Insecticides et abeilles : une cohabitation exigeante et nécessaire

Dossier "Agriculture, pesticides et biodiversité"

par André Fougeroux - SPS n°316, avril 2016

Aborder ce sujet très polémique aujourd’hui relève de la gageure. Le constat alarmiste du déclin des pollinisateurs repris ou façonné à loisir par les médias prévaut dans l’opinion. Quelques assertions méritent cependant qu’on s’y attarde et que d’autres pistes que la vision simpliste d’un rôle unique des insecticides, dans ce déclin, soient évoquées.

Les abeilles

Sans prétendre traiter de l’ensemble des abeilles en France, il convient de s’accorder sur ce qu’on dénomme « abeilles ». Les abeilles appartiennent à la super-famille des apoïdes. Cette famille comprend à la fois les abeilles domestiques et les abeilles sauvages dont les bourdons et les abeilles solitaires. Cette précision est importante car il y a souvent confusion ou extrapolation dans les articles de vulgarisation de travaux réalisés sur les abeilles domestiques et l’extension de leurs conclusions aux abeilles sauvages et réciproquement.

Dans ce document, ne seront évoquées que les abeilles domestiques Apis mellifera. Les plus anciens témoignages de l’élevage des abeilles datent d’il y a 4400 ans (Égypte ancienne). Dans de nombreuses religions, l’abeille est considérée comme un animal sacré faisant le lien entre les humains et les dieux. Par sa production de miel, elle a pendant longtemps été la principale source de sucre en Europe. Puis, lors des campagnes d’évangélisation, la religion chrétienne a disséminé l’abeille domestique européenne dans le monde entier, principalement pour la production de cierges.

Les pesticides et les abeilles

La communauté scientifique s’accorde sur le constat que la mortalité anormale des abeilles domestiques est un phénomène complexe aux causes multiples [ANSES 2008-2009]. Des causes sanitaires, de disette alimentaire, de génétique des abeilles, de pratiques apicoles et agricoles (dont les produits phytosanitaires) sont évoquées. Et il faut reconnaître que la hiérarchie des facteurs est difficile à établir tant les conditions des élevages de colonies d’abeilles sont diverses.

Les insecticides de synthèse issus de la chimie organique sont apparus autour des années 1940. Toutefois, leur adoption par une majorité d’agriculteurs en France se situe dans les années 1960, avec l’emploi d’insecticides organochlorés et organophosphorés d’abord, puis de carbamates suivis dans les années 1980 par les pyréthrinoïdes, puis les néonicotinoïdes à partir des années 1990. Cette dernière famille, en raison de sa facilité d’emploi et de son efficacité sur les insectes ravageurs des cultures, notamment en protection de semences, a connu une extension importante au niveau mondial. Actuellement, les néonicotinoïdes représentent environ 20 % en valeur du marché mondial des insecticides, ils sont utilisés sur de nombreuses cultures et dans un grand nombre de pays. Les niveaux de protection qu’ils apportent aux cultures permettent d’éviter des pertes économiques importantes.

Dès le début de l’emploi des insecticides, des incidents avec les abeilles ont été signalés et des règlementations pour leur protection ont été mises en place. Elles visent à éviter l’emploi d’insecticides en période de floraison des cultures et en période d’émission de miellat de pucerons. Les entreprises ont également l’obligation de mener des études normalisées1 pour obtenir l’autorisation de mise en marché de leurs produits.

Dans la plupart des pays européens, ces mesures ont conduit à une diminution très significative des litiges entre apiculteurs et agriculteurs [1]. Des brochures à destination des agriculteurs et de leurs conseillers, comme la plaquette Les abeilles butinent éditée par l’Association Française de Protection des Plantes [2], rappellent quelques conseils, règles et bonnes pratiques phytosanitaires à respecter. Cette protection des pollinisateurs repose partiellement sur la mise en place, par l’ensemble des agriculteurs, des bonnes pratiques agricoles.

