Décryptage média

Ondes de la téléphonie mobile : une étude du National Toxicology Program fait le buzz sans raison scientifique

par AFIS-Média

Une partie de la presse s’est faite l’écho, sur un ton plutôt alarmiste, d’une étude rendue publique fin mai : « Une étude américaine renforce les soupçons d’un lien entre cancers et téléphonie mobile » (Le Monde, 28 mai 2016), « Des cancers liés au téléphone portable ? Une vaste étude relance le débat » (Les Échos, 31 mai 2016), « Cancer. La téléphonie mobile à nouveau pointée du doigt » (Ouest-France, 20 mai 2016).

Nous allons voir, en nous appuyant strictement sur l’étude, le pré-rapport et l’analyse des relecteurs, qu’une plus grande prudence aurait été de mise.

Le point de départ de l’affaire

L’étude : ce qui est dit et ce qui n’est pas dit

Une étude non évaluée par les pairs

Les commentaires insérés dans l’étude

Une étude fragile et une extrapolation à la téléphonie mobile abusive

Le traitement médiatique en France

En conclusion

Le point de départ de l’affaire

Le 19 mai 2016, une équipe du National Toxicology Program américain publie sur le site Biorvix.org un rapport1 présentant des résultats partiels d’une étude menée sur des rats exposés à des ondes de même nature que celles de la téléphonie mobile. L’étude complète est annoncée pour la fin de l’année 2017. Le National Toxicology Program est un programme fédéral, supervisé par le National Institute of Environmental Health Sciences, lui-même rattaché aux National Institutes of Health (NIH), ensemble d’organismes de recherches américains dépendant du Département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis.

Dans sa présentation2, le NTP annonce avoir trouvé une « faible incidence de tumeurs du cerveau et du cœur sur les rats mâles, mais non chez les rats femelles » et indique que l’étude se poursuit. L’organisme explique cette publication anticipée par la nécessité pour les autorités de régulation de disposer des dernières informations utiles à l’élaboration des recommandations en matière d’utilisation des téléphones portables. Les auteurs du rapport justifient eux-mêmes cette présentation anticipée par l’usage généralisé des moyens de communication mobiles et par « le fort intérêt du public et des médias » en ce qui concerne les questions sanitaires associées.

L’étude : ce qui est dit et ce qui n’est pas dit

Ce qu’affirment les auteurs

Plusieurs groupes de 90 rats ont été exposés, tout au long de leur vie, gestation comprise dès le 5ème jour après la conception, à des ondes radio du type de celles utilisées par des systèmes de téléphonie mobile (GSM et CDMA), à 900 mégahertz, sur l’ensemble du corps, par sessions de 10 minutes d’exposition séparées par 10 minutes sans exposition, pendant 18 heures sur 24 (soit 9 heures d’exposition par jour). Pour chaque type d’ondes, un groupe était exposé à 1,5 watt par kilo (W/kg) de poids corporel, un autre à 3 W/kg et un dernier à 6 W/kg. Un groupe témoin était élevé dans les mêmes conditions, mais sans exposition.

Une faible incidence de tumeurs du cerveau (gliomes) et de tumeurs du cœur (schwannomes) a été constatée chez les rats mâles. Les rats femelles n’ont pas développé de tumeur.

La longévité globale des animaux exposés aux ondes est plus élevée que celle du groupe témoin (non exposé). Pour l’exposition GSM, l’effet n’est pas corrélé au niveau d’exposition : les rats exposés à 6 W/kg développent moins de tumeurs que les rats moins exposés.

Ce qui n’est pas dit

Si les caractéristiques des ondes auxquelles les rats ont été exposés sont bien celles de la téléphonie mobile, les niveaux d’exposition dépassent les normes en vigueur pour l’usage des radiofréquences et sont sans commune mesure avec ceux rencontrés en utilisant un téléphone portable.

Les auteurs précisent que les gliomes sont des tumeurs malignes, mais ne précisent pas que les shwannomes sont des tumeurs bégnines.

