La mise sur le marché des premiers animaux génétiquement modifiés

par Louis-Marie Houdebine - SPS n°316, avril 2016

L’agriculture et l’élevage reposent pour une bonne part sur la sélection qui permet de disposer en plus grand nombre des végétaux et des animaux de plus grande taille. Les poissons ne font pas exception à cette règle. Des travaux de laboratoire datant de plusieurs décennies ont montré que l’administration d’hormone de croissance à des poissons d’élevage comme les salmonidés (saumons et truites notamment) accélérait leur développement sans en faire des géants car ces animaux grandissent spontanément toute leur vie. Cette démonstration a été suivie de tentatives visant à accélérer la croissance des poissons d’élevage. Il est vite apparu que les quantités d’hormone extraite du cerveau des poissons et destinée à être injectées aux alevins (les jeunes poissons) étaient très insuffisantes pour exercer un effet exploitable sur leur croissance. Il s’est par ailleurs avéré que les injections répétées d’hormone étaient très fastidieuses pour les opérateurs et traumatisantes pour les animaux. L’administration par voie orale de quantités élevées d’hormone obtenue à partir de bactéries génétiquement modifiées a alors été effectuée. Comme on pouvait s’y attendre, cette tentative fut un échec car l’hormone de croissance est une protéine intégralement et rapidement digérée sans avoir eu le temps de passer dans la circulation sanguine. Restaient la transgénèse et la sélection.

Pour la transgénèse, deux gènes ont été mis en œuvre. L’un était le gène de l’hormone de croissance de saumon de l’océan Atlantique contenant son propre promoteur et donc actif pendant les jours longs. L’autre était le gène de l’hormone de croissance de saumon de l’océan Pacifique associé au promoteur d’un gène provenant d’un autre poisson et dirigeant la synthèse d’une protéine antigel, donc actif pendant les jours courts. Cette stratégie a permis d’augmenter modérément le niveau de l’hormone dans le sang des saumons tout au long de l’année.

Des saumons ayant effectivement une croissance accélérée ont été obtenus par une entreprise américaine, AquaBounty, en 1989. Il est apparu que les saumons génétiquement modifiés (GM) étaient commercialisables au bout de 18 mois contre 3 ans pour les témoins. Ceci présente des avantages certains. Il faut en effet 25 % de moins de nourriture pour élever des saumons GM que pour les animaux conventionnels. Il en résulte une moindre pollution notamment par une production réduite de dioxyde de carbone (CO2). Ce protocole peut logiquement se traduire par un abaissement des coûts de production et du prix de vente des saumons GM.

Les saumons GM se sont avérés très comparables aux témoins en ce qui concerne leur innocuité et la qualité de leur chair. En 1995, l’entreprise AquaBounty a donc demandé à la FDA (Food and Drug Administration, USA) l’autorisation de commercialiser ses saumons. Cette agence a donné son accord pour la commercialisation mais pas pour l’élevage des saumons GM. La FDA a précisé qu’il en sera ainsi tant qu’AquaBounty ne pourra assurer que les conditions d’élevage des saumons GM empêchent tout croisement avec leurs homologues sauvages. Il aura fallu 10 ans pour régler ce problème. La FDA a finalement donné son accord définitif en 2015 après avoir répondu aux 360 000 Américains qui ont donné leur avis sur le projet ou demandé des informations complémentaires [1]. En bref, le protocole validé est le suivant :

  1. l’éclosion et l’élevage des alevins ont lieu dans des eaux douces de l’Île du Prince Edouard (ce protocole s’appuie sur le fait que les alevins malencontreusement échappés ne pourraient survivre dans l’eau salée de la mer environnante) ;
  2. la croissance des seuls saumons femelles stériles car triploïdes (qui ont artificiellement trois jeux de chromosomes au lieu de deux, une technique couramment mise en œuvre pour disposer d’huîtres non laiteuses en dehors des mois en « r ») se déroule au Panama dans des bassins en altitude environnés de diverses barrières physiques. Dans le cas très improbable où des saumons atteindraient la mer la plus proche, ils périraient rapidement car la température de l’eau de la mer au Panama (de 26 à 29 °C) n’est pas compatible avec leur survie.

Ce projet aura donc duré 20 ans et il a coûté 60 millions de dollars à l’entreprise AquaBounty. Payer un prix élevé est souvent le cas pour les projets pionniers. La rentabilité du projet n’est donc pas assurée et ce d’autant moins qu’une entreprise de biotechnologies concurrente a obtenu par sélection classique des lignées de saumons ayant une croissance aussi rapide.

Les modifications génétiques des saumons GM sont parfaitement connues mais pas celles des saumons obtenus par sélection. Dans l’Union Européenne, selon la réglementation actuelle sur les OGM, les saumons d’AquaBounty doivent être strictement confinés et étiquetés, pas ceux obtenus par sélection. Cette situation montre une fois de plus l’incohérence de cette réglementation...

Quoi qu’il en soit, il est maintenant prouvé que des animaux aquatiques GM peuvent être élevés en maîtrisant les risques. Cet évènement dépasse le cas particulier des saumons à croissance accélérée. La demande croissante de poissons par les consommateurs et la raréfaction des poissons sauvages nécessitent que l’aquaculture continue à se développer. Les poissons sont recommandés pour la santé et ils sont très économiques en énergie du fait, entre autres, que ce sont des animaux à sang froid. Pour obtenir 1 kg de poisson frais, il faut 1,1 kg de nourriture sèche provenant de poissons, contre 8,1 kg, 3,1 kg, 2,1 kg respectivement avec des vaches, des porcs et des poulets. Des poissons GM à croissance accélérée non exploités existent dans différents pays, en particulier des tilapias qui sont une source importante de protéines dans certains pays tropicaux. L’aquaculture a ses propres problèmes et en particulier des infections par des microorganismes pathogènes. La nourriture des poissons d’élevage provient dans bien des cas de poissons sauvages qu’il serait bon de remplacer au moins partiellement par des produits végétaux. La transgénèse pourrait contribuer à résoudre ces problèmes. À cet effet, des lignées de soja génétiquement modifié pour contenir des protéines et des acides gras polyinsaturés qui sont ceux que l’on trouve dans les poissons gras commencent à donner des résultats satisfaisants.

[1] Ledford H. Salmon approval heralds rethink of transgenic animals. Nature. 2015 Nov 26 ;527(7579):417-8. doi:10.1038/527417a.
Mis en ligne le 28 juillet 2016
2106 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !