Pesticides : analyser les risques, mais aussi les bénéfices

Dossier "Agriculture, pesticides et biodiversité"

par Philippe Stoop - SPS n°316, avril 2016

Tout au long de ce dossier, nous avons surtout évoqué les effets indésirables des pesticides. S’ils sont répandus à ce point, c’est bien sûr grâce à leurs effets positifs indiscutables sur le rendement des cultures. Mais pour les agrochimistes et les représentants de l’agriculture conventionnelle, le bienfait n’est pas seulement économique, mais également sanitaires et environnementaux de l’emploi de ces produits :

  • La limitation de la surface agricole nécessaire à la satisfaction des besoins alimentaires mondiaux, ce qui a permis d’atténuer la destruction d’espaces naturels (voir dans ce dossier Les pesticides réduisent-ils la biodiversité ?) ;
  •  Une baisse des prix alimentaires, en particulier pour les fruits et légumes, dont l’impact positif sur la santé est reconnu (voir encadré) ;
  • Une réduction des contaminations alimentaires par les mycotoxines, sécrétées par les parasites des plantes.

Ces arguments ne peuvent être balayés sans examen, sous prétexte qu’ils proviennent d’entreprises ayant des intérêts dans les pesticides.

Les choix politiques sur ce sujet devraient donc être décidés en fonction de la balance entre ces effets positifs et les risques identifiés.

L’impact sanitaire d’une hausse des prix des fruits et légumes

Une hausse des prix alimentaires a un impact direct sur la santé des populations. Et les prix sont directement liés à la performance et la productivité des exploitations agricoles. L’usage des pesticides est un des facteurs (pas le seul, le climat par exemple joue un rôle) qui va déterminer cette performance. Les fruits et légumes sont l’un des principaux éléments d’une alimentation favorable à la santé, contre le diabète, les maladies cardiovasculaires... C’est pourquoi le Programme national nutrition santé recommande le désormais fameux « 5 fruits et légumes par jour ».

Ainsi, des chercheurs de l’université Tufts (USA), de Liverpool (UK) et Harvard (États-Unis) ont estimé1 qu’une baisse des prix de 10% sur les fruits et légumes conduirait aux USA, en 2030, à une réduction de 1% de la mortalité par maladie cardiaque, soit entre 64 000 et 69 000 vies sauvées sur 15 ans (et 191 000 à 205 000 vies épargnées sur 15 ans pour une baisse de prix de 30%).

De façon symétrique, on imagine l’impact d’une hausse des prix. Et c’est justement ce que vient d’établir, dans un contexte différent, une étude publiée par le Lancet2. S’intéressant aux impacts du réchauffement climatique à l’horizon 2050, elle conclut qu’une baisse de 4% de la production de fruits et légumes entrainerait une surmortalité dans le monde de 533 000 personnes (70 000 personnes dans les pays développés). Le mécanisme en cause est la baisse des productions et l’impact sur la disponibilité et le prix des aliments.

On note que, dans ces deux publications, les différences de rendement ou de prix considérés sont inférieurs aux différentiels entre agriculture bio et conventionnelle3. Pourquoi ne pas employer les mêmes méthodes pour quantifier l’effet sanitaire d’une transition vers l’agriculture bio ?

Il s’agit typiquement d’un sujet propice à une analyse coût/bénéfice (ACB), ou à sa variante l’analyse risque/bénéfice. L’ACB vise à chiffrer dans des unités comparables les avantages et les conséquences négatives d’une décision politique ou technique (pour une introduction aux méthodes de l’ACB, voir [1]). Cet outil décisionnel est parfois critiqué, en particulier à cause des questions éthiques qu’il soulève : par exemple, pour des sujets touchant à la santé ou la sécurité, l’ACB implique d’attribuer une valeur monétaire à la vie humaine ou à un handicap ; pour les questions de développement durable, elle met en balance des bénéfices pour les générations actuelles et des nuisances pour les générations futures [2]. Par contre, elle a le mérite d’éclairer les citoyens, de façon transparente, sur les risques technologiques.