Ne sont pas non plus mentionnées les études épidémiologiques ne montrant pas de lien entre téléphonie mobile et développement de tumeurs.

Une étude non évaluée par les pairs

La communauté scientifique s’accorde à hiérarchiser les niveaux de preuve. Ainsi on reconnaît plus de valeur à une étude analysée par les pairs (peer-reviewée) qu’à une étude qui ne se soumet pas à la critique de la communauté scientifique du domaine concerné. L’état de la connaissance est considéré comme d’autant plus robuste qu’il s’appuie sur des méta-analyses (analyse groupée d’un ensemble d’études similaires) ou des expertises collectives qui, examinant toutes les études relatives à un sujet, permettent de considérer la reproductibilité des résultats et leur cohérence. Qu’en est-il de l’étude du NTP ? Quel type d’évaluation a été mis en œuvre ?

  • Les auteurs, dont les noms ne sont pas mentionnés, affirment que les résultats partiels publiés ont été peer-reviewés et publient en annexe les rapports d’analyse de neuf scientifiques (trois du NTP et six des NIH). Mais rien n’est dit sur le processus de sélection des relecteurs dans le cadre d’une « auto-publication ». D’ailleurs la mention Draft 5.19.2016, qui signifie brouillon ou ébauche daté du 5 mai, est indiquée sous le titre de l’article.
  • Le site Biorxiv.org qui a mis le texte en ligne est un site de prépublication créé en 2013 par le Cold Spring Harbor Laboratory. Pour l’étude qui nous intéresse, il est bien spécifié « was not peer reviewed » et la signification est explicitée ainsi : les textes sont disponibles en tant que « "preprints" avant peer review, permettant ainsi à d’autres scientifiques de lire, discuter et commenter ». Ainsi « le lecteur doit savoir que les articles sur Biorxiv n’ont pas été finalisés par les auteurs, peuvent contenir des erreurs et faire état d’informations qui n’ont pas encore été acceptées ni approuvées en aucune manière par la communauté scientifique ou médicale »3,4.

Il s’agit donc de résultats partiels qui n’ont pas été publiés au sens habituel du terme (soumission à une revue, évaluation puis décision ou non de publication), mais d’un document et de données qui ont fait l’objet de commentaires de scientifiques sollicités par les NIH. Leurs commentaires, comme nous allons le voir, sont parfois très critiques.

Les commentaires insérés dans l’étude

Neuf scientifiques ont été sollicités (en réalité, un groupe de trois pour le NTP et six scientifiques séparément pour les NIH). Toutes les analyses sont présentées dans deux annexes du rapport, sauf une, sans que soient précisées les raisons de la non-publication.

Voici quelques extraits.

  • Michael S. Lauer produit une analyse sans ambiguïté : « En conclusion, je suis incapable d’accepter les conclusions des auteurs »5. Il suspecte que « cette étude ne soit pas assez puissante et que les quelques résultats positifs trouvés ne soient en fait que des faux positifs »6. Il ajoute enfin que la plus grande longévité observée chez les rats exposés ainsi que les résultats des autres études épidémiologiques qui vont à l’encontre des ceux avancés le rendent encore plus sceptique sur les affirmations des auteurs7. Dans son analyse, Michael S. Lauer produit une analyse statistique des données fournies démontrant la réalité du risque de faux positifs.
  • Diana Copeland Haines se déclare non compétente sur le volet statistique8 et affirme ne donner son avis que sur la signification biologique et non la signification statistique. Curieusement, cela ne l’empêche pas de soutenir, quelques lignes plus loin, que les lésions observées chez les rats mâles doivent être considérées comme « provenant probablement de l’exposition aux ondes GSM »9.
  • Maxwell P. Lee, dans son analyse, s’étonne du fait que les données retenues pour le groupe de contrôle montrent une totale absence de tumeurs, alors qu’un examen de l’historique des données de contrôle révèle une incidence de 1,67 % pour les tumeurs du cerveau et de 1,30 % pour les tumeurs du cœur10. Aleksandra M. Michalowsk arrive aux mêmes conclusions.
  • R. Mark Simpson conclut en soulignant la nécessité de disposer d’informations complémentaires et d’une analyse statistique plus poussée11.
  • Les trois scientifiques du NTP produisent une analyse collective. En conclusion, ils avaient à se prononcer sur le fait que les résultats de l’étude appuient les conclusions du NTP et trois options leur étaient proposées : « d’accord », « d’accord sur le principe » ou « désaccord ». À l’unanimité, ils se sont dits « d’accord sur le principe » en énumérant un certain nombre de problèmes posés par l’étude (annexe F, page 29).

