Le contrôle biologique à la place des pesticides : vraiment sans risque ?

Dossier "Agriculture, pesticides et biodiversité"

par Catherine Regnault-Roger - SPS n°316, avril 2016

On pourrait s’attendre à ce que les produits de biocontrôle, encouragés ces dernières années par les pouvoirs publics français comme produits de substitution à la gamme phytopharmaceutique de synthèse, présentent moins d’inconvénients que ces derniers pour la santé humaine et animale ainsi que pour l’environnement. Si, globalement, les produits de biocontrôle ont des atouts en la matière, il ne faut pas généraliser, mais plutôt juger au cas par cas. Deux exemples sont devenus des cas d’école.

Parmi les moyens de biocontrôle reconnus dans la Loi d’avenir pour l’agriculture (2014-1170 du 13 octobre 2014) figure la lutte par macro-organismes. Elle est basée sur l’utilisation d’organismes biologiques vivants, appelés auxiliaires car ils sont antagonistes ou compétiteurs. Ils limitent le développement ou la reproduction des bioagresseurs ciblés (que l’on veut contrôler en raison de leurs effets indésirables). Les macro-organismes auxiliaires mis en œuvre sont le plus souvent des insectes prédateurs (ils mangent les bioagresseurs) ou parasitoïdes (ils pondent des œufs dans les œufs des bioagresseurs, des larves en éclosent et se nourrissent de l’œuf du bioagresseur, empêchant ainsi sa reproduction). Cette forme de lutte biologique se sert des ennemis naturels de l’insecte ou de la plante fléau.

Dans de nombreux cas, on observe un résultat positif, plus ou moins marqué, selon l’efficacité de l’auxiliaire. Ainsi, le biocontrôle de la pyrale du maïs, un ravageur majeur de cette culture, par les trichogrammes est aujourd’hui un succès (120 000 ha de maïs protégés en France). Les trichogrammes sont des micro-guêpes hyménoptères qui pondent à l’intérieur des œufs de la pyrale. Leurs larves, en se développant, tuent leur hôte. Les risques environnementaux sont faibles : la plupart des trichogrammes meurent après la période de ponte et peu quittent les champs de maïs pour aller parasiter les œufs d’insectes non-cibles ([1], page 266).

Mais dans certains cas, les nuisances engendrées prédominent, portant atteinte à l’équilibre des écosystèmes de manière très préoccupante.

L’invasion de la coccinelle asiatique

L’utilisation de la coccinelle contre les pucerons qui s’attaquent à toutes sortes de plantes (ex : rosiers, lauriers-roses) est devenue un cas d’école. À tel point qu’une représentation de coccinelle symbolise souvent le biocontrôle, comme l’emblème du programme européen REBECA (Regulation of Biological Control Agents).

Les coccinelles sont voraces. La coccinelle indigène européenne Adalia bipunctata peut dévorer jusqu’à 90 pucerons par jour à l’état adulte et jusqu’à 150 à l’état larvaire. Les coccinelles sont des auxiliaires précieux dans les jardins et les vergers. Néanmoins, le succès de ce moyen de lutte biologique est aujourd’hui battu en brèche par l’introduction volontaire en Europe et en Amérique du Nord d’une espèce de coccinelle asiatique, Harmonia axyridis[2]. Très vorace et avec un renouvellement rapide des générations, cet insecte est plus performant que des espèces indigènes, en biocontrôle. Tout en assurant une lutte efficace contre certaines espèces de pucerons, cette coccinelle asiatique n’a pas tardé à créer de sérieux problèmes qui dépassent les avantages de son utilisation :

- Atteinte à la biodiversité : elle s’attaque aux espèces indigènes de coccinelles, que ce soit en Amérique du Nord ou en Europe. Non seulement elle entre en compétition pour la nourriture et l’espace, mais ses larves se nourrissent également des larves d’espèces de coccinelles indigènes, en faisant ainsi un prédateur intraguilde1. Elle met donc en péril la biodiversité en réduisant l’éventail des espèces de coccinelles sur un territoire. En Europe, elle est aujourd’hui considérée comme invasive.

- Atteinte à la qualité des produits agricoles : les coccinelles asiatiques vendangées avec le raisin altèrent le goût du vin.

- Atteinte à l’espace de vie et au bien-être de l’être humain : elles s’agglutinent par centaines en hiver entre les volets et les fenêtres des maisons et envahissent les pièces quand on ouvre les fenêtres. Elles émettent des phéromones d’agrégation, attirant d’autres congénères, ce qui provoque des ré-infestations année après année. Elles sécrètent aussi une substance jaunâtre, malodorante. Des symptômes d’allergie ou d’irritation ont été décrits chez des habitants de maisons infestées.

Introduite massivement au Benelux pour la lutte biologique au début des années 2000, l’espèce s’est répandue au Royaume-Uni et dans le nord de la France, d’où elle a migré vers les régions méridionales (régions Provence-Alpes-Côte d’Azur, Poitou, Auvergne, Aquitaine) à une vitesse impressionnante. Elle a été classée nuisible en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, son implantation en Europe occidentale et en France paraît solidement établie. D’autant plus que jusqu’en 2014, des spécialités commerciales à base de cette espèce – dont les individus étaient modifiés pour ne pas voler mais des mutations en forme ailée se sont déjà produites – étaient vendues en France dans les jardineries comme insecticides bio anti-pucerons ([1], page 263) !

