La catastrophe d’AZF : Total coupable - Un sinistré « sans fenêtre » raconte

Jean-François Grelier. Les bons caractères, Collection Témoignages, 2015, 258 pages, 15 €

Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 316, avril 2016

« La catastrophe AZF, c’est une ville moyenne rayée de la carte » (p. 64)

Dans une courte introduction intitulée « Pourquoi ce livre ? », Jean-François Grelier explique avoir vécu aux premières loges ce drame humain qu’a été l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, le 21 septembre 2001, restée sans doute dans toutes les mémoires. Il se présente également comme président de l’association des sinistrés du 21 septembre, militant de Lutte Ouvrière, ce qui lui a « donné un œil aiguisé pour voir ce qui s’est passé et un cerveau expérimenté pour l’analyser. Non pas en observateur juché sur un perchoir, mais en acteur ». D’autres passages de cette introduction indiquent à la fois le côté engagé de J.-F. Grelier mais également son souci de « vérifier la réalité des faits [qu’il] relate ». Le début du récit montre aussi qu’il fut victime, à un cheveu d’être très gravement touché.

L’ouvrage démarre par une série de témoignages poignants. Le récit de J.-F. Grelier est vraiment épouvantable, sur le chaos, les destructions… La vie dans de telles circonstances est rendue palpable, émaillée de détails comme cette douche qu’il n’a pu prendre que trois jours après le drame et qui aura enfin lavé le sang resté dans ses cheveux pendant tout ce temps… Sont également bien rendues les conditions sociales des habitants de la cité du Parc, où il résidait, et qui fut touchée de plein fouet, ainsi que la manière dont ont été gérés des problèmes comme le relogement des sinistrés. Comme il l’explique, sinistré est devenu un métier à plein temps, ne serait-ce que pour faire valoir ses droits. Il livre également quelques détails tragi-comiques, comme cette procédure d’alerte, le « plan particulier d’intervention », rédigé par la préfecture sur 136 pages, décrivant par le menu toutes les marches à suivre. Cette procédure est basée sur les sirènes d’alerte ; or, la sirène a été soufflée par l’explosion ! Et, moins drôle, le pompier chargé de l’actionner est mort sur le coup.

Il témoigne ensuite, de façon très détaillée, des suites, notamment de l’aspect très politique qu’ont pris les événements dans les semaines suivantes (relogement, reconstruction, problème des « sans-fenêtres »…). Le positionnement revendiqué de l’auteur à l’extrême-gauche de l’échiquier politique le rend fatalement très sensible aux injustices sociales, mais elles sont ici flagrantes, et accentuées par le drame : il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et blessé, même pour être simplement aidé. Un long passage sur les suites et les ratés de la prise en charge des victimes montre bien le « deux poids, deux mesures », et comment le centre-ville a vu ses vitrines réparées dans les trois jours, quand trois ans plus tard, les quartiers pauvres restent dévastés. Faut-il être « d’extrême-gauche » pour s’en offusquer ?...

La partie scientifique, abordée peut-être un peu trop tard, est très intéressante, et révèle notamment la qualité du travail et des enquêtes effectués par le collège d’experts nommés par le procureur1. J.-F. Grelier présente in fine toutes les clés du drame et tord le cou aux folles rumeurs qui ont pu circuler. L’enchaînement des événements permet, en fait, de réaliser qu’une des causes est le (pourtant vertueux) recyclage des gigantesques sacs de produits chimiques utilisés. Évidemment, de nombreuses circonstances annexes se sont ajoutées, créant les conditions du drame et rendant tout cela bien plus complexe. Il aura suffi d’une fois où le rinçage a été fait un peu moins sérieusement, où il faisait très humide (la vapeur d’eau est partie intégrante du mélange explosif) et de quelques autres circonstances tout à fait particulières pour que l’accident survienne.

Cependant, la responsabilité de Total est bien mise en évidence par l’auteur, d’abord sur le principe : le rôle d’une entreprise est d’assurer la sécurité dans son entreprise. Mais plus encore par les diverses décisions, sous-traitance, notamment, et plus globalement des mesures allant toujours dans le sens d’une économie, en personnel, en matériel, etc., qui étaient dénoncées par le personnel, bien avant le drame. D’après des bulletins syndicaux cités par J.-F. Grelier, les employés vivaient depuis longtemps dans la crainte d’un problème, potentiellement sérieux.

Comme le montre l’auteur, la stratégie de Total a été assez cynique, reconnaissant sa responsabilité civile mais pas pénale, et faisant tout pour favoriser les thèses « alternatives », propageant ainsi nombre de rumeurs sans fondement, comme celle de l’attentat. Les procédés utilisés par Total sont dénoncés sans fard, comme le fait de faire signer aux victimes un document leur octroyant une indemnité mais, en « contrepartie », celles-ci s’engagent à en rester là. Dans l’urgence, ils sont nombreux à se contenter de cela, sans réaliser que les dégâts ou les frais seront dix fois plus importants…

Ce témoignage de première main fait vraiment vivre l’événement de l’intérieur. Les séances de procès, par exemple, sont rendues de façon très vivante. L’auteur sait faire passer ses émotions et sa colère de manière constructive. Il décrit pour finir l’incroyable puissance de Total, un État dans l’État, qui obtient des décisions de justice proprement hallucinantes ! Total fut bien condamné, mais dut ne verser que quelques 225 000 euros quand le procès à lui seul a coûté environ 11 millions d’euros au contribuable. Tout au long du livre, on voit, de diverses façons, une sorte de double peine pour les victimes.

Lisez ce livre rare : il n’est pas courant de voir la victime d’une telle catastrophe devenir partie prenante de l’événement, puis auteur, pour nous la faire vivre ainsi de l’intérieur !

1 Une trentaine de spécialistes de toutes disciplines : détonique, chimie, électricité, sismologie, géologie, informatique.

Mis en ligne le 4 juin 2016
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