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’une partie des relecteurs est interrogative et peu convaincue. On peut se demander quelle aurait été l’attitude d’une revue sérieuse recevant de telles évaluations sur un article qui lui aurait été soumis. Aurait-il été publié ?

Une étude fragile et une extrapolation à la téléphonie mobile abusive

Au vu des éléments disponibles, deux types de conclusions peuvent être tirés :

La fragilité de l’étude

  • L’étude n’est pas une étude peer-reviewée.
  • Elle fait l’objet de critiques sur sa robustesse de la part de relecteurs.
  • Les résultats interrogent les scientifiques : les rats femelles ne présentent pas de tumeurs, les rats exposés vivent plus longtemps que les rats non exposés, il n’y a quasiment pas de tumeurs chez les rats du groupe contrôle, il n’y pas de réponse dose / effet (les rats plus fortement exposés sont parfois moins atteints)…

L’extrapolation abusive aux conditions de la téléphonie mobile

En supposant un instant que les résultats sont solides et avérés, l’extrapolation aux conditions de la téléphonie mobile est-elle valide ? C’est sur cet argument que les auteurs ont justifié la publication partielle et rapide de leurs travaux.

Ce n’est visiblement pas le cas :

  • Les niveaux d’exposition auxquels les rats ont été soumis (de 1,5 à 6 W/kg de poids corporel) sont très supérieurs à ceux autorisés aux fréquences de la téléphonie mobile lorsque le corps entier est exposé (0,08 W/kg).
  • Les durées d’exposition (9 heures par jour toute une vie, y compris pendant la gestation) sont également sans rapport avec la réalité.
  • Les rats ont été exposés in utero, ce qui est peu réaliste dans le cas de la téléphonie mobile.
  • Les rats ont été exposés sur la totalité du corps de façon homogène alors que, dans le cas d’un téléphone portable, c’est uniquement une partie du corps qui est exposée, essentiellement la tête. Cette remarque est importante car l’effet thermique (causé par une augmentation de la température des tissus) est aujourd’hui le seul effet biologique identifié pouvant occasionner un danger à partir d’un certain niveau d’exposition situé au-dessus des normes. Une exposition « corps entier » assez forte peut empêcher la vascularisation de réguler correctement la température.

Le traitement médiatique en France

Un certain nombre de journalistes a fait preuve de prudence et d’esprit critique. Signalons ainsi :

  • Le Huffington Post qui titre12 « Un lien entre ondes électromagnétiques et cancer établi par une étude américaine ? C’est plus compliqué » a interviewé Bernard Veyret, un chercheur du domaine (28 mai 2016)
  • Science et vie qui titre son article Téléphone portable : des preuves toujours insuffisantes (31 mai 2016).
  • Sciences et Avenir (31 mai 2016) qui donne la parole à l’épidémiologiste Catherine Hill. Celle-ci précise ainsi que « les rats ont été exposés à des doses très fortes et il est étrange que seuls les mâles aient été touchés : cela ressemble fortement à un résultat faux positif » ajoutant accorder « davantage de crédit à l’étude australienne, qui montre que depuis 1982, la fréquence des tumeurs cérébrales n’a pas augmenté chez une population de 24 millions d’individus, alors que cette dernière s’est rapidement équipée (9 % des plus de 20 ans possédaient un mobile en 1993, plus de 90 % en 2014 ».

