

Editions Quae, Coll. Sciences en questions, 2015, 88 pages, 9,50 €

Dans ce court essai, prolongé par la transcription de la discussion qui a suivi une conférence-débat, Léo Coutellec réussit à renouveler le vocabulaire du canal historique des Sciences Humaines et Sociales postmodernes1. Il se démarque d’un relativisme et d’un constructivisme devenus trop encombrants et ridiculisés par Alan Sokal et d’autres2. La science simple « construction sociale » devient ici : « les sciences sont nécessairement impliquées, c’est-à-dire […] immergées dans un paysage de valeurs et d’intentions, portées par des collectifs humains » (p. 55-56).

L’auteur « cherche à créer un espace épistémologique entre des positions positivistes et des positions relativistes qui, respectivement, réduisent la science à l’une de ses déterminations (le couple théorie/expérience) ou la diluent dans un ensemble de pratiques sociales » (p. 44). Avec un talent rhétorique indéniable, l’auteur se place ainsi dans un juste milieu. En apparence seulement, car le constructivisme refait régulièrement surface : la science doit « assumer et expliciter la façon dont les valeurs interviennent au cours des différentes étapes de la démarche scientifique » ; elle doit abandonner « son idéal d’autonomie et de neutralité sans abandonner son exigence d’impartialité ».

Quelques définitions sont nécessaires ici. L’auteur réserve le concept d’autonomie aux orientations de la recherche, à ses stratégies et au choix des méthodologies. La neutralité, à abandonner elle-aussi, est définie comme « l’absence d’implications des valeurs dans les résultats d’une science impartiale » (p. 38). Reste donc l’impartialité, c’est-à-dire « l’absence d’influence des valeurs non-épistémiques dans la motivation interne de la science, en son cœur démonstratif » (p. 36). Les valeurs non-épistémiques sont « celles qui influencent indirectement l’élaboration des connaissances […] comme le bien-être, la justice [ou au contraire] le racisme, le sexisme, etc. » (p. 25). Ainsi, l’auteur ne nie pas les valeurs épistémiques de la science définies par Thomas Kuhn (cohérence, complétude, simplicité et fécondité3), mais c’est pour mieux les relativiser : « la pluralité axiologique s’exprime aussi selon les valeurs non-épistémiques » (p. 26). Derrière le jargon, il s’agit, pour l’idéologie postmoderne, d’imposer dans la pratique scientifique, à côté des valeurs épistémiques (relatives à la connaissance), des valeurs contextuelles, notamment sous couvert d’éthique, ce qui est justifié par un impératif de « pluralité ».

Les thèmes classiques des Sciences Humaines et Sociales postmodernes (notamment les Science and Technology Studies) réapparaissent sous la forme de la « co-construction des savoirs » (que l’auteur renouvelle par un usage fréquent de la notion de « pluralisme ») ou encore de « l’entrée de la démocratie dans les sciences » (« il s’agit d’exiger [le] partage [de la science] pour assumer collectivement la responsabilité des savoirs produits ») (p. 50). Ce dernier point étant lié à l’obsession du risque à la suite des thèses de Hans Jonas4.

On peut prédire un grand avenir à l’auteur qui, comme c’est habituel dans le postmodernisme décliné en science, sait habilement convoquer les thèmes de la démocratie, du pluralisme, des valeurs, de la responsabilité, et de l’air du temps, pour habiller l’entreprise qui vise à tirer la science vers la politique. Et ainsi la contrôler…

1 Voir Lettre d’informations sur les plantes génétiquement modifiées, n° 232, 29 mars 2015

2 Voir « L’esprit postmoderne et le relativisme : la science raconte-t-elle des histoires ? » par Brigitte et Constant Axelrad, 17 janvier 2011

3 Voir « Anastasios Brenner : Raison scientifique et valeurs humaines », par Frank Smith, 17 juin 2012, sur www.actu-philosophia.com

4 Voir Note de lecture de Martin Brunschwig sur La planète des hommes - Réenchanter le risque, de Gérald Bronner, janvier 2015

Mis en ligne le 27 février 2017
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