Réglementations et interdictions

Cependant, depuis vingt ans, les apiculteurs signalent des taux de mortalité moyenne de colonies d’abeilles autour de 30 % selon les années et les régions. Le taux de mortalité considéré comme normal doit être de l’ordre de 10 % à 15 %. La concomitance avec l’arrivée de néonicotinoïdes a conduit les apiculteurs et leurs représentants à mettre en cause cette classe d’insecticides. Cette analyse, basée sur une corrélation apparente, a été largement reprise par les médias. En 1999, cette polémique a conduit à la suspension de protection de semences à base d’imidaclopride sur tournesol, puis en 2004 à la suspension de la même matière active sur maïs (plus connu du grand public sous sa marque déposée de Gaucho®). Le fipronil (famille des phénylpyrazoles) a été concerné par une suspension similaire, bien que cette substance n’appartienne pas à la même classe chimique.

Entre 2004 et 2008, il n’y a plus eu en France de néonicotinoïdes sur les cultures fréquentées par les abeilles telles que tournesol, colza, maïs. En 2008, la protection de semences de maïs à base de thiaméthoxame (plus connu du grand public sous sa marque déposée de Cruiser®) a été autorisée, étendue en 2011 au colza et retirée à nouveau en 2012. Actuellement, les néonicotinoïdes (imidaclopride, thiaméthoxame et clothianidine) ont été suspendus sur toute l’Europe pour les cultures visitées par les abeilles en protection de semences et pour toute application avant floraison.

Les néonicotinoïdes et la mortalité aiguë

Les restrictions progressives visaient à améliorer la santé des colonies d’abeilles. Force est de constater que depuis quinze ans, ces suspensions successives n’ont en rien réduit les mortalités des colonies d’abeilles domestiques. Il est dès lors légitime de s’interroger sur le rôle exact que jouent les néonicotinoïdes. Différentes études en conditions contrôlées, à des doses souvent supérieures aux doses habituellement rencontrées dans la pratique agricole, montrent des effets des néonicotinoïdes sur les abeilles, au même titre que la plupart des insecticides. En revanche, dans les suivis réalisés en conditions pratiques agricoles, il n’y a pas de cas de mortalité aiguë avérée liée à des utilisations normales de néonicotinoïdes [3] (voir encadré).

Le devenir de colonies d’abeilles domestiques

Les conclusions de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (2008)

Cette étude a été conduite pendant trois ans (de 2002 à 2005) sur 120 colonies maintenues en conditions naturelles en France […]. Les principales conclusions mettent en évidence :

  • l’absence d’effondrements de la population des colonies tels que ceux décrits par les apiculteurs lors de l’exploitation de certaines miellées au cours de notre étude (pas de disparition soudaine et importante des abeilles).
  • une mortalité hivernale ou une mortalité durant la saison apicole, situées dans l’intervalle considéré comme non exceptionnel en apiculture.
  • la présence de maladies ou d’agents pathogènes expliquant pour partie les mortalités constatées.
  • des anomalies (qualifiées de « problème de reine ») pouvant expliquer les autres mortalités de colonies. L’origine de ces anomalies peut être attachée à des maladies propres à la reine (nosémose), à l’exposition à des résidus de pesticides à travers les matrices apicoles, à la toxicité des traitements vétérinaires.
  • la présence dans l’ensemble des matrices apicoles de résidus de pesticides à des doses très faibles. Les résidus les plus importants, en fréquence de présence, étaient l’imidaclopride (apport exogène) et le coumaphos (apport endogène dû au traitement de la varroase). La présence des résidus d’imidaclopride dans les matrices apicoles n’a pas entraîné de mortalité aiguë de colonies ou d’abeilles comme cela avait déjà été démontré en 2005 lors d’une expérimentation de nourrissement de colonies d’abeilles avec du sirop contaminé (Faucon et al. 2005).
  • les synergies possibles entre les divers résidus de pesticides d’une part, entre les résidus de pesticides et les agents pathogènes d’autre part.
  • l’absence de traitement de la varroase [maladie due au parasite Varroa destructor] ou l’utilisation de produits de traitement insuffisamment efficaces dans certains cas. Le protocole de l’enquête n’était pas destiné à mettre en évidence des affaiblissements de colonies de faibles intensités.
Extraits de la conclusion de l’étude.

Source : « Enquête prospective multifactorielle : influence des agents microbiens et parasitaires, et des résidus de pesticides sur le devenir de colonies d’abeilles domestiques en conditions naturelles », Agence française de sécurité sanitaire des aliments, 2008. L’AFSSA est devenue ANSES en 2010. www.anses.fr/fr/system/files/SANT-Ra-EnqueteAbeilles2005.pdf

Les bilans présentés par le Ministère de l’Agriculture depuis 2012 font état de 105 déclarations de mortalité en 2012, de 98 en 2013 et de 115 en 2014 [4]. Ces chiffres sont à mettre en relation avec le million de colonies d’abeilles présentes en France [5] (voir encadré).

