Mémoire cellulaire : demandez le programme !

Rubrique réalisée par Sébastien Point - SPS n°317, juillet 2016

Notre collaboratrice et psychosociologue Brigitte Axelrad ne cesse de nous alerter : « Il est [...] possible de modifier les souvenirs d’une personne par la manipulation mentale », et les faux souvenirs induits1 au cours de certaines psychothérapies ont déjà conduit à « des ravages chez les patients et ont démoli leur famille » [1]. Mais certains pseudo-thérapeutes innovants, plutôt que de s’attaquer de la sorte à la mémoire cérébrale de leurs patients en souffrance, préfèrent désormais modifier leur prétendue « mémoire cellulaire » pour les libérer d’eux-mêmes et de leurs défauts. Extraits choisis… à garder en mémoire.

La mémoire dans la peau

En naviguant sur le Web, on apprend donc que la mémoire cellulaire, ou plutôt les mémoires cellulaires, seraient constituées « des informations, des codes, des histoires contenues dans des images, des émotions, des ressentis, des perceptions multiples ou des mots enregistrés dans nos cellules » [2]. Ces informations seraient des enregistrements venant « des différents “chocs” émotionnels conscients ou inconscients qui s’inscrivent depuis la première minute de vie dans le ventre de notre mère et tout au long de notre existence » [3]. Notre corps garderait aussi « en lui les mémoires enfouies des souffrances […] de nos parents et ancêtres » [4]. Autrement dit, chacune de nos cellules porterait un programme transmis de génération en génération et se nourrissant de l’expérience de chacun de ses hôtes successifs. Oubliez, s’il vous plaît, le fait que la biologie n’a jamais mis en évidence l’existence de tels mécanismes de mémorisation et de transmission, ignorez les difficultés techniques qu’auraient nos cellules à cumuler ces informations mémorielles transmises depuis la naissance des premières générations de cyanobactéries il y a… 3,5 milliards d’années… et veuillez simplement accepter que ces mémoires sont « à l’origine de toutes nos souffrances, de la plupart de nos maladies à nos comportements négatifs et nos schémas répétitifs de vie » [5] . Par exemple, nous dit-on, « si vous avez une énergie mémorielle de victime […] vous allez attirer à vous des individus qui sont animés par des énergies mémorielles de bourreaux » [6]. Peut-être y a-t-il là un nouveau type de circonstance atténuante à fourrer dans la trousse des avocats : crime commis sous l’influence de la mémoire cellulaire de la victime. Chacun appréciera...

Délivre-nous du mal

Heureusement, il serait désormais possible de procéder à « la transformation cellulaire (A.D.N) des personnes qui veulent dissoudre dans le présent les mémoires inadéquates, incrustées dans leurs cellules » [7] grâce à des thérapies cellulaires dont, bien sûr, il existe de nombreuses variantes. Ici, pour modifier la structure moléculaire de l’ADN, le thérapeute « dans un rythme vibratoire très élevé, guide la personne à modifier son état pour déloger des programmations destructrices et les remplacer par des programmations créatrices et expansives. Il facilite par ses émanations, associées à des mouvements énergétiques, la transmutation de l’Être qui s’est préparé à cette transformation » [7]… D’autres ont bâti leur méthode « à partir des travaux du sage indien Sri Aurobindo et de sa compagne Mère » qui « ont été des pionniers dans la recherche sur la place de la conscience au cœur de la cellule » [8]. D’autres encore utilisent une méthode développée par un « docteur en médecine, homéopathe et acupuncteur, formé à diverses méthodologies énergétiques » [9]. Ailleurs, se basant sur « certaines recherches en physique » et sur des « observations en tant que thérapeute », on pense pouvoir affirmer « que la mémoire cellulaire est effectivement lisible avec une grande précision dans l’aura » et on se propose de vous embarquer dans « un voyage intérieur profond par des chants sacrés et des sons de guérison canalisés » qui agiraient sur les corps subtils de l’aura2 pour permettre « quand cela est autorisé, des déprogrammations cellulaires » [10]. Si donc l’on ne comprend un traître mot dans toutes ces explications licencieuses, peut-être alors est-il utile de naviguer sur le web pour trouver des vidéos illustrant des séances de déprogrammation cellulaire ? On peut ainsi regarder une thérapeute « filtrer les énergies » et les réorganiser au diapason [11] ; ou écouter une ancienne patiente expliquant le déroulement d’une séance au cours de laquelle, simplement, « on s’allonge et on exprime ce qu’on ressent » ce qui permet progressivement de « remonter le fil du temps » et d’« aller dans sa vie prénatale » [12] pour y trouver l’origine de ses souffrances d’aujourd’hui…

