L’Anatomiste

Marilyne Fortin. Éditions Terra Nova, 2016, 398 pages, 21 €

Note de lecture de Arkan Simaan - juillet 2016

Les éditions Terra Nova viennent de lancer L’Anatomiste, roman de la Canadienne Marilyne Fortin, récompensée en son pays par le Prix littéraire du gouverneur général. L’intrigue porte sur la dissection humaine. Si les personnages sont fictifs, leur cadre de vie est bien réel : la France de la Renaissance.

Lors de sa parution au Québec, ce livre s’intitulait La Fabrica en référence explicite au traité d’André Vésale : le De humanicorporisfabrica (Sur le fonctionnement du corps humain), œuvre magistrale fondatrice de l’anatomie moderne. Basée sur l’observation et la recherche expérimentale, elle fut publiée en 1543, au moment même où Nicolas Copernic, sur son lit de mort, révélait au public le De revolutionibusorbiumcœlestium (Des révolutions des orbes célestes) qui ruina l’astronomie antique et posa le socle d’une nouvelle science. Jusqu’à la parution de ces travaux, les connaissances dans ces deux domaines émanaient fondamentalement du monde grec antique et nous étaient parvenues au Moyen Âge par l’intermédiaire des savants arabes. En physique et en astronomie, triomphaient alors Aristote et Ptolémée et, en médecine, Hippocrate et Galien dont le savoir reposait sur l’examen des organes internes des animaux. Dans toutes les sociétés, dans toutes les civilisations, les dissections humaines faisaient en effet l’objet de tabous, y compris dans l’Égypte ancienne où, pourtant, on les pratiquait pour embaumer les morts : mais il s’agissait dans ce cas d’un rituel religieux, et non d’observation des organes des défunts afin de guérir les vivants.

Jusqu’au pontificat de Boniface VIII, aucun texte chrétien ne prohibait formellement les dissections humaines qui se pratiquaient clandestinement : on évitait cependant d’ouvrir les cadavres qui avaient une valeur sacrée. Ce fut ce pape qui, en 1300, promit l’excommunication à “ceux qui extrairaient les viscères du corps des défunts pour en faire un abus horrible et détestable, qui [priveraient les morts] de la couverture de leur chair”. Malgré cela, en 1376, la Faculté de Montpellier se voyait accorder “le privilège de saisir tous les ans la dépouille d’un condamné à mort” ; en 1391, l’université de Lérida obtint ce même « privilège » une fois tous les trois ans. On pourrait ainsi égrener les exemples. À Paris, en tout cas, le collège des chirurgiens disposait annuellement à la fin du XVe siècle des restes de quatre condamnés à mort et ce nombre était très insuffisant pour qui désirait réaliser un ouvrage à des fins médicales. Pour représenter la totalité des muscles et des organes à l’intérieur des cavités crânienne, thoracique, abdominale, il fallait obligatoirement passer par un artiste peintre qui travaillait lentement, dans des conditions pénibles, tentant de fixer les images avant que la putréfaction de la dépouille ne rende l’opération impossible. L’une des plus grandes difficultés des savants était donc de se réapprovisionner en cadavres. Il fallait pour cela violer des tombes, parfois même, tuer des gens. C’est là le thème central de L’Anatomiste de Marilyne Fortin.

Le personnage principal, Blaise, naît quelque part en France au début du XVIe siècle dans une famille glauque et misérable : il se distingue, dès l’enfance, par une incroyable habilité pour le dessin. Son père, un méprisable ivrogne, violent et grossier, qui n’hésite pas à mutiler sa fille pour en faire une mendiante, le vend à maître Battisto, un peintre formé dans l’atelier du grand Giovanni Bellini : on est sous le règne de François Ier qui a mis à l’honneur l’art de la Renaissance italienne. L’univers de notre héros va alors complètement changer : son nouveau et généreux patron reconnaît son talent et lui apprend les techniques nécessaires pour devenir un grand peintre. Malheureusement, le sort va s’acharner sur Blaise : Battisto meurt dans un bordel et laisse son protégé en solde d’une dette entre les griffes de Gaspar de Vallon. Ce dernier, un fameux anatomiste parisien cruel et inflexible, déteste Blaise, le méprise, le loge dans les écuries et l’humilie en public. Pourtant, il a besoin de ce brillant dessinateur pour parachever le plus beau traité anatomique illustré jamais produit par le génie humain. Sous les ordres de son chef tyrannique, Blaise doit non seulement mettre en images le squelette, les viscères et les muscles des corps disséqués, mais aussi fournir le laboratoire en cadavres. Il s’en procure illégalement et dangereusement dans les fosses communes du cimetière des Innocents à la tombée de la nuit. Puis, quelques jours plus tard, il jette les dépouilles vidées de leurs entrailles à la Seine. Comme la police ne tarde pas à se mettre sur sa piste, Gaspar de Vallon change de tactique : aidé par un médecin de la famille, il n’hésite pas à empoisonner des personnes bien portantes afin de récupérer leurs corps. Mais les autorités découvrent ces agissements. Craignant d’être arrêté, Blaise s’enfuit avec les dessins – et avec une jolie prostituée, Marie-Ursule, qui est la maîtresse de Gaspar de Vallon et dont il est amoureux. À la suite d’un long périple, notre héros arrivera seul à Padoue où il remettra l’ensemble de ses réalisations à André Vésale. Ravi de récupérer de telles planches, le savant les utilisera pour illustrer son célèbre De Humanicorporisfabrica.

Cette histoire est rocambolesque, mais elle est bien racontée par la plume plaisante et alerte de Marilyne Fortin. Elle guide le lecteur dans le Paris du XVIe siècle, avec ses ruelles étroites, mal éclairées et fréquentées par des voyous et des prostituées, où l’on inflige des châtiments corporels aux délinquants, où l’on pend également les meurtriers. Le récit comporte un luxe de détails dans les descriptions des dissections et des recherches de cadavres : on arrive à sentir les effluves de la putréfaction dans la chambre de travail ! C’est nécessairement le résultat d’une longue enquête de l’auteure.

Un mot sur la postface où Marilyne Fortin essaie de dévoiler « la réalité derrière la fiction ». On y apprend que l’auteur des illustrations du De humanicorporisfabrica de Vésale est inconnu, ce qui autoriserait l’écrivaine à imaginer cette incroyable péripétie. Elle signale cependant aussi que ces dessins sont généralement attribués à Jean van Calcar, un peintre de l’entourage du Titien. En fait, elle oublie de le dire, derrière cet ouvrage révolutionnaire, il y a en réalité trois génies : d’abord et surtout son auteur, André Vésale, véritable virtuose du bistouri, ensuite ce splendide dessinateur inconnu des planches, mais encore également, le magistral éditeur de l’œuvre, Jean Oporinus de Bâle, qui a su combiner merveilleusement le texte et les images. À cette époque, c’était un exploit. Il comptait d’ailleurs sur cette publication pour briller face à ses concurrents, les presses vénitiennes. Une précision : en 1895, un biographe de Vésale a retrouvé dans la bibliothèque de Munich une partie des planches en bois qui avaient servi à l’impression du Fabrica. Elles n’ont malheureusement pas survécu aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Pour conclure, Marilyne Fortin nous permet de découvrir les difficultés de la pratique de la dissection au XVIe siècle, au travers d’un agréable roman.

Mis en ligne le 11 août 2016
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