L’environnement est l’un des thèmes fondamentaux de ce début du XXIe siècle. Il imprègne tous les débats, qu’ils soient politiques, scientifiques ou de société. Les éléments de ces débats font trop souvent appel à des arguments puisés dans l’idéologie ou l’affectivité. Nous mettons ici à la disposition de nos lecteurs des données résolument scientifiques et des éléments de réflexion en tenant compte.

Le « climato-scepticisme » : un concept fourre-tout

dossier "Climat : ce que la science dit, ce qu’elle ne dicte pas"

par Jean-Paul Krivine et Michel Naud - SPS n°317, juillet 2016

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La Cité de Dieu de Saint-Augustin - L’enfer
(traduction en français de Raoul de Presle - vers 1480)

Le réchauffement climatique fait l’objet de controverses qui ont pris des tournures passionnelles et idéologiques, voire quasi religieuses. Une grande confusion règne car les différents enjeux sont mélangés, que ce soit intentionnellement ou non. La science du climat nous dit que la planète se réchauffe de façon accélérée et que les activités humaines, avec leurs émissions de gaz à effet de serre, jouent un rôle majeur. Il s’agit là d’expertise scientifique : un consensus s’est dégagé et s’est confirmé au fil des années. Cette certitude des scientifiques s’est construite par les méthodes qui sont celles de la communauté scientifique : articles évalués par les pairs, expertises collectives, débats contradictoires entre scientifiques, mesures et simulations.

Mais cette expertise scientifique ne dicte aucunement ce qu’il convient de faire. Elle peut éclairer, avec plus ou moins de certitudes, certaines conséquences d’actions ou d’inactions. La décision relève, elle, de choix qui incluent des dimensions économiques, sociales, politiques… Une bonne part de la confusion vient d’un mélange de ces différentes problématiques.

Le terme « climato-sceptique » introduit l’idéologie

Stéphane Foucart, journaliste au Monde, incarne bien cette confusion quand il regroupe sous le même terme de « climato-scepticisme » quatre familles de postures : « ceux qui nient l’existence d’un changement climatique, ceux qui admettent le changement mais qui refusent d’y voir le résultat des activités humaines, ceux qui admettent et le changement climatique et ses causes anthropiques, mais qui estiment que celui-ci n’aura pas de conséquences dommageables sur la stabilité des sociétés […] et ceux qui admettent pour l’essentiel le diagnostic des scientifiques, mais qui estiment que la Terre peut être l’objet de manipulations à plus ou moins grande échelle capables de défaire ce qui a été fait, ou au moins d’en atténuer les effets les plus dommageables »1.

Ainsi, pas d’autre solution selon cette vision, sous peine d’être accusé de climato-scepticisme, que de déduire du constat du réchauffement climatique que nos sociétés seront forcément déstabilisées et que « vouloir en atténuer les effets les plus dommageables » relève de « manipulations »… Bref, selon ce genre de procureur, le constat du réchauffement et les conséquences et actions dont ils assurent la promotion constitueraient un ensemble indissociable que chacun est sommé d’accepter.

Ce raisonnement, fondé sur l’absence de distinction entre la science du climat et la politique ou l’idéologie, a son symétrique. Certains, pour s’opposer à une vision de la société qu’ils ne partagent pas, comme par exemple une forme de décroissance au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, préfèrent nier la prémisse (le réchauffement) alors que c’est le raisonnement qu’il leur faudrait contester.