Bilan de la surveillance des mortalités aiguës d’abeilles

Un dispositif de surveillance des troubles des abeilles (Apis mellifera) a été mis en place en France depuis 2002 pour traiter les cas de mortalités aiguës d’abeilles avec suspicion d’intoxication phytosanitaire. Mis en œuvre sous l’égide de la Direction générale de l’alimentation (Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt), il a, parmi ses objectifs, celui d’« identifier précocement les cas de mortalités massives aiguës des colonies susceptibles d’être liées à l’utilisation de produits phytopharmaceutiques ou à d’autres substances toxiques, ainsi qu’à des pathologies émergentes ». Voici le bilan rapporté en 2013 (la France compte environ un million de colonies) :

« Cent quinze signalements issus de quarante-deux départements ont été enregistrés. Soixante-douze signalements ont été traités localement (cas simples, probabilité d’Intoxication écartée) et quarante-trois ont nécessité des investigations par les services régionaux de l’alimentation, dont quarante ont donné lieu à des enquêtes phytosanitaires car laissant soupçonner des intoxications par des produits phytosanitaires. Des substances chimiques pesticides ont été trouvées dans trente-deux de ces cas, dont : dix où la réalité des intoxications est probable (onze substances concernées seules ou en mélange, dont six phytopharmaceutiques, trois interdites comme telles mais autorisées comme vétérinaires et biocides, et deux totalement interdites) ; neuf pour lesquels les signalements ont été trop tardifs pour conclure ; treize où la responsabilité des pesticides est peu probable (taux très bas, maladie notable...). À noter, dans les autres cas, la présence de maladies et, moins souvent, des pratiques apicoles inadaptées.  »

Fayçal Meziani, «  Mortalité aiguës d’abeilles, bilan officiel 2014 en France  », Phytoma n°687, octobre 2015.

Résultats détaillés : www.anses.fr/fr/system/files/RSC-Co-141209Meziani.pdf

Par ailleurs, parmi ces alertes, dans seulement 3,5 % d’entre elles, des substances chimiques potentiellement à l’origine des intoxications d’abeille ont été identifiées : six substances au total, mais aucun néonicotinoïde ne figure dans la liste.

Les intoxications aiguës en France ne sont donc pas dues à l’usage d’insecticides issus de cette famille chimique.

Le risque chronique et les faibles doses

Mais qu’en est-il des intoxications chroniques ? Le risque chronique dû à l’exposition à de faibles doses suscite des inquiétudes légitimes sur le long terme de la vie des colonies (faiblesse des défenses immunitaires, fécondité des reines, comportement des différentes castes d’abeilles, etc.). Lors du processus d’études préalables à la mise sur le marché des insecticides, des expérimentations systémiques sur l’activité, le développement, la santé de colonies d’abeilles exposées à la substance étudiée sont demandées par les autorités [6]. Par ailleurs, des suivis avaient été réalisés sur des nombres importants de colonies. En Allemagne, ce suivi a été conduit pendant quatre années alors que la protection de semences à base de néonicotinoïdes était utilisée sur la très grande majorité des colzas (plus de 90 %). Les résultats de ce suivi de cent vingt ruchers de dix ruches sur quatre ans montrent qu’il n’y avait aucune relation entre l’utilisation des pesticides et les mortalités d’abeilles [7]. En revanche, ils faisaient clairement apparaître le rôle prépondérant d’un acarien parasite de l’abeille, Varroa destructor, dans les mortalités de colonies.

Sur un plan plus large, utilisation de néonicotinoïdes et niveau de mortalité de colonies ne correspondent pas. À l’échelle mondiale, le réseau de surveillance Coloss fait état de mortalité surtout dans l’hémisphère nord. Et peu dans l’hémisphère sud. Or, les néonicotinoïdes sont utilisés en Amérique du Sud, en Australie et Afrique du Sud, mais dans ces régions, le parasite Varroa n’est pas présent (Australie) ou les races d’abeilles locales s’en accommodent [8].