La pyrale du cactus

En Australie, le figuier de Barbarie Opuntia ficus-indica originaire du Mexique, est introduit en 1839 comme haie naturelle et pour l’élevage des cochenilles en vue de produire un colorant rouge. Il est envahissant et rend improductifs 40 000 km2 de terres agricoles. Pour lutter contre ce fléau, un papillon, originaire d’Amérique du Sud, Cactoblastis cactorum (pyrale du cactus), fut introduit dans les années 1920-1925. Ce fut un succès de lutte biologique démontrant tout l’intérêt de l’insecte phytophage comme agent de biocontrôle. Ce qui lui valut d’ailleurs un monument dédié à Dalby (Queensland, Australie) !

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais fort de ce succès, cet insecte fut introduit dans plusieurs pays dont les Îles Caraïbes, Hawaï, ou la Nouvelle Calédonie. En 1989, on le retrouve en Floride et au Mexique où il porte atteinte à des cactus plantés pour lutter contre l’érosion, des cactus ornementaux protégés et patrimoniaux, et des cactus utilisés dans l’alimentation [4]. Cet insecte était devenu un fléau…

Conclusion

Ces exemples démontrent que les agents de biocontrôle n’ont pas un caractère universel. Leur utilisation se situe dans un contexte donné qui conditionnera le succès ou l’échec. Cette remarque s’applique à toutes les méthodes de lutte par biocontrôle. Ainsi, par exemple, l’usage comme bio-insecticide d’extraits végétaux comme l’huile de neem (extraite du margousier Azadirachta indica) se révèle préoccupant et il est surprenant que des homologations soient accordées dans ces circonstances (voir l’article sur le sujet dans ce dossier).

Les effets non intentionnels des pesticides de synthèse n’ont pas été constatés tout de suite. Des insecticides organochlorés ont ainsi été abondamment utilisés au cours de la Seconde guerre mondiale contre le typhus et les moustiques porteurs du paludisme, et en agriculture dans les années 1950 et 1960. Très persistants dans le sol, leurs effets néfastes sur les espèces supérieures de la chaîne alimentaire n’ont été constatés qu’après une vingtaine d’années d’usage intensif en agriculture. Ils ont été inscrits, depuis, sur la liste noire des polluants organiques persistants interdits et remplacés par d’autres substances phytopharmaceutiques plus respectueuses de l’environnement.

Substituer, de manière systématique, les produits de biocontrôle aux pesticides de synthèse pourrait générer des effets imprévus et pervers. Le risque zéro n’existe pas. Il n’y a pas de raison que les produits de biocontrôle bénéficient d’un régime d’autorisation de mise sur le marché (AMM) allégé par rapport aux produits de synthèse. Mais une méthodologie adaptée dans l’évaluation des risques, par catégorie de produits et prenant en compte leur spécificité, doit être la règle afin que la bio-surveillance du territoire ou biovigilance2 puisse s’opérer avec discernement.

L’autorisation de mise sur le marché (AMM)

des produits phytosanitaires

Les pesticides ne peuvent être mis sur le marché et utilisés sans autorisation préalable. Le metteur sur le marché (fabricant, vendeur...) est à l’initiative de la demande d’autorisation. Un système en deux étapes est en place, au sein duquel l’Union européenne évalue (via un État membre rapporteur) et approuve les substances actives utilisées dans les pesticides. Puis les États membres évaluent et autorisent, au niveau national, les produits eux-mêmes.

Les autorisations de mise sur le marché reposent sur une double évaluation :

  • dangers et risques (propriétés physico-chimiques, sécurité de l’applicateur, risques pour le consommateur, toxicité pour la faune et la flore non ciblées par le produit, risque de contamination des eaux superficielles et souterraines, etc.) ;
  • efficacité biologique de la préparation et absence d’effet néfaste pour les plantes traitées.

L’AMM précise pour quels usages le produit est autorisé : objectif du traitement (adventices, parasites ou maladies ciblés), type de cultures concernées, dose utilisée, période et fréquence d’utilisation, conditions de protection de l’applicateur et délais à respecter avant récolte pour les végétaux dont les produits sont destinés à la chaîne alimentaire. Une autorisation de mise sur le marché d’un produit est délivrée pour une durée maximale de dix ans dans la limite de la validité de l’autorisation de la substance active. Une AMM est renouvelable : s’il souhaite la prolonger, son détenteur dépose une demande de renouvellement précisant les données de surveillance et connaissances acquises sur le produit pendant la période de mise sur le marché.

En France, les compétences en matière de délivrance des AMM ont été transférées le 1er juillet 2015 du Ministère de l’Agriculture à l’ANSES (loi du 13 octobre 2014). Celle-ci est donc désormais chargée à la fois de l’évaluation des dossiers (données scientifiques et risques) et de la décision d’autorisation. Le ministère de l’agriculture reste cependant compétent dans un seul cas, celui d’une autorisation dérogatoire de 120 jours en raison d’une situation d’urgence engendrée par «  un danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables  » (article 53 du Réglement européen 11/07/2009).

Source : site du Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt et site de l’ANSES.

Références

[1] Produits de Protection des Plantes : innovation et sécurité pour l’agriculture durable, Catherine Regnault-Roger, Éditions Lavoisier, 2014.
[2] G. San Martin, T. Adriaens, L. Hautier et N. Ottart, « La coccinelle asiatique Harmonia axyridis », Insectes n°136, 2005.
[3] « Protection des cultures et révolutions agricoles », Catherine Regnault-Roger, in Révolutions agricoles en perspective, dirigé par H. Regnault, X. Arnaud de Sartre, C. Regnault-Roger, 2012, Éditions La France Agricole, p. 95-113.

1 En écologie, la guilde est une association d’organismes ou individus aux intérêts communs. Dans le cas présent, la guilde des espèces dévorant les pucerons.

2 Voir sur le site de l’Académie d’agriculture de France la séance du 20/05/15 consacrée à la surveillance biologique du territoire ou biovigilance. www.academie-agriculture.fr

Mis en ligne le 20 juin 2016
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