Le choix des valeurs n’est pas une affaire d’experts

« L’argument développé dès le XVIIIe siècle par le philosophe écossais David Hume est pourtant bien connu : de la simple considération de ce qui est, il est impossible d’inférer ce qui doit être. En clair, une théorie scientifique peut bien nous décrire aussi adéquatement que possible la réalité, et anticiper de façon aussi plausible qu’on voudra sur les conséquences éventuelles de nos actions, nous ne pourrons pour autant rien en tirer directement pour la pratique. Même si les services de médecine ont déterminé de façon tout à fait convaincante que la consommation de tabac était nuisible pour notre santé, il convient d’ajouter un maillon intermédiaire pour en tirer une quelconque conclusion éthique : il faut en effet que nous fassions au préalable de notre bonne condition physique une valeur, pour que les résultats du travail scientifique prennent la forme d’un “il ne faut pas !”. C’est donc toujours la subjectivité (un “je” ou un “nous”) qui décide en dernière instance de valoriser ou de dévaloriser telle ou telle attitude. Faute d’une telle décision, les impératifs qu’on prétend tirer des sciences demeurent toujours « hypothétiques », puisqu’ils ne peuvent dépasser le cadre d’une formulation du type : Si tu ne veux pas porter atteinte à ta santé, alors cesse de fumer. Mais après tout, il reste possible, du moins dans ce genre de situation touchant le bien-être individuel, d’avoir d’autres valeurs que celle de la conservation de soi, de préférer par exemple une vie courte, mais bonne, à une existence longue et ennuyeuse. Si l’argument de Hume fait foi, force est de convenir que la morale ne saurait, en tant que telle, être une affaire d’experts. Certes les savants peuvent avoir un rôle à jouer dans la détermination de nos choix, lorsqu’il importe de prendre en compte les conséquences de nos actes et que celles-ci sont difficilement prévisibles [...] mais ce n’est pas l’expert en tant que tel qui détermine le choix des valeurs. Voilà une leçon qu’on aurait intérêt à ne pas oublier : car de Lénine à Hitler, la prétention à fonder la pratique dans l’objectivité d’une science de la nature ou de l’histoire s’est toujours soldée par des catastrophes humaines. Pourtant, c’est bien là le fossé qu’entend combler l’écologisme. »

Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Éditions Grasset & Fasquelle, 1992 p. 172-174.

En logique, on dirait que si quelqu’un vous affirme « A implique B », et si « B » vous semble non raisonnable, il convient de s’interroger sur la validité de la prémisse (« A »), mais aussi, sur une possible erreur de raisonnement : « A » peut être valide et c’est la déduction qu’il convient de remettre en cause. Ici, « A » serait le réchauffement climatique et ses causes anthropiques et « B » serait toutes sortes d’idéologies et de solutions proposées. Les partisans de « B », très souvent, essaient d’instiller l’idée que l’implication ne souffre d’aucune contestation et que critiquer « B » revient à nier « A ». L’usage du terme « climato-sceptique » contribue à pousser la controverse sur ce terrain biaisé.

La controverse est sociétale et non scientifique

En logique toujours, la formulation négative de « A implique B » est « non B implique non A ». Autrement dit, si tant est que l’implication reste valide, le fait que les conclusions tirées sont visiblement hors de tout bon sens (le « B ») il n’y aurait pas d’autre solution que d’en déduire que les prémisses (le « A ») sont fausses. Ce raisonnement symétrique est tout aussi faux et écarte de la discussion sur le bien-fondé de l’implication. C’est ainsi probablement que s’explique l’écho que rencontre une récente tribune intitulée « Climat : 22 vérités qui dérangent… » [3] qui prétend démontrer pour «  toute personne ayant une assez bonne culture scientifique, et qui se donne la peine de travailler la question » que « les thèses du GIEC sont fausses »2. De même pour l’ouvrage de François Gervais, L’innocence du carbone, l’effet de serre remis en question [5] qui affirme adopter « un point de vue strictement scientifique » pour se faire l’avocat d’« [une] solidarité Nord-Sud plus juste et une politique énergétique ambitieuse »3. De bonne foi ou intentionnellement, ils contribuent, tels un Gilles-Éric Séralini pour les OGM, à entretenir le mythe d’une controverse scientifique alors que la controverse est sociétale.

La néfaste hybridation de l’expertise scientifique

Ajoutons que le GIEC, en faisant cohabiter au sein d’une même structure des expertises établies chargées de dire l’état de la connaissance climatique (le Groupe 1) et d’autres, largement plus idéologiques (le Groupe 3 avec des économistes et des sociologues), contribue à cette confusion. Comme le rappelle à juste titre le climatologue et expert du GIEC, Hervé le Treut : « Je crois que face à ce problème, il est très important que la communauté scientifique joue son rôle de référent et de référence. Elle est en devoir de dire les choses, d’alerter, mais certainement pas de préconiser des décisions. Cela relève de débats démocratiques, et je pense qu’il faut faire attention à maintenir une séparation entre le diagnostic et la prise de décision citoyenne, militante ou politique, qui doit prendre en compte d’autres facteurs » [7].

