Géobiologie de l’habitat : un simulacre de science

SPS n° 316, avril 2016

Dans le numéro 313 de Science et pseudo-sciences, nous dénoncions les prétentions de la bio-électronique [1] qui, sous une scientificité apparente, répand sur la toile ses conceptions ésotériques et holistiques du monde. La géobiologie de l’habitat, une pseudo-science qui prétend étudier et comprendre l’influence qu’ont sur notre santé les ondes présentes sur nos lieux de vie, procède du même travestissement de la science, en ce sens qu’elle utilise son langage sans respecter ses principes. Pire, elle joue la confusion par son homonymie avec la géobiologie scientifique, une branche des sciences de la Terre qui n’a rien à voir. Les sites de géobiologie de l’habitat squattent le Net. Petit guide de survie à l’usage de l’internaute.

Un savoir pluridisciplinaire…

La géobiologie de l’habitat prétend étudier l’influence sur « notre santé physique et psychique [...] des rayonnements ionisants, des champs magnétiques, des champs électriques et des courants » présents dans l’habitat et les lieux de travail [2], appliquant ainsi l’enseignement du Dr Hartmann, l’un des pionniers de la géobiologie de l’habitat, pour qui « tout organisme vivant subit en permanence les influences de son environnement, en particulier de différentes énergies ou radiations de la terre et du cosmos » [3]. Le géobiologue intervient « en amont de la construction, pour repérer les différents phénomènes géo telluriques du terrain et ainsi déterminer le meilleur endroit pour implanter la maison et particulièrement les lieux de repos  » mais aussi lorsque des occupants rencontrent des « problèmes de santé inexplicables, allant des troubles de sommeil, fatigue chronique, à des problèmes plus graves, pour tenter de déterminer si ces problèmes ne sont pas liés à l’habitat » [4]. Même l’élevage semble pouvoir bénéficier d’une expertise géobiologique puisque « des fuites de courant auprès des éoliennes mais aussi d’un poste de clôture, les ondes liées aux antennes téléphoniques ou la simple installation d’un système de caméras dans un bâtiment sont quelques-uns des phénomènes qui peuvent perturber un cheptel » [5]. Pour résumer, les géobiologues distinguent ainsi plusieurs types de nuisances :

  • les perturbations d’origine naturelle, c’est-à-dire les « champs électriques, magnétiques et électromagnétiques, les failles géologiques, les cours d’eau souterrains, les réseaux telluriques » [6] ;
  • le brouillard électromagnétique, formé « des ondes artificielles d’origines électriques ou radioactives », qui « parasite notre influx nerveux, notre métabolisme et nos biochamps » [2] ;
  • les phénomènes invisibles comme la « mémoire des murs (suite à des traumatismes, tout ce qu’a vécu la maison), formes-pensées, âmes humaines (ou âmes errantes), entités » [7].

La géobiologie propose d’analyser ces perturbations selon une « approche scientifique [...] pluridisciplinaire fondée sur des mesures, des normes et des recommandations » [8] en faisant appel « aussi bien à un savoir ancestral, qu’à des principes pris à la physique quantique » [9]. Pour convaincre ceux qui douteraient du sérieux de la chose, de très nombreux sites (par exemple : [2,10,11]) emploient, pour expliquer la géobiologie de l’habitat, la définition de l’édition 1930 du Larousse qui décrivait la géobiologie, avec le phrasé de l’époque, comme la « science qui étudie les rapports de l’évolution cosmique et géologique de la planète avec les conditions d’origine, de composition physico-chimique et d’évolution de la matière vivante et des organismes qu’elle constitue. » Puisqu’on vous le dit… sauf que cette science, qui existe bien, qui s’appelle effectivement géobiologie [12,13], et qu’en termes plus actuels, on pourrait décrire comme l’étude de l’interaction entre la biosphère, la lithosphère et l’atmosphère au cours des temps géologiques, n’a rien à voir avec la géobiologie de l’habitat… Nous avions déjà dénoncé cette dénomination dans Science et pseudo-sciences en 2007 [14]. À mal nommer les choses, jugeait Camus, on ajoute aux malheurs du monde…

… aussi stérile…

Alors que penser de la géobiologie de l’habitat ? Doit-on y voir une science émergente ? On pourrait le croire en regard des concepts et du vocabulaire que les géobiologues utilisent. On parle de champs électriques, de champs magnétiques, de courants telluriques, de failles géologiques… On utilise des instruments sophistiqués, comme des antennes [15], des détecteurs d’ondes électromagnétiques [16], des testeurs de terre [17], des compteurs Geiger [18]. On propose, pour résoudre les problèmes des clients, des traitements s’appuyant « sur les micro-cristallisations et l’holographie fractale  » [19]. Autant de grands mots, d’explications et de méthodes sibyllines qui peuvent impressionner le profane mais qui ne trompent pas l’œil du scientifique ou du sceptique.