Selon le suivi Epilobee [9], un programme de surveillance à l’échelon du continent européen, les mortalités hivernales sont surtout localisées dans le nord (Scandinavie, Royaume-Uni, Belgique) avec des niveaux situés entre 23 et 33 %, alors qu’elles sont plus faibles dans le sud de l’Europe (Grèce, Italie, Espagne) avec des niveaux entre 5 et 10 % alors que, à l’inverse, les insecticides néonicotinoïdes sont plus employés dans le sud que dans le nord de l’Europe.

De la même façon, en France, les niveaux de mortalité sont élevés mais ne reflètent pas les utilisations de néonicotinoïdes. En effet, les niveaux de mortalité enregistrés dans les enquêtes de l’Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation (ITSAP) ne correspondent pas aux utilisations de ces insecticides [10]. On constate aussi des mortalités équivalentes en zone de plaine et en zone de montagnes, alors que ces dernières sont peu ou pas concernées par les traitements insecticides. Dans ce cas, d’autres causes ont été avancées, comme l’usage d’insecticides vétérinaires, soit en élevage, soit en apiculture contre Varroa, sans que cela puisse être confirmé à ce jour.

Cependant, l’EFSA (l’Agence européenne) avait édicté un certain nombre de restrictions d’usage, en particulier, nous l’avons vu, pour les cultures visitées par les abeilles en protection de semences et pour toute application avant floraison. Dans le même temps, l’agence a été mandatée pour remettre à jour son évaluation (voir encadré).

Les discussions en cours autour
de la réglementation des néonicotinoïdes

Depuis 2013, les néonicotinoïdes (imidaclopride, thiaméthoxame et clothianidine) sont suspendus sur toute l’Europe pour les semences de cultures qui attirent les abeilles et les semences de céréales, à l’exception des céréales d’hiver et des semences utilisées sous serre2. En introduisant ces restrictions, la Commission avait annoncé qu’elle lancerait, dans les deux ans qui suivraient, un examen de toutes les nouvelles informations scientifiques disponibles concernant les risques posés pour les abeilles pour les usages autorisés. Ce travail, confié à l’EFSA, sera finalement terminé en janvier 2017.

Dans le même temps (2012), en France, une étude au champ, mais avec alimentation artificielle des abeilles affirme avoir mis en évidence une incidence des effets des produits à base de néonicotinoïdes à des doses sublétales sur le comportement des abeilles, en particulier des troubles sur l’orientation des abeilles butineuses, entrainant un défaut de retour à la ruche3. L’ANSES, saisie par la Direction générale de l’alimentation a analysé l’étude et noté que « les conséquences de ces effets sur le devenir de la colonie, étudiées au moyen d’une modélisation mathématique non validée pour cette utilisation, ne [pouvaient] pas être clairement établies ». L’agence avait alors demandé aux auteurs de «  vérifier ou infirmer en conditions d‘exposition réelles, au champ [cet], l’impact sur la mortalité des abeilles pollinisatrices » mais également d’évaluer les « effets sur les performances des colonies ».

Cette nouvelle étude conduite en 2013 et 2014 par l’INRA, Terres Inovia, ITSAP et l’ACTA en conditions pratiques agricoles vient de livrer ses conclusions4. En ce qui concerne l’impact sur la mortalité des abeilles, les auteurs confirment leurs résultats de laboratoire : « la proximité des parcelles traitées diminue l’espérance de vie des butineuses ». Mais, en termes de performances, et en réponse à cette surmortalité, ils constatent que «  les colonies modifient leur stratégie de production de couvain de façon à privilégier le renouvellement des ouvrières  ». De façon plus précise, il est indiqué que «  les chercheurs n’ont pas observé d’altération des performances des ruches exposées. Les quantités de miel produites n’ont pas été impactées par le gradient d’exposition aux cultures issues des semences traitées à l’insecticide ».

Par ailleurs, l’ANSES saisie par plusieurs Ministères sur « les risques que présentent les produits phytopharmaceutiques contenant des néonicotinoïdes pour les abeilles et les pollinisateurs  » vient de rendre son avis5 (12 janvier 2016) : l’Agence préconise un « renforcement des conditions d’utilisation des produits » et indique qu’« en l’absence de mesures de gestion adaptées, l’utilisation des néonicotinoïdes entraîne de sévères effets négatifs sur les espèces pollinisatrices ». Elle rappelle les usages et conditions d’utilisation « pour lesquels les risques pour les abeilles domestiques, les bourdons et les abeilles sauvages sont considérés comme faibles ». L’Agence souligne cependant « le manque de connaissances concernant l’impact de ces produits sur les abeilles et autres pollinisateurs » et précise que de nombreuses données importantes sont en cours d’analyse au niveau européen et que son avis est donc « susceptible d’évoluer au vu de ces éléments ». Conclusions identiques pour les auteurs d’une analyse systématique des études sur le sujet (268 études considérées)6.

