Energie libre : quand les esprits se déchaînent

Science et pseudo-sciences n°318, octobre 2016

L’énergie libre est une fonction mathématique quantifiant le travail fourni par un système thermodynamique fermé lors d’une transformation réversible à température constante. C’est en tout cas la définition que l’on trouvera dans un manuel de physique… Mais sur la Toile, le terme énergie libre renvoie le plus souvent à une source d’énergie nouvelle qui serait largement ignorée par la communauté scientifique mais dont dépendrait l’avenir de l’humanité dans le contexte actuel de crise énergétique et environnementale. Réalité ou mythe moderne ?

Des hommes entêtés…

Il semblerait que cette énergie libre foisonne autour de nous, et que « les preuves de cette source d’énergie libre sont démontrées par des dizaines, voire des centaines de personnes » [1]. Elle aurait le bon goût d’être « disponible gratuitement », occuperait « tout le “vide” qui nous entoure » et pour la mettre en œuvre, nul besoin d’être « ingénieur ou docteur en physique » [2] puisqu’il vous suffit de potasser l’un des ouvrages disponibles pour concevoir une machine qui saura transformer « quelque chose que l’on ne sait pas détecter en quelque chose d’utilisable » [3]… Mais comme l’énonçait Aristote, « la définition fait connaître ce qu’est la chose ». Alors, quèsaco  ?

On apprend, en naviguant sur plusieurs sites web qui reproduisent assez inlassablement le même discours, qu’elle serait « une énergie électromagnétique dont la moyenne est nulle et semble être neutre du point de vue électrique  » et dont l’origine « est supposée être liée à la présence de champs de paires de particules et d’antiparticules (photons), occupant le vide […] créant entre elles une tension, donc une énergie qui se transforme en une onde qui se propage dans l’espace »1 [4]. La plupart des physiciens continueraientde nier son existence « pendant que l’évidence leur montre chaque jour la réalité, par le jeu des mouvements planétaires, lunaires, stellaires et des atomes et électrons » [1]tandis que d’autres, « des chercheurs courageux et désintéressés sont en train de faire advenir en ce moment même » le « miracle » de l’énergie libre [5]. Mais la technologie mise au point par

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Quelques livres permettant de « comprendre » et de construire une machine à énergie libre

ces courageux chercheurs et qui permettrait de « générer de l’électricité absolument gratuite et ne plus payer un seul centime aux fournisseurs d’énergie » serait « étouffée et réprimée par les grandes corporations » [2] qui « tyrannisent les chercheurs  » menant des recherches sur l’énergie libre [6]... Un exemple parmi d’autres : Bruce DePalma, un ingénieur électricien qui un jour « se mit à la recherche de son âme  », « s’initia à la méditation  » et entreprit de se retirer dans une ferme pour mener des recherches sur les objets tournants : il aurait ainsi inventé un générateur utilisant des aimants en rotation pour extraire l’énergie de l’espace mais n’a jamais osé pousser son concept au bout, de peur qu’on lui fasse « sauter la cervelle » [7]. Malgré cette « tyrannie », il reste heureusement possible (mais pour combien de temps encore, pourrait-on dire ?) de consulter sur le Net de nombreuses vidéos ou descriptifs de machines à énergie libre qui sont présentés comme autant de preuves… invérifiables. Comme ce « générateur d’énergie à aimant » révolutionnaire, dénommé VTA pour Vacuum Triode Amplifier, mis au point dans les années 80 par un dénommé Floyd Sweet et qui « produisait beaucoup plus d’énergie qu’il n’en consommait »... Mais son inventeur « n’a jamais soumis le VTA à des tests indépendants » et des adeptes de l’énergie libre considèrent aujourd’hui « que les tentatives de reproduire les résultats […] peuvent se heurter à de gros problèmes, parce qu’on ne trouve plus le genre d’aimant utilisé à l’époque  » [7]. L’avenir du monde tient décidément à peu de chose…

À voir ces vidéos et lire tous les espoirs suscités par la perspective de délivrer l’humanité « des lobbys maléfiques contrôlant ce monde », de rétablir la vérité scientifique face à des universités qui « lavent le cerveau des étudiants » [8] et de garantir un avenir propre à la planète [9], on pourrait être tenté d’y croire…