Hélas ! Il y a en réalité peu de chance que cela vous éclaire sur ce vaste enchevêtrement théorique où l’on se sent perdu comme dans une forêt de coquecigrues. Une pseudoscience est comme un arbre aux racines chétives et au tronc chancelant, mais dont les ramifications sont pléthoriques…

L’amour dans le sang

Toute cette histoire de mémoire cellulaire amène immanquablement à une question technique : qu’advient-il de cette mémoire cellulaire en cas de greffe de tissus ? Adoptons-nous, au moins partiellement, la mémoire du donneur ? Intégrons-nous ses « programmations destructrices  » ? Certains l’affirment, à grand renfort de témoignages, parfois déchirants, de personnes transplantées ou de leurs proches, comme celui de cette mère qui ressent son petit garçon décédé à travers les gestes et le regard de l’enfant qui a reçu son cœur [13]. Le cas le plus médiatique est sans nul doute celui de l’actrice Charlotte Valandrey, qui se bat contre le VIH depuis ses 17 ans, a subi une greffe de cœur en 2003, et a la conviction, depuis, d’avoir des souvenirs de son donneur [14]. La communauté médicale relie simplement ce type de ressenti à la modification du mode de vie du patient [15], et si l’on comprend le besoin de croire des personnes transplantées ou de leur entourage, on ne peut que regretter que des commentateurs se réclamant d’une formation scientifique voient potentiellement dans le scepticisme du corps médical « un puissant rejet par les défenses rationnelles d’une médecine qui sans doute pèche par un excès de scientisme et réductionnisme et qui ne connaît pas forcément le vivant, son domaine étant l’observation des pathologies et leur traitement par des thérapies mécanistes ayant fait leurs preuves  » [16]. Comme l’a écrit Henri Broch, et c’est vrai pour les scientifiques encore plus que pour d’autres, « le droit au rêve a pour pendant le devoir de vigilance  » [17].

Le voile des illusions

Dans le Phédon de Platon, Simmias et Cébès conjecturent la possibilité que « nous ayons pris connaissance de toutes ces notions [l’égalité, le grand, le beau...] avant notre naissance » [18]. 2400 ans plus tard, certains se demandent encore si une connaissance n’est pas inscrite en nous, à l’intérieur même de nos cellules qui agrègeraient nos expériences de vie mais aussi celles de nos aïeux. Ils développent, pour toucher cette connaissance, des méthodes alambiquées mêlant biologie et introspection, introspection qu’Auguste Comte décrivait en ces termes « Cette prétendue contemplation directe de l’esprit par lui-même est une pure illusion  » [19]. Les victimes de cette illusion sont, comme toujours, des êtres humains en détresse.

1 Voir à ce propos l’ouvrage de Brigitte Axelrad « Les ravages des faux souvenirs » paru aux éditions book-e-book et la note de lecture de Martin Brunschwig s’y rapportant (Les ravages des faux souvenirs ou la mémoire manipulée).

2 Se reporter à propos de l’aura à la Sornette sur Internet « Voir son aura : l’illusion d’optique » parue dans le n° 314 de Science et pseudo-sciences.

Mis en ligne le 16 novembre 2016
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