On constate une tendance plus générale à une sorte d’hybridation des agences sanitaires et environnementales, hybridation entre science et idéologie, entre expertise du risque et gestion du risque. Les crises successives du Haut Conseil des Biotechnologies essayant de fédérer l’expertise scientifique et « la représentation sociétale » illustre l’impasse à laquelle conduit cette évolution4. Le risque est bien réel que, petit à petit, l’idéologie ne s’immisce dans la science.

C’est à la fois l’expertise et la décision qui gagnent à une séparation des genres. Mais plus généralement, c’est aussi le débat public et la confiance dans la valeur de la science.

Quand un représentant politique rêve d’une science instrumentalisme

« Une canicule, une tempête, les actuelles inondations… Tous ces événements font défiler les spécialistes dans les colonnes des journaux, sur les antennes de radios et de télévision. Mais à la question de savoir si ces phénomènes ont un lien avec le changement climatique, invariablement leur réponse est la même : “On ne peut pas le dire avec certitude”. Par pitié, amis scientifiques, prenez vos responsabilités ! Vous ne pouvez pas d’une part, [...] rendre des rapports alarmistes, et d’autre part, quand des accidents climatiques surviennent, continuer de tenir des propos d’une prudence telle qu’ils distillent une petite musique qui crée, de fait, un doute, doute qui n’a en réalité pas d’autre conséquence que de repousser à plus tard les véritables décisions. Bien sûr, personne ne vous demandera jamais de tordre votre rigueur scientifique, mais que vous en coûterait-il de dire, après le très convenu et très rigoureux “on ne pas le dire avec certitude” un propos supplémentaire qui serait : “… Mais c’est très très probable, les changements climatiques en cours ne feront que multiplier en ampleur et en fréquence de tels événements, et il faut prendre des mesures maintenant  !” ».

Yann Wehrling, porte-parole et élu du MoDem et ancien secrétaire national des Verts. Le Journal du Dimanche, 4 juin 2016.
Références

[1] Stéphane Foucart, Le populisme climatique – Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science, Éditions Denoël, 2010, page 19.
[2] Note de lecture de Michel Naud sur le livre de Stéphane Foucart [1], SPS n° 294, janvier 2011.
[3] Jean-Pierre Bardinet, « Climat : 22 vérités qui dérangent… », 3 juin 2014, sur www.contrepoints.org
[4] Jean Poitou et François-Marie Bréon, « Climat : 22 contre-vérités qui exaspèrent », 5 Juin 2014. Sur www.sauvonsleclimat.org
[5] François Gervais, L’innocence du carbone : l’effet de serre remis en question, septembre 2013, Albin Michel.
[6] François-Marie Bréon, « Les contre-vérités du dernier pamphlet climatosceptique », Le Monde Science et techno, 28 octobre 2013. Sur www.lemonde.fr
[7] Entretien avec Hervé Le Treut, « Le rapport du GIEC n’est pas catastrophiste ». Sur www.lemonde.fr
[8] «  Haut Conseil des biotechnologies : l’expertise instrumentalisée », SPS n° 300, avril 2012.

1 Voir la note de lecture sur notre site Internet [2].

2 Voir la réponse des climatologues Jean Poitou et François-Marie Bréon : [4].

3 Voir l’analyse de François-Marie Bréon : [6].

4 Le Haut conseil des biotechnologies créé en 2008 dans la foulée du « Grenelle de l’environnement », a pour mission de rendre des avis « sur toutes questions intéressant les biotechnologies, notamment les organismes génétiquement modifiés (OGM) ». À côté d’un Comité scientifique a été institué un Comité économique, éthique et social « composé d’élus, de représentants d’organisations professionnelles, de salariés, d’associations de protection de l’environnement, d’associations de défense des consommateurs et de personnalités qualifiées ». De ce fait, il rend des avis hybrides, « feuilleté qui tient lieu de recommandation » dans lequel « chaque ministère [peut] choisir ses arguments » [8] et est ainsi régulièrement l’objet de crises médiatisées.

Mis en ligne le 15 septembre 2016
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