Après avoir connu un certain succès dans les années 60-70, elle est moins utilisée depuis, en particulier en France, bien qu’elle puisse équilibrer le principe de précaution, susceptible de bloquer toute innovation technologique présentant un risque potentiel, quel que soit son bénéfice. Sur les pesticides, l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) s’est positionné dans ce mouvement de défiance vis-à-vis de l’ACB, en avançant la difficulté à chiffrer les effets négatifs des pesticides, extérieurs au monde agricole [3]. Les réticences de l’INRA sont compréhensibles d’un point de vue strictement scientifique, mais, faute de méthode alternative à l’ACB, elles privent de critères de décisions les politiques publiques.

Les politiques en sont donc réduits à peser par eux-mêmes les avantages et inconvénients dans l’avalanche des travaux réalisés par la recherche publique, seule jugée objective sur ce sujet. Encore faudrait-il que celle-ci traite tous les aspects, positifs et négatifs, des pesticides. Or, c’est loin d’être le cas.

Contrairement à d’autres domaines d’innovation proches (comme la création variétale, OGM compris) la recherche publique a très peu travaillé sur le développement des pesticides « conventionnels ». L’innovation en la matière a toujours été tirée par les entreprises privées. La recherche publique s’est spécialisée dans les sujets délaissés par la R&D privée : les méthodes alternatives (agriculture intégrée et biocontrôle), et l’analyse des effets indésirables des pesticides. Cette spécialisation est logique : il serait naïf de ne compter que sur les firmes agrochimiques pour évaluer les risques des pesticides. Mais elle est poussée tellement loin qu’elle influence le débat public. Le Book of Abstracts du Congrès Annuel du Groupe Français des Pesticides (GFP, [5]), qui fait le point sur les travaux de la recherche agronomique francophone, est particulièrement éclairant. Sur les 81 présentations de la session 2015, 36 % portaient sur des mesures de présences de pesticides dans l’environnement, 10 % sur les mesures de contamination humaine et 33 % sur les impacts non intentionnels des pesticides sur la faune ou la flore. Une seule publication portait sur un effet bénéfique d’un pesticide ! Encore s’agissait-il d’une publication algérienne (et non française), et sur un pesticide bio.

Plus inattendu, cinq présentations seulement portaient sur la mise au point d’indicateurs pour aider les agriculteurs à améliorer leurs pratiques. Enfin, on ne note aucun travail sur l’impact économique des pesticides (ou même sur le sujet plus restreint, et d’une actualité brûlante, de l’impact économique du plan Écophyto).

Encore une fois, il est indispensable que la recherche publique se concentre sur le « côté obscur de la force » des pesticides, si on veut que ce sujet soit traité avec rigueur. Mais il serait tout aussi nécessaire qu’elle se saisisse de l’analyse comparée des bénéfices et inconvénients pour traiter avec objectivité ce sujet aujourd’hui porté par les seuls milieux agricoles, toujours soupçonnés de conflit d’intérêt.

Ainsi, la recherche publique produit une abondante quantité de publications toutes défavorables aux pesticides, au point que seuls les spécialistes peuvent avoir un regard global sur ces travaux. Les scientifiques publient périodiquement des méta-analyses faisant la synthèse des connaissances disponibles dans leur domaine. Mais comme ces revues bibliographiques restent destinées aux spécialistes, leur interprétation en termes opérationnels restent difficile. Pour orienter les politiques publiques sur des sujets aussi vastes et complexes que l’impact des pesticides sur l’environnement, il est périodiquement fait appel à des expertises collectives. L’INRA en a réalisé deux, en 2005 et 2008, analysant les effets sur la biodiversité. Ces synthèses relativement anciennes n’ont pas été mises à jour avec la même exhaustivité depuis. Les conclusions restent difficiles à interpréter en termes opérationnels, faute de hiérarchisation claire entre les risques possibles (identifiés à partir d’expériences au laboratoire, et non sur le terrain), les impacts avérés sur le terrain mais mineurs (effets identifiés sur le métabolisme de populations animales ou végétales, mais sans impact observé sur la survie ou la reproduction), et les vrais impacts observés sur les populations animales, végétales ou microbiennes. Difficile ainsi de faire la part des risques hypothétiques et des problèmes avérés.