En parallèle, le débat à l’Assemblée sur le projet de loi relatif à la biodiversité s’est également emparé du sujet, avec des amendements proposés pour une interdiction totale des néonicotinoïdes… On ne peut que constater la confusion dans laquelle procédures, saisines et débats parlementaires s’entremêlent, propice à toute sorte d’instrumentalisation.

La lutte contre Varroa

Comme on peut le constater, bien que l’usage d’insecticides sur les cultures doive être considéré avec précaution pour éviter tout risque pour les abeilles, leur emploi et leurs suspensions successives expliquent mal à eux seuls le déclin des colonies d’abeilles. Le syndrome de déclin des colonies d’abeilles est un phénomène multifactoriel qui ne peut donc être imputé de manière réductrice aux seuls néonicotinoïdes. On le constate chaque jour un peu plus avec les restrictions et interdictions successives qui n’ont pas résolu le problème de la filière apicole. Avec cet effet loupe sur cette famille d’insecticides, et plus généralement sur les produits de protection des cultures, d’autres facteurs de morbidité ont été négligés dans les études. Et pourtant, plusieurs autres causes sont connues comme responsables possibles.

Varroa est la cause la plus fréquemment avancée et de nombreuses études montrent l’effet de ce parasite arrivé en 1981 en France [7,11]. Varroa destructor est un acarien originaire d’Asie. Sur ce continent, le parasite Varroa a co-évolué avec l’abeille locale Apis cerana qui s’accommode de son parasitisme. Son adaptation sur Apis mellifera et sa dispersion dans le monde obligent maintenant les apiculteurs français à lutter systématiquement aux moyens d’insecticides neurotoxiques ou d’acides organiques (acide oxalique ou acide formique) pour réduire les populations de Varroa dans les ruches7. En l’absence de protection, Varroa a des effets directs sur les abeilles (affaiblissement des colonies, suppression des défenses immunitaires). Varroa est aussi vecteur de virus pathogènes des abeilles8.

Chacune de ces solutions est soumise à une autorisation de mise sur le marché en tant que médicament vétérinaire. En France, seules deux substances actives insecticides conventionnelles sont autorisées : le tau-fluvalinate (pyréthrinoïde) et l’amitraze (formamidine). Leur emploi chaque année par les apiculteurs a conduit à l’apparition de souches de Varroa résistantes. Le développement de nouvelles solutions devient urgent pour la survie de l’apiculture. Plus récemment, le thymol a été introduit comme anti Varroa avec une image plus « verte ». Le thym est une plante mellifère très appréciée des apiculteurs. Le miel obtenu à partir de cette plante aurait des propriétés cicatrisantes reconnues [12]. Les travaux sur le thymol suggèrent une action insecticide neurotoxique au niveau des synapses bloquant la production de neurotransmetteurs comme l’acétylcholine [13]. La comparaison de mortalité de colonies suite à des programmes de lutte contre Varroa montre des écarts importants entre l’usage de thymol, d’amitraze, ou de tau-fluvalinate en faveur de l’amitraze et en défaveur du thymol selon une étude menée par la Chambre d’agriculture de région Alsace en 2015 [14].

D’autres pistes sont explorées : sélection d’abeilles tolérantes à Varroa [15], lutte biologique, soit avec un champignon entomopathogène comme Beauveria bassiana [16], soit avec un acarien prédateur comme Stratiolaelaps scimitus. Mais à ce jour, ces pistes n’ont pas débouché sur des applications pratiques.

Des causes multifactorielles

Il y a d’autres facteurs qui affectent les colonies d’abeilles comme le frelon asiatique (Vespa velutina), une espèce invasive contre lequel les apiculteurs sont démunis (recours à des entreprises spécialisées pour détruire les nids par applications d’insecticides). Enfin, le petit coléoptère des ruches (Aethina tumida) a été identifié en Italie et si son extension se poursuit en Europe, il faudra aussi probablement recourir aux insecticides.