Sans surprise, on retrouve les attributs classiques d’une pseudo-science :

  • des notions scientifiques mal comprises, mal utilisées ou détournées de leur champ d’application : l’exemple typique est la référence à la physique quantique que l’on retrouve fréquemment en géobiologie comme dans d’autres pseudo-sciences1. On apprend ainsi l’existence de la géobiologie quantique qui « fonctionne sur les mêmes principes que la physique quantique, la mécanique quantique, la chimie quantique et autres sciences » et « utilise l’énergie vibratoire des particules dans l’univers, dont les nouvelles énergies de l’Ère du Verseau, en obéissant aux lois d’interférence et de résonance » [20]. Cela fait très savant mais ça ne veut rien dire…
  • des concepts apparemment très techniques qui sont en réalité des fantasmes de pseudo-scientifiques : on citera par exemple le champ de torsion, un champ physique qui serait capable de transmettre « de l’information sans énergie de transmission » et de produire des « nuisances informationnelles » qui seraient « captées par les cellules vivantes dont elles peuvent modifier le fonctionnement par action sur l’ADN » [21]. Mais ce champ ne tord en réalité que l’esprit des géobiologues qui avouent d’ailleurs qu’« il n’y a pas d’appareil électronique officiel, ce qui rend l’étude du champ de torsion difficile  » [22]. (Néanmoins, il y a un petit badge [23] qui vous permettra d’inverser ce champ de torsion difficilement mesurable pour la modique somme de 5 euros…).
  • la mise à profit de la sensibilité de l’expérimentateur : ici un ingénieur se félicite de rassembler « des qualités scientifiques et sensitives remarquables » [24]. Là, on considère que le corps humain « est l’outil le plus facile à utiliser pour la détection » des ondes puisqu’il « a la capacité de perception et le ressenti nécessaire pour appréhender la qualité de nuisance ou de potentiel que procure une zone » [22]… Or, la sensibilité de l’expérimentateur n’a pas sa place dans la démarche scientifique.
  • la création de passerelles avec d’autres pseudo-sciences, comme la bio-énergétique, la chromothérapie2 ou encore la bio-électronique, qui se légitiment les unes les autres [25].

La navigation sur tous ces sites web ne laisse donc aucun doute quant à la véritable nature de la géobiologie de l’habitat : « Simulacre (nom masculin). Ce qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être ». Larousse, 2016.

… que présomptueux

La géobiologie n’est donc qu’une sophistication de diverses pratiques ésotériques, mais sa visibilité semble s’accroître au fil du temps. Tapez géobiologie sur votre moteur de recherche et vous trouverez des dizaines et des dizaines de sites proposant des formations et des expertises. Certains organismes, faisant profiter les stagiaires des résultats de leurs « recherches fondamentales et appliquées en Géobiologie » [2] ont même la prétention de leur délivrer un diplôme de géobiologie (faussement) scientifique après quelques week-ends de formation. Les géobiologues tiennent des conférences et ont même une fédération française [26] ainsi qu’une académie nationale [27]… une véritable vitrine de luxe que n’hésitent pas à mettre en lumière certains grands médias, dont il faudra un jour qu’on détermine s’ils sont sans scrupule ou s’ils se contentent en réalité, comme le simplet chanté par Fernandel, de « vivre de l’air du temps » [5, 28, 29].

Au final, la géobiologie apparaît comme un maillon supplémentaire d’une sorte de monde parallèle dans lequel émergent de fausses sciences qui se valident entre elles et constituent petit à petit un corpus pseudo-scientifique autosuffisant, avec ses théories, ses diplômes, ses experts… Ce corpus pseudo-scientifique est une véritable menace, car il se professionnalise, gagne en crédibilité auprès du grand public malgré l’absence de tout fondement et bénéficie de l’appétence des médias. La maison brûle. Chaque scientifique, chaque âme rationnelle, chaque esprit éclairé doit être un sapeur.

1 Voir à ce propos l’ouvrage de Richard Monvoisin – Quantox. Mésusages idéologiques de la mécanique quantique, Éditions book-e-book et la note de lecture de Martin Brunschwig s’y rapportant : Quantox - Mésusages idéologiques de la mécanique quantique

2 Voir à ce propos la Sornette sur Internet du n° 312 de Science et pseudo-sciences : Chromothérapie : toutes les couleurs de la fausse science

Mis en ligne le 20 décembre 2016
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