Face à ce flot d’informations négatives, la recherche publique ne répond directement à aucun des arguments des milieux agricoles et de la R&D des entreprises privées du secteur mettant en avant les effets bénéfiques. Son point de vue serait pourtant essentiel pour le débat public. Quant aux impacts économiques d’une réduction non ciblée de 50 % des pesticides, tel que proposé dans le plan Écophyto, le sujet n’a été qu’esquissé… et interrompu malgré des résultats préliminaires alarmants (voir dans ce dossier l’article Plan Écophyto : quel impact sur la production agricole ?). Même si une ACB en bonne et due forme pour l’usage des pesticides en général paraît effectivement hors de portée dans l’état actuel des connaissances, une analyse des impacts potentiels du plan Écophyto (sanitaires, environnementaux et économiques) devrait être possible… et elle est indispensable ! Une implication de l’INRA sur ces questions serait d’autant plus souhaitable, que d’autres instituts de recherche s’attachent à l’évaluation des coûts des pesticides avec des méthodes parfois contestables [7].

D’ailleurs, en juin dernier, le sénateur (Europe Écologie Les Verts) Joël Labbé a demandé, lors d’une séance de questions au gouvernement, une évaluation sur « les externalités négatives de l’agriculture conventionnelle et les aménités positives au niveau économique, social et environnemental de l’agriculture bio  » [6]. Laissons de côté l’asymétrie partisane de la question pour noter que le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll a promis une telle expertise pour les deux formes d’agriculture… et attendons la concrétisation de ces bonnes intentions.

Références

[1] Meunier, V., Mardsen, E., 2009 : « L’analyse coût-bénéfice, Guide méthodologique ». Les Cahiers de la Sécurité Industrielle, 2009-6.
[2] Treich N., 2008 : « L’analyse coût-bénéfice en 10 questions », Les Cahiers de la Sécurité Industrielle, ICSI.
[3] « Pesticides, agriculture et environnement. Réduire l’utilisation des pesticides et en limiter les impacts environnementaux », expertise scientifique collective. Synthèse du rapport d’expertise réalisé par l’INRA et le Cemagref à la demande du Ministère de l’agriculture et de la pêche (MAP) et du Ministère de l’écologie et du développement durable (MEDD). Décembre 2005.
[4] Chapitre 5 du rapport de l’INRA intitulé : « Aspects économiques de la régulation des pollutions par les pesticides ».
[5] www.gfpesticides.org
[6] Questions au gouvernement, 4 juin 2015, « Chiffrage des aménités positives et des externalités négatives de l’agriculture conventionnelle/bio » et http://videos.senat.fr/video/videos/2015/video28815.html
[7]www.forumphyto.fr/2015/09/25/pesticides-qi-euros-les-calculs-acrobatiques-du-cnrs/

1 Ashkan Afshin et al., “CVD Prevention Through Policy : a Review of Mass Media, Food/Menu Labeling, Taxa-tion/Subsidies, Built Environment, School Procurement, Worksite Wellness, and Marketing Standards to Im-prove Diet”, Curr Cardiol Rep. 2015 ; 17(11) : 98. www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4569662/

2 Marco Springmann et al., “Global and regional health effects of future food production under climate change : a modelling study”, The Lancet, 2016. http://dx.doi.org/10.1016/S0140-6736(15)01156-3

3 Voir par exemple l’«  Observatoire des prix fruits et légumes  » (Été 2015) de l’association de consommateurs Familles rurales. http://www.famillesrurales.org/

Mis en ligne le 11 juillet 2016
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