Par ailleurs, l’ANSES s’est saisie en 2012 [17] de la question des co-expositions des abeilles à différents facteurs de stress : insecticides agricoles, insecticides vétérinaires utilisés en apiculture, fongicides agricoles ainsi que des parasites et virus divers. Son rapport a été publié en juillet 2015 [18] (voir l’encadré «  Co-exposition des abeilles aux facteurs de stress  »).

Co-exposition des abeilles aux facteurs de stress
Avis de l’ANSES (juillet 2015)

« […] Les experts soulignent le caractère souvent multifactoriel des causes de mortalités des colonies d’abeilles mais insistent tout particulièrement sur l’importance de leur co-exposition aux pesticides et aux agents biologiques dans le déterminisme de leur effondrement. La présence de nombreux agents infectieux (parasites dont Varroa en tout premier lieu, bactéries, champignons, virus) au sein des colonies, souvent asymptomatiques au départ, et leur exposition aux pesticides de diverses origines et mécanismes d’action (insecticides, fongicides et acaricides en particulier), entraînent selon toute vraisemblance le passage d’un état de santé normal à l’expression de pathologies conduisant à l’effondrement de la colonie. Les mécanismes conduisant à ce passage relèvent pour l’essentiel d’une baisse de l’immunité des individus ou de la colonie, ou d’une diminution des mécanismes de détoxication des abeilles. Ces phénomènes sont d’autant plus marqués que les abeilles sont exposées à de multiples molécules ayant des actions parfois synergistiques. Ces troubles induits par des co-expositions de facteurs sont démontrés dans des publications pour certains pesticides et certains agents infectieux. Des recherches restent néanmoins nécessaires pour en étudier d’autres.

[…] Le déploiement d’études multiples portées par des opérateurs variés au cours des dernières années ne permet pas de disposer d’un diagnostic consolidé de l’état de santé des colonies au plan national ni de leur co-exposition aux dangers biologiques et chimiques. Dans ce contexte, et s’il n’est pas possible d’agir à court terme sur des facteurs de stress comme le climat, l’Anses souligne la nécessité d’intervenir sur l’ensemble des autres facteurs identifiés comme contribuant à l’affaiblissement des colonies et rappelle en particulier l’importance :

  • du maintien de la biodiversité ;
  • de l’appropriation et du respect de bonnes pratiques apicoles ;

Bien qu’insuffisantes prises isolément, ces deux mesures apparaissent néanmoins nécessaires au maintien des abeilles et de leurs colonies en bonne santé.

  • de la diminution de l’exposition globale des abeilles aux produits phytosanitaires, par une maîtrise renforcée du recours aux intrants dans les pratiques agricoles ;
  • de l’utilisation à bon escient de traitements chimiques avec des molécules testées au préalable au regard de leur action additive, synergique ou antagoniste ; […]
  • de la création de ruchers de référence […] ;

Ces deux dernières mesures doivent permettre de disposer à terme de référentiels harmonisés et d’un réseau d’observation structuré […].

  • d’intégrer dans la procédure d’évaluation [de toxicité] pré-AMM des tests pour mesurer l’effet d’une co-exposition chimique chronique [à] une molécule acaricide anti-Varroa, une molécule fongicide et connue pour inhiber les mécanismes de détoxication des abeilles [et] un insecticide ayant un même mode d’action que le produit à tester et connu pour être présent dans les matrices apicoles, si le PPP [produit phytopharmaceutique] à tester est un insecticide. »
Extrait des conclusions et recommandations de l’ANSES
« Co-exposition des abeilles aux facteurs de stress », Avis de l’Anses, rapport d’expertise collective, juillet 2015.

Les nouvelles études préconisées par l’ANSES risquent de se heurter à des combinaisons infinies et leur mise en œuvre devra passer par des méthodologies qui restent à inventer. Elles ne remplaceront pas les études menées actuellement sur les ruches prises dans leur intégralité. Enfin, les ruchers de référence proposés constituent des outils standardisés de mesure de l’état des ruches qui actuellement font défaut. Ce manque engendre des doutes qui ne peuvent que renforcer le climat de défiance entre agriculture et apiculture.

En conclusion, à ce jour, les agriculteurs ont besoin de substances insecticides pour protéger leurs récoltes, tant sur le plan qualitatif que quantitatif, tout comme les apiculteurs ont besoin d’insecticides pour protéger leurs colonies. L’avenir reste donc à une cohabitation nécessaire et exigeante.