Le site Atlantico.fr, pour sa part, a directement publié un texte rédigé par des spécialistes du domaine13, qu’il a titré Lien entre cancers et téléphones portables : la communication tendancieuse qui s’est organisée autour du rapport américain sur les ondes électromagnétiques.

Une autre partie de la presse s’est contenté d’annoncer que « le débat est relancé », mais en soulignant les réserves à adopter. Par exemple Réponse à Tout ! (31 mai 2016) ou France Soir (29 mai 2016) précisent que « l’information est tout de même à prendre avec des pincettes » ou Ouest-France (30 mai 2016) qui appelle à nuancer les conclusions et rappelle les résultats de l’étude australienne.

Enfin, une partie des journalistes a choisi une optique plus orientée. C’est en particulier le cas du journal Le Monde (28 mai 2016) qui titre son article Une étude américaine renforce les soupçons d’un lien entre cancers et téléphonie mobile, laissant entendre que les soupçons étaient déjà bien là ne demandant qu’à être confirmés. Il commence par « ce ne sont pour l’heure que des résultats partiels, mais ils sont de mauvais augure » pour ensuite laisser croire à tort que la littérature scientifique est incertaine et partagée : « plusieurs études épidémiologiques ont suggéré une augmentation d’incidence des gliomes cérébraux chez les grands utilisateurs de téléphone mobile… mais d’autres n’ont pas mis en évidence un tel lien ». Il évoque alors la possibilité d’une évolution de la classification des ondes de téléphonie par le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer lié à l’OMS) si les résultats sont confirmés.

En conclusion

Une étude isolée ne fait pas le printemps ! On ne saurait trop le répéter. Pour l’évaluation des risques environnementaux, avant de pouvoir peser sur les conclusions générales, une étude doit être publiée après avoir été évaluée et acceptée par les pairs, puis reproduite et, dans tous les cas, être confrontée aux résultats acquis. Dans le cas de l’étude analysée ici, la première étape n’a même pas été passée et, de plus, les éléments rapportés vont à l’encontre de ceux déjà nombreux accumulés sur le sujet14.

Certains, parfois chercheurs, parfois journalistes, parfois militants, préfèrent instrumentaliser des résultats fragiles ou non confirmés. C’est plus médiatique et cela peut aider à porter certaines causes, mais ce n’est pas le chemin de la science.

1 « Report of Partial Findings from the National Toxicology Program Carcinogenesis Studies of Cell Phone Radiofrequency Radiation in Hsd : Sprague Dawley® SD rats (Whole Body Exposures) ». http://biorxiv.org/content/early/20... et http://biorxiv.org/content/biorxiv/...

2 http://ntp.niehs.nih.gov/results/ar...

3 Readers should therefore be aware that articles on bioRxiv have not been finalized by authors, might contain errors, and report information that has not yet been accepted or endorsed in any way by the scientific or medical community.

4 Toutes les citations mises en français ont été traduites par nos soins.

5 « Summary : I am unable to accept the authors’ conclusions », page 37.

6 « I suspect that this experiment is substantially underpowered and that the few positive results found reflect false positive findings », page 38.

7 « The higher survival with RFR, along with the prior epidemiological literature, leaves me even more skeptical of the authors’ claims », page 38.

8 « I do not feel qualified to address the statistical methods used », page 34.

9 « considered likely the result of exposures to GSM », page 34.

10 « The incidence rates of the current controls for brain gliomas and heart schwannomas were 0. However, the historical controls were 1.67 % for gliomas (range 0-8%) and 1.30 % for schwannomas (0-6%) », page 51

11 « Additional information about the study together with an assessment of the statistical analyses may enhance the value of this analysis », page 64.

12 http://www.huffingtonpost.fr/2016/0...

13 http://www.atlantico.fr/decryptage/...

14 Voir par exemple sur le site de l’OMS : www.who.int/mediacentre/fact...

Mis en ligne le 26 juin 2016
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