Le fixe et le volatil - Chimie et alchimie de Paracelse à Lavoisier

Didier Kahn. CNRS Éditions, 2016, 234 pages, 22 €

Note de lecture d’Arkan Simaan - SPS n°317, juillet 2016

Les éditions du CNRS viennent de publier dans une présentation soignée Le fixe et le volatil de Didier Kahn, qui a déjà soutenu une thèse et rédigé de nombreux ouvrages et articles sur l’alchimie. Il était autrefois professeur de Lettres, ce qui peut expliquer sa plume claire et précise.

Contrairement à d’autres livres sur le sujet, Le fixe et le volatil ne décrit pas des montages de laboratoire : c’est un abrégé des chimères et des spéculations des alchimistes, parfois de leurs essais rudimentaires pour transformer des métaux vils en or, pour obtenir l’élixir de vie éternelle, ou, dans certains cas exceptionnels, pour fabriquer des remèdes. Il se termine tout naturellement par l’apparition de la science de Lavoisier qui mit de l’ordre dans ce fatras. La part du lion revient dans cet ouvrage à un savant qui mériterait d’être mieux connu pour son rôle dans les histoires de l’alchimie, de la médecine et de la philosophie : Theophrast von Hohenheim (1493/1494-1541), un Suisse qui s’est attribué le surnom de Paracelse en référence à Celse, un anti-chrétien du IIe siècle. Didier Kahn nous apprend qu’en effet il s’intéressa de près à la religion : il « laissa derrière lui plus d’une centaine d’œuvres théologiques, par exemple de vastes commentaires de l’Évangile de Matthieu et des Psaumes, ce qui fait de lui l’un des tout premiers exégètes bibliques de son temps après Luther » (p. 47-48). De plus, «  les réponses qu’il donne à ces questions majeures [celle du salut par le Christ] s’écartent singulièrement de celles d’un Luther, d’un Érasme ou d’un Lefèvre d’Étaples » (p. 52).

Contemporain de Luther et de Copernic, Paracelse appartient à cette classe d’individus qui méprisent la pensée dominante de leur temps : il a rejeté violemment Aristote et aurait brûlé publiquement les écrits d’Avicenne et Galien, « philosophes païens qui, n’ayant pas eu part à la révélation chrétienne, ont été privés de la connaissance des mystères de la nature, révélés par Dieu seul  » (p. 47-48). En sa qualité de médecin dévoué à son métier, il entreprend de fonder une nouvelle médecine, où l’alchimie servirait de modèle pour comprendre le fonctionnement du corps humain (l’estomac n’est-il pas lui-même alchimiste ?) et pour préparer des remèdes empruntés au règne minéral. Ainsi, « la transmutation des métaux en or n’excite que son mépris » (p. 49). À l’instar d’André Vésale, Paracelse mérite de figurer parmi les fondateurs de la médecine moderne – en tout cas, de la toxicologie par sa découverte que le poison est dans la dose : « Toutes les choses sont poison, et rien n’est sans poison ».

La montée en puissance du paracelsisme se réalise après la mort du savant. Ses œuvres sont alors largement diffusées : elles suscitent d’une part le rejet de certains, mais aussi l’adhésion de nombreux humanistes. Des légendes vont circuler sur son compte et l’on parlera même de ses guérisons miraculeuses. Mais l’âge d’or de l’alchimie surviendra au XVIIe siècle autour de quelques noms comme ceux du Polonais Michel Sendivogius (?-1636), du Flamand Jean-Baptiste Van Helmont (1579-1644), etc. Cette époque est aussi celle où des aigrefins s’emparent de l’alchimie pour abuser les crédules : ils présentent le dépôt du métal cuivre sur une tige de fer plongée dans une solution de sulfate de cuivre comme exemple de la transmutation du fer en cuivre. Cette expérience si banale, que l’on réalise actuellement souvent dans nos lycées, rendait alors crédible l’hypothèse de la transmutation des métaux en or : « La possibilité théorique de l’alchimie demeura jusqu’à Lavoisier un dogme à peu près inébranlable » (p. 100), conclut Didier Kahn.

L’auteur du livre Le Fixe et le volatil est un fin connaisseur des philosophies des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment pour avoir supervisé les éditions de la Correspondance et des Œuvres Complètes de Diderot. Son œuvre fourmille donc de renseignements précieux (et rares) sur une époque riche en bouleversements scientifiques, notamment sur la persistance de l’alchimie au siècle des Lumières. Un petit regret cependant : il ne réserve qu’une partie congrue au plus grand alchimiste de tous les temps, mais aussi fondateur de la science moderne, Isaac Newton. Ce livre signale pourtant que, pour Newton, l’alchimie fit « partie intégrante de ses préoccupations », qu’elle « ne saurait apparaître comme la lubie d’un savant s’attardant à de vieilles chimères : tout au contraire, l’intérêt de Newton ne reflète que l’actualité d’une discipline qui n’a pas encore été, dans son pays, pleinement frappée de discrédit dans les milieux savants » (p. 148). Voilà tout ce que l’on saura !

Le fixe et le volatil comporte trois aides pour la lecture : un lexique historique et scientifique très bien conçu, une vaste bibliographie et un précieux index des noms des personnes. Il devrait passionner un public intéressé et mérite de figurer dans toutes les bibliothèques.

Mis en ligne le 11 novembre 2016
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