Les effets de poussières d’enrobage de semences sur les abeilles

L’enrobage de semences est une technique de traitement consistant à déposer sur la semence une charge permettant d’en modifier la forme ou la taille en vue de faciliter le semis. Elle permet également d’inclure un ou plusieurs produits phytopharmaceutiques.

Dès le début des années 2000, la dispersion possible lors du semis de matière active d’insecticides utilisés dans l’enrobage des semences a été suspectée [1]. Un premier incident notable eut lieu en France en 2003 avec des dégâts brutaux et importants dans sept ruches dans le sud-ouest de la France. Une étude officielle, diligentée par le ministère de l’agriculture, conclut que la mort des abeilles était due à la dispersion au moment du semis de poussières d’enrobage de semences de tournesol traitées avec du fipronil. Le procédé industriel d’enrobage fut mis en cause.

Très rapidement, la profession semencière, en liaison avec le Ministère de l’agriculture, décide de mettre en place un « plan qualité poussières » (PQP). Après décision de la Commission des toxiques, dans un avis publié le 11 février 2004, le Ministère de l’agriculture donne le détail des nouvelles mesures de gestion des risques au sein des usines de traitement de semences, afin d’éviter la mise sur le marché de produits défectueux. Le taux maximum accepté de poussière est de 4 grammes par quintal de semences. De plus, les semoirs doivent être équipés d’un déflecteur pour rabattre les poussières restantes. À partir de cette date, aucun accident lié aux poussières n’a été constaté en France. Cet avis a ensuite été complété par plusieurs arrêtés.

Le deuxième évènement européen significatif eut lieu en 2008, dans certaines régions du sud de l’Allemagne [2]. Au moment des semis de semences de maïs traitées à la clothianidine, plus de 11 500 ruches de 700 apiculteurs en Bade-Wurtemberg et 460 ruches de 36 apiculteurs en Bavière présentèrent des symptômes d’empoisonnement. Les résultats d’analyses montrèrent rapidement un lien avec les poussières provenant des semences. La mortalité observée a plusieurs origines : contact direct des abeilles lors du semis, dépôt d’insecticides sur les plantes adjacentes en fleur ou dans les flaques d’eau ou la rosée où les abeilles vont boire.

À la suite de cet incident, l’Allemagne a mis en place une réglementation exigeant que, dans leur préparation, les insecticides soient appliqués sur les semences uniquement dans des installations professionnelles certifiées et que les semoirs soient adaptés.

L’industrie européenne des semences a pris le dossier en main pour instaurer une certification européenne des usines d’enrobage. Après trois ans de travaux, l’European seed association (ESA)a défini un système d’assurance qualité pour les semences traitées. Les normes maximales de poussières sont déterminées espèce par espèce.

La mortalité des abeilles, au moment des semis de semences traitées par des insecticides, a aussi été notée dans de nombreux autres pays comme les États-Unis et le Canada où a également été adopté un guide pour l’utilisation sécurisée des semences traitées.

Bernard Le Buanec
(membre de l’Académie d’agriculture de France et ancien directeur des programmes de recherche d’une entreprise de semences).

[1] Greatti et al., 2003, Risk of environmental contamination by active ingredient imidacloprid used for seed corn dressing. Preliminary results. Bulletin of Insectology, 59(1):69-72.
[2] Geordgiadis et al., DOI :10.5073/jka. 2012.437.039