…mais des lois têtues

Hélas ! les lois de la nature sont mal faites. Au XVIIIe siècle, Antoine Laurent de Lavoisier, en précurseur de la chimie moderne et reprenant une thèse proposée jadis par Anaxagore, qui vécut 500 ans avant J-C, énonçait une règle devenue célèbre : « dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme  ». Cette maxime sera formalisée au cours du XIXe siècle par les principes2 fondamentaux de la thermodynamique, notamment le premier principe3, ou principe de conservation de l’énergie. Le recours systématique des « sceptiques » à ce premier principe de la thermodynamique pour tuer dans l’œuf l’idée même d’une machine à énergie libre est vivement dénoncé par ses partisans qui affirment qu’une telle machine « ne viole pas le sacro-saint principe de conservation de l’énergie  » car elle ne fait que « pomper un peu […] l’énergie du vide » [10] dont serait rempli l’Univers… Certains citent le cas des aimants suspendus en lévitation magnétique se demandant « quelle énergie inépuisable vainc ici la gravitation ? » [11] et en supposant qu’elle est extraite du vide. Ce type de raisonnement découle en fait d’une mauvaise compréhension du concept même d’énergie qui est souvent imaginée comme un fluide échangeable présent en nous et autour de nous. Mais l’énergie est une propriété inhérente de la matière, et n’a pas d’existence propre en dehors d’elle. Cette identité entre matière et énergie est un concept fondamental sous-tendu par la célèbre et pourtant souvent mal comprise équation4 produite par Albert Einstein : E = mc2. L’énergie est en outre une notion toute relative : une voiture dans son garage, immobile par rapport au référentiel terrestre, ne vous amènera nulle part ni ne percutera personne car son énergie cinétique dans ce référentiel est nulle. Pourtant, son énergie cinétique est immense dans le référentiel héliocentrique puisque la Terre l’entraîne avec elle dans son périple autour du Soleil à 30 km/s… On ne peut donc isoler un paquet d’énergie pure, et chercher à se faire une représentation de l’énergie par le biais de l’imagination ou de l’intuition n’est qu’une impasse génératrice de paradoxes propices aux interprétations mystiques : comme le rappelle le professeur Sadri Hassani5, si en physique « il y a des paradoxes, c’est simplement parce que nous essayons de comprendre un phénomène physique par l’intermédiaire de notre intuition limitée, incomplète et souvent fausse6 » [12]. Nous devrions nous contenter de considérer l’énergie comme elle nous apparaît dans les expériences de physique expérimentale, c’est-à-dire comme une grandeur quantifiant les changements d’organisation de la matière qui se transforme, s’échange et se meut sous l’action des quatre forces de la nature (gravitationnelle, électromagnétique, nucléaire forte et nucléaire faible) dans un référentiel donné. Se risquant à une comparaison anthropocentrique, on pourrait dire que si les atomes étaient monnaies, alors l’énergie serait taux de change…

Une perte de temps et… d’énergie

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Quelques vidéos de démonstration de machines à énergie libre (parmi les plus de 30 000 résultats que fournit Google à la requête « moteur à énergie libre »). On constate l’efficacité de la prétendue omerta créée par les industriels…

On ne peut pas créer d’énergie à partir de rien, cela reviendrait à créer de la matière… Et croire que l’industrie de l’énergie étouffe des avancées dans le domaine, c’est faire peu de cas des industries du matériel électrique, notamment portatif, qui rêveraient de pouvoir mettre au point des outils sans batteries, donc moins lourds et moins coûteux à la production, et qui constitueraient des innovations de rupture pour le grand public qui serait sans doute prêt à les acheter plus chers… Les travaux pour créer de l’énergie du vide ou pour violer le principe de conservation de l’énergie sont donc effectués en pure perte. La seule chose que nous apportent les efforts de tous ces gens, persuadés de pouvoir diffuser l’énergie à foison comme Jésus multipliait les pains, c’est la confirmation du penchant immémorial de l’homme pour la profusion et la gratuité, rien ne différenciant le mythe moderne de l’énergie libre de celui, ancien, de la lampe éternelle [13]…

1 Ce galimatias est truffé d’erreurs et d’approximations qu’il est difficile de lister tout en gardant un esprit apaisé… Soulignons simplement qu’une onde électromagnétique transportant une densité d’énergie nulle ne peut correspondre qu’à une onde dont le champ électrique est nul et qui n’est donc pas une onde électromagnétique… Et que si les photons étaient bien des antiparticules de matière, alors les rayons lumineux de notre soleil réduiraient brutalement notre espérance de vie.

2 Un principe en physique est une loi fondamentale qui n’a pas été démontrée mais que l’expérience n’a jamais pu contredire.

3 Le premier principe de la thermodynamique énonce que l’accroissement d’énergie d’un système est égal à la quantité de chaleur que le système reçoit de l’extérieur à laquelle on soustrait le travail que le système fournit vers l’extérieur. Lorsque le système est isolé, les échanges avec l’extérieur sont nuls, l’accroissement d’énergie du système est donc nul. L’Univers lui-même semble être un système isolé.

4 Pour une particule au repos et qui peut bien entendu s’écrire aussi m = E/c2, ce qui implique par exemple qu’en chauffant un objet de masse m (c’est-à-dire en augmentant l’agitation de ses atomes) et en élevant ainsi son énergie interne de e, alors on augmente la masse de l’objet de e/c2 (ce qui ne veut pas dire que l’on crée de la matière)… Mais cette augmentation de masse est indiscernable à notre échelle compte-tenu de la valeur de c (c étant la vitesse de la lumière dans le vide).

5 Professeur émérite de Physique à l’Université de l’Illinois, auteur du blog skepticaleducator.org.

6 Traduction de l’auteur.

Mis en ligne le 7 mars 2017
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