Références

[1] Barnett EA, Charlton AJ, Fletcher MR., “Incidents of beepoisoning with pesticides in the United Kingdom, 1994-2003.”, Pest ManagSci. 2007 Nov, 63(11) :1051-7.
[2] AFPP : « Les abeilles butinent, protégeons-les ».
[3] « Enquête prospective multifactorielle : influence des agents microbiens et parasitaires, et des résidus de pesticides sur le devenir de colonies d’abeilles domestiques en conditions naturelles », Agence française de sécurité sanitaire des aliments, 2008. L’AFSSA est devenue ANSES en 2010. [4] « Mortalités aiguës d’abeilles : bilan officiel 2013 en France », Meziani F (2014), Phytoma n°676 août-septembre 2014, p. 15-16.
[5] France AgriMer, Proteis, (2012) audit économique de la filière apicole française. 215 p.
[6] Pilling E., Campbell P., Coulson M., Ruddle M., Tornier I. 2013 : A Four-Year Field Program Investigating Long-Term Effects of Repeated Exposure of Honey Bee Colonies to Flowering Crops Treated with Thiamethoxam ; PLoS ONE, 8 : e77193.
[7] Genersch, E. et al. (2010) The German bee monitoring project : a long term study to understand periodically high winter loses of honey bee colonies. Apidologie, 41 :332-352.
[8] Neuman, P. and Carreck, N.L. (2010) : “Honey bee colony losses”. Journal of Apicultural Research 49(1) :1-6.
[9] M. Laurent, P. Hendrikx, M. Ribière-Chabert, M.-P.Chauzat (2015) “Epilobee : A pan-European epidemiological study on honeybee colony losses 2012-2014”.http://ec.europa.eu/food/animals/live_animals/bees/docs/bee-report_2012_2014_en.pdf
[10] C. Holzman, « Hivernage et perte de colonies chez les apiculteurs professionnels français ». Cahier ITSAP 2012.
[11] ANSES «  Mortalités, effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles », publié en novembre 2008 et actualisé en avril 2009.
[12] Assie B., Descottes B. (dir.). « Le miel comme agent cicatrisant ». 115 p. Thèse d’exercice, Médecine. Toulouse : Toulouse III : 2004.
[13] Waliwitiya R., Belton P., Nicholson R.A., Lowenberger C.A. “Effects of the essential oil constituent thymol and other neuroactive chemicals on flight motor activity and wing beat frequency in the blowfly Phaeniciasericata”, Pest Manag. Sci. 2010, 66 :277–289.
[14] Bulletin technique de la Chambre d’Agriculture de région Alsace N° 31 – Mars 2015.
[15] Le Conte Y et al., “Social immunity in honeybees (Apis mellifera) : transcriptome analysis of varroa-hygienic behavior”. Insect. Mol. Biol. 2011, 20, 399–408.
[16] Meikle W.G., Mercadier G., Girod V., Derouané F., Jones W.A., “Evaluation of Beauveriabassiana (Balsamo) Vuillemin (Deuteromycota : Hyphomycetes) strains isolated from varroa mites in southern France”, J. Apic. 2006, Res. 45, 219–220.
[17] « Santé des abeilles : impact de la co-exposition des colonies aux pesticides et aux agents infectieux », ANSES 2015. www.anses.fr/fr/content/santé-des-abeilles-impact-de-la-co-exposition-des-colonies-aux-pesticides-et-aux-agents
[18] « Co-exposition des abeilles aux facteurs de stress », Avis de l’Anses, rapport d’expertise collective, juillet 2015.

1 Ces études sont conduites suivant des protocoles fixés par les autorités européennes et nationales après avoir fait l’objet de discussions dans le cadre d’un groupe d’experts internationaux réunis au sein de l’International Commission for Plant-Bee Relationship.

2 Règlement d’exécution (UE) n°485/2013, 24 mai 2013

3 Henry M. et al., 2012, “A common pesticide decreases foraging success and survival in honey bees”. Science 336 p.348-350.

4 Henry M et al.., 2015, “Reconciling laboratory and field assessments of neonicotinoid toxicity to honeybees”. Proc. R. Soc. B 282 : 20152110. http://dx.doi.org/10.1098/rspb.2015.2110.

5 « Néonicotinoïdes et pollinisateurs : l’Anses préconise le renforcement des conditions d’utilisation des produits ». Communiqué de l’ANSES, 12 janvier 2016.

6 Lundin et al. “Neonicotinoid Insecticides and Their Impacts on Bees : A Systematic Review of Research Approaches and Identification of Knowledge Gaps”, Plos-One, Août 2015. DOI : 10.1371/journal.pone.0136928

7 Ces produits agissent soit comme agonistes des récepteurs de l’octopamine (amitraze), soit sur les canaux sodium des neurones (pyréthrinoïdes), ou sur l’acétylcholinestérase (organophosporés). Cette lutte n’est pas simple à mettre en œuvre et l’efficacité des traitements n’est pas facile à évaluer par les apiculteurs.

8 Comme le virus de la paralysie aiguë (Acute Bee Paralysis Virus) ou le Virus du Cachemire (Kashmir Bee Virus), et surtout le virus des ailes déformées (Deformed Wing Virus).

Mis en ligne le 